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Full text of "Pour l'Empereur; pages d'histoire nationale, 1796-1821"

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CAT. NO. 113 7 









POUR L'EMPEREUR 



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ŒUVRES DE M. FRÉDÉRIC MASSON 

de l'Académie française 

Le Cardinal de Bernis depuis son ministère 

(1758-1794) I vol. in-S" 

Le Département des Affaires étrangères pen- 
dant la Révolution (1787-1804) i vol. in-S" 

L'Académie française (1629-1793) i vol. in-8* 

ÉTUDES NAPOLÉONIENNES 

I. Manuscrits inédits de Napoléon (1786-1791) i vol. in-8° 

Napoléon dans sa Jeunesse (1769-1793) . i vol. in-8* 

II. Napoléon et les Femmes i vol. in-8° 

Joséphine de Beauharnais (1763- 1796) . . i vol. in-8° 

Joséphine Impératrice et Reine (1804-1809) i vol. in-8'' 

Joséphine répudiée (1809-1814) i vol. in-8* 

L'Impératrice Marie-Louise (1809-1815) . i vol. in-8* 

l.a série sera complète en six volumes. 

III. Napoléon et sa famille (1769-1814) . . . 10 vol. in-S* 

L'ouvrage complet formera dou^e volumes. 

IV. Napoléon et son fils ........ i vol. in-8° 

V. Napoléon chez lui. La journée de l'Empe- 
reur aux Tuileries 1 vol. in-8° 

■VI. Cavaliers de Napoléon i vol. in-8° 

Le Sacre elle couronnement de Napoléon i vol. in-8° 

VII. Napoléon à Sainte-Hélène (18 15-1821). . i vol. in-8» 
CHAQUE VOLUME : 7 FR. 50 

Napoléon et les femmes, édition illustrée par 

Calbet I vol. in-i8 

La Révolte de Toulon en prairial an III . . . i vol. in-i8 

Diplomates de la Révolution i vol. in-S" 

Jadis (I" et 2' séries 2 vol. in-i8 

Le Marquis de Grignan, petit-fils de M™» de 

Sévigné i vol. in-i8 

L'Affaire Maubreuil (mars-avril 1814) ... . i vol. in-18 

Jadis et Aujourd'hui d" et 2' séries) .... 2 vol. in-18 

Autour de Sainte-Hélène (i", 2' et 3' séries) . . 3 vol. in-18 

Sur Napoléon (Conférences) . . , i vol. in-18 

Petites histoires (i" et 2' séries) 2 vol. in-18 

Au jour le jour i vol. in-18 

CHAQUE VOLUME : 3 FR. 50 

Mémoires et Lettres du Cardinal de Bernis 

(1715-1758) 2 vol. in-8'' 

Journal inédit du marquis de Torcy (1709-1711) i vol. in-8'' 

Mémoires du Comte Hippolyte d'Espinchal . . 2 vol. in-S* 

Souvenirs de Maurice Duvicquet i vol. in-18 

Journal de ma déportation, par Laftbn-Ladebat. i vol. in-iS 

Tous droits de reproduction et de traduction réservés 

pour tous les pays, y compris 

la Suède, la Norvège, la Hollande, le Danemark et la Russie. 

S'adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée 

d'Antin, Paris. 



FREDERIC MASSON 

' De l'Académie Française 



POUR 

L'EMPEREUR 

PAGES D'HISTOIRE NATIONALE 

1 796-1 821 N^ 




PARIS 

Société (TÉdilions Lilléraires et Arlisliqaes 

LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF 
5o, CHAUSSÉE d'antin, 5o 

I9I4 



IL A ÉTÉ TIRÉ A PART : 

Quatre exemplaires sur papier du Japon 
Dix exemplaires sur papier de Hollande 

NUMÉROTÉS A LA PRESSE. 



PREFACE 



Voici un recueil d'articles que j'ajoute à tant 
d'autres déjà parus — douze à quinze volumes ; 
seulement, j'ai pensé qu'à cette fois, il était pré- 
férable de disposer selon les sujets qui y sont 
traités et non pas selon la date de publication, les 
morceaux d'histoire qui s'y trouvent assemblés. 
Lorsque, plus tard, je me déciderai à publier une 
table systématique des articles que j'ai réunis en 
ces volumes, on pourra juger si le labeur auquel 
je me suis livré a été sans intérêt ou s'il n'a pas 
eu pour résultat de révéler et d'établir certains 
faits qui étaient de quelque conséquence. 

Vais-je dissimuler que tous vont au même but 
et se proposent le même objet ? On ne me croirait 
pas et on aurait raison : je suis ce que je suis et 
je ne vaux que par la fixité de mes opinions. Pour 
le reste, si je ne savais à quoi m'en tenir, je 



VI POUR L EMPEREUR 

serais, en vérité, bien ingrat vis-à-vis de ceux qui 
me rappellent presque chaque jour à une humi- 
lité dont je n'ai garde de me départir. 

Seulement, j'ai ceci pour moi que j'ai choisi ma 
voie, que je l'ai suivie parce qu'il m'a plu, que 
je n'y ai ramassé ni argent, ni profits, ni hon- 
neurs, que je n'ai renié nul de ceux qui furent mes 
compagnons de route et que, s'il en est qui ne 
m'aiment point, il n'en est point qui me refusent 
leur estime. C'est quelque chose. 

Sous l'Empire, le soldat qui renouvelait son 
engagement de sept ans recevait sur la manche 
de sa capote ou de son habit un chevron ; deux 
au second rengagement ; trois au troisième. J'ai 
droit à sept brisques et m'en vante. 

Voici quarante-trois ans, jour pour jour, que je 
me suis engagé, volontairement certes, au service 
de l'Empereur et que, pour la première fois, devant 
ces émeutiers allègres qui criaient : ViA^e la Paix ! 
j'ai, moi, crié : Vive l'Empereur! 

Depuis lors, j'ai servi l'Empereur. 

Je ne doute point que certains de ceux qui pré 
tendent exercer sur les Bonapartistes un droit de 
haute police ont trouvé parfois ma parole içipor- 
tune et mon indépendance gênante. Je n'ignore 
pas que l'on a dit dans certain salon : « La pre- 
mière chose qu'il faudra faire, quand l'Empire sera 
revenu, sera de mettre Masson hors de France. » 

Je n'ignore pas que, ailleurs, l'on s'est exprimé 
sur mes livres et sur moi-même avec une âpreté 



PREFACE VII 

qu'atteignent à peine mes adversaires — j'entends 
ceux que je compte et avec qui je compte. 

Que m'importe ? 

Je n'ai consulté personne lorsque, à la fin de 
71, j'ai imprimé et publié ma première bro- 
chure : V Empire et les Avocats ; personne, 
quand j'ai jeté dans le public une volée de tracts 
à deux sous, qui ont eu sans doute quelque suc- 
cès puisque j'ai entendu six à sept hommes assez 
considérables se les attribuer et en réclamer la 
paternité officieuse. Plus tard, écrivant dans nos 
journaux, j'ai considéré que, dans un parti d'au- 
torité, la première des obligations est de s'incli- 
ner devant le chef et de lui obéir; je l'ai donc 
fait, subissant parfois des directions que mon 
esprit eût souhaitées différentes — notamment au 
Seize mai. L'an dernier, je me réjouis d'apprendre 
que cette politique de coalition monarchique, si 
nettement contraire à la doctrine Napoléonienne, 
avait été imposée au Prince Impérial, qui la ré- 
prouvait, par des parlementaires, dévoués peut- 
être à la personne de Napoléon III et de son fils, 
mais hostiles assurément à tout ce qui fait le 
Bonapartisme. 

La scission qui se produisit après la mort du 
Prince Impérial et qu'on attribua aux tendances 
du Prince Napoléon se fût accomplie si le Prince 
Impérial avait vécu et la preuve se trouve dans 
les lettres qu'a publiées M. Augustin Filon. Le 
Prince Impérial supportait impatiemment d'être 



VIII POUR L EMPEREUR 

traîné à la remorque des monarchistes, pour 
qu'un certain nombre de députés, se disant Bona- 
partistes, usassent de leur appoint électoral et de 
leurs subsides financiers. Cette cuisine qui ne pro- 
fitait qu'aux mesquines ambitions d'individualités 
besoigneuses et peu sûres ou aux vanités exaspé- 
rées de bourgeois riches et stupides, écœurait sa 
jeune droiture. Il lui paraissait que, en vérité, le 
parti dont il était le chef ne gagnait rien à recru- 
ter quelques muets de plus, toujours prêts aux 
transactions, toujours disposés à renier les prin- 
cipes pour un plat de lentilles. Sous l'Empire, « les 
Cinq » formaient toute l'opposition — et c'était 
assez. Qu'il y eût cinq députés ardents à pro- 
clamer les droits du peuple, à attaquer les enne- 
mis de la Souveraineté nationale, décidés à relever 
toute offense, toute injure contre l'Empire, por- 
tant hardiment la guerre sur le terrain ennemi, 
rendant coup pour coup et blessure pour blessure, 
c'était assez, car c'était ce qu'on avait vu à l'époque 
héroïque de l'Assemblée nationale, lorsque les 
quelques hommes qui avaient échappé à la pros- 
cription lancée parle dictateur Gambetta, se te- 
naient prêts, au milieu des injures et des huées, 
à riposter d'un mot, d'un trait, d'une phrase. On 
ne leur en permettait pas davantage. — Et c'était 
assez ! Henriquinquistes relevés de la terrible 
oisiveté où ils se morfondaient depuis 1830 et 
escomptant, par la grâce de Dieu, la restaura- 
tion certaine de l'Enfant du miracle ; Philippistes 



PREFACE IX 

exercés depuis vingt ans à discourir à huis clos, 
heureux de déballer à la fin les phrases qu'ils 
avaient préparées dans leurs fameuses conférences, 
débitant leur parlementarisme charlatanesque 
comme le plus précieux des élixirs, affolés de haine 
contre celui qui leur avait coupé l'éloquence ; les uns 
et les autres redoublaient chaque jour d'injures, de 
violences, de calomnies et de mensonges, mais 
les cinq tenaient bon. Et à chaque fois que Hen- 
riquinquistes, Républicains et Philippistes insul- 
taient les Empereurs, ils ripostaient sous le feu 
croisé du président et de la quasi -unanimité des 
députés. 

A mesure que se prononçait la réaction contre 
la proscription Gambettiste frappant d'inéligibilité 
les députés de l'Empire; à mesure que le pays se 
reprenant et se souvenant des vingt années de 
prospérité qu'il devait à Napoléon III, profitait 
des élections partielles pour envoyer des Bona- 
partistes siéger à l'Assemblée Nationale, cet ac- 
croissement de nombre semblait entraîner une di- 
minution d'énergie. Les Bonapartistes, au lieu de 
rester des outlaw parant et ripostant, froissant le fer 
et tirant droit auxparties vives, devinrent une façon 
de parti parlementaire, avec les alliances momen- 
tanées, les marchandages, les transactions de ce 
hideux régime. Ils n'en étaient pas moins odieux 
à ceux avec lesquels ils votaient momentanément; 
ils n'en étaient pas moins dénoncés dès qu'ils ten- 
taient dans le pays pour la défense de leurs prin- 



X POUR L EMPEREUR 

cipes une propagande légale. Tout était loisible 
aux Henri quinquistes, dont le programme semblait 
avoir été révélé par Dieu même sur le Sinaï de 
Paray-le-Monial, et dont les pèlerinages proces- 
sionnels rappelaient la Sainte Ligue et évoquaient 
la Satire Ménippée ;io\\X était loisible aux Philip- 
pistes qui, ayant échoué à déshonorer le Comte de 
Ghambord, s'apprêtaient si bien à prendre le pou- 
voir et s'attendaient si bien qu'un de leurs princes 
allait être nommé Lieutenant Général du Royaume, 
que son ministère était constitué et que les porte- 
feuilles étaient partagés. Mais les Bonapartistes, 
s'ils se réunissaient à trois pour parler de leurs 
souvenirs et de leurs espérances, c'est qu'ils con- 
spiraient. Ils conspiraient s'ils parlaient et s'ils se 
taisaient; si, dans un temps où l'on proclamait la 
liberté illimitée de la presse, remède infaillible 
aux vingt années de corruption, ils imprimaient 
des journaux, éditaient des brochures ou vendaient 
des photographies. 

En réalité, nous ne conspirions pas : ceux qui 
conspiraient, c'étaient ceux qui, par leurs agents 
galonnés et décorés, tendaient des pièges de mort 
à la jeunesse et à l'inexpérience d'un prince, 
qu'ils comptaient attirer sur territoire français, 
saisir les armes à la main et exécuter. Gela, nul 
ne peut le démentir : Je l'affirme. 

Nous ne conspirions pas, car nous ne faisions 
rien qu'au plein soleil, rien que de légal, et 
pourtant toute attaque eût été légitime contre les 



PREIACE XI 

bénéficiaires du 4 Septembre, car, faute d'avoir 
rencontré chez le Comte de Ghambord, un prince 
docile ù leurs caprices, les conspirateurs de l'As- 
semblée n'avaient pu accoucher d'une Constitution, 
et quand à la fin, après tant d'efforts, à une voix, 
ils parvinrent à voter et faire voter quelque chose 
qu'ils appelèrent ainsi, ce quelque chose était 
provisoire et constamment révisable. La Réx'ision 
était un droit et, pour provoquer la Révision, toute 
propagande était licite. Et cette propagande por- 
tait ! Il est d'un prodigieux intérêt de retrouver 
dins un livré qu'on vient de publier sur Arthur 
Ranc, ce que pensait des efforts bonapartistes, ce 
personnage dont les doctrines furent haïssables 
et les actes souvent odieux, mais dont on serait 
injuste en niant l'intelligence et l'esprit politique. 
Le seul parti qu'il jugeait dangereux pour la Ré- 
publique, c'était le parti Bonapartiste et comme 
il aurait eu raison si le Prince Impérial avait vécu ! 

Après la mort du Prince Impérial, je fus de 
ceux qui, nettement, loyalement, sans hésitation 
et sans compromis, se groupèrent autour de celui 
qui était désigné par les Constitutions et par le 
plébiscite de mai 1870. Au milieu des défections 
et des trahisons qui ne lui furent point ménagées, 
je l'ai servi avec un dévouement auquel il a ré- 
pondu par son amitié. Le mot, c'est lui qui l'a 
écrit dans son testament. 

On a dit que j'avais été son secrétaire, cela 
n'est point exact: J'ai eu part à sa politique et j'ai 



XII POUR L EMPEREUR 

correspondu en son nom avec nos Comités de 
province; j'ai dirigé une correspondance officieuse 
que nous expédiyons aux journaux du parti ; tant 
que le Prince a entretenu à Paris un journal quo- 
tidien, j'y ai fait chaque jour un ou deux articles, 
souvent plus; tous les matins, je me rendais chez 
lui et je recevais ses instructions, mais je n'ai 
jamais fait fonctions de secrétaire et je n'eusse 
eu garde d'usurper la place que remplissait si 
utilement mon ami, M. Berthet. 

Si l'on entend insinuer par là que je recevais 
un traitement, on se trompe. J'ai toujours fait la 
guerre à mes frais, à V Ordre et à la Patrie^ au 
Napoléon et au Peuple. Le parti n'avait pas d'ar- 
gent ; l'on y était fort peu instruit de l'art de 
s'en procurer. Lorsque le Prince voulut reprendre 
la Correspondance départementale qu'avait ré- 
digée d'abordM. Ad. Philis,illoua trois chambres, 
rue de Duras, et m'adjoignit, sur ma demande, 
un ancien rédacteur de VOrdre^ Charles Gaumont, 
qui était méritant et pauvre. Nous rédigions donc 
les sept ou huit articles qu'il convenait d'envoyer ; 
après quoi, nous les écrivions au Poly copiste ; 
puis nous mettions habit bas et nous encrions et 
tirions les feuilles. Nous n'étions pas bien adroits 
et cela nous faisait les mains très noires, mais 
les feuilles partaient à l'heure, suffisamment li- 
sibles. Et cela coûtait peu. 

Notre propagande de presse fut tuée par les Or- 
léanistes qui achetèrent à des prix invraisem- 



PREFACE XIII 

blables, les journaux qui recevaient nos consignes 
et suivaient nos directions et qui vivotaient, 
moyennant — de temps en temps — un très léger 
subside. Ils leur imposèrent une rédaction, et ils 
y développèrent leur politique. Avant six mois, 
tous ces canards étaient morts et enterrés. 

Ce fut M. Dufeuille, celui-là même qui mena 
pour M. le Comte de Paris cette belle campagne 
qui m'en narra les détails. Je n'avais pas besoin 
de ce récit où les billets de mille francs valsaient 
éperdument autour du brasier, pour être con- 
vaincu de l'impuissance du parti Philippiste et de 
l'indifférence hostile que lui témoigne la nation. 
On pouvait être légitimiste : la Légitimité est un 
principe : on ne peut être Philippiste ; l'Orléanisme 
est un expédient. Cet expédient a pu servir une 
fois ; il n'est plus de mise. On a acheté nos 
armes à ceux qui en avaient la garde : à quoi bon? 
elles se sont brisées dans ces mains inexpertes et 
débiles et, en vérité, rien n'était drolatique comme 
ces articles de tête où l'on faisait, par ordre, réson- 
ner la Démocratie, l'Appel au peuple, le Socialisme 
d'Etat, au profit du petit-fils de Louis-Philippe — 
et de l'arrière-cousin et héritier imposé du Comte 
de Chambord. 

Ce qui acheva de désorganiser notre parti, ce 
fut la campagne Boulangiste. Le Prmce Napo- 
léon avait cru à la sincérité de M. le Général 
Boulanger, venant, quoique commandant de corps, 
le trouver dans son exil. Comme dans chacune de 



XIV POUR L EMPEREUR 

mes lettres, j'essayais de le mettre en garde 
contre une aventure que je jugeais néfaste, car 
elle dérivait sans aucune utilité le courant plébis- 
citaire, le Prince qui ne voulait point risquer ses 
réponses par la poste m'appela à Prangins. Je ne 
parvins pas à le convaincre; je m'abstins donc. 
Je ne voulais ni me mêler de cette politique, ni 
m'associer à ceux qui la préconisaient. Il y avait 
là des nouveaux venus dont le talent n'était point 
contestable, mais dont les convictions me parais- 
saient moins assurées. S'étaient-ils ralliés au 
Prince pour lui amener le général Boulanger ou 
prenaient-ils le Prince comme appoint et ne le dé- 
pouillaient-ils pas, au profit de leur candidat, de la 
représentation suprême de la doctrine plébisci- 
taire ? Ne comptaient-ils pas aussi, ceux qui ména- 
geaient les entrevues, que le Prince fournirait les 
subsides nécessaires aux premières opérations, 
jusqu'à ce qu'on eût fait lever la poule aux œufs 
d'or, et qu'on eût, par une battue savante, amené 
tous les lapins dans le parquet? Cette dernière 
hypothèse se concilie à merveille avec la seconde 
et c'étaient celles que j'envisageais ; car d'ad- 
mettre que le galant sous-lieutenant ne traitât pas 
les partis politiques comme les femmes et qu'il 
tînt ses serments à celles-ci comme à ceux-là, je 
ne le mettais point en doute — en quoi je me 
trompais; car une femme sut le rendre fidèle, 
même dans la mort. 11 y a ainsi, sous l'uniforme, 
des fleurs insoupçonnées de sentimentalisme qui 



rilEf ACE \ \ 

soudain éclosent et brisent une fortune, une car- 
rière et une vie. 

C'était fini — pour le moment. Et toute action 
politique semblait impossible. 

J'avais depuis longtemps commencé à réunir des 
notes sur Napoléon V" et j'avais résolu, ne fût- 
ce que pour mon compte, de mener une enquête le 
plus approfondie et le plus loyalement impartiale 
sur celui que j'admirais sans le bien connaître et 
qui m'apparaissait auréolé par la légende, plus près 
d'être un dieu que d'être un homme. Je voulus 
apprendre quelles étaient ses habitudes physi- 
ques, quels ses sentiments et ses actes comme 
fils, comme frère, comme amant, comme époux, 
comme père, quelle fut son éducation et com- 
ment s'était formé son esprit ; quelles furent ses 
pensées suprêmes et comme il avait envisagé la 
mort. Il y eût eu bien d'autres voies où j'eusse 
prétendu m'engager et qui m'eussent conduit à 
des notions nécessaires, mais la tâche était déjà 
assez belle. Depuis vingt-cinq ans je me suis 
efforcé de la remplir. De cette façon mieux que 
par la politique j'ai sersi l'Empereur. Je n'ai point 
été des derniers — on le dit au moins — à donner 
l'impulsion à ce grand mouvement qui pousse la 
P'rance, l'Europe et le Monde vers les Etudes 
Napoléoniennes ; qui rend chaque jour plus fami- 
lière à tous les peuples l'image de l'Homme de 
Génie ; qui, par le récit de ses campagnes, comme 
par l'analyse de ses institutions, par l'exposé de 



XVI POUR L EMPEREUR 

ses actes comme par la mise au jour de ses idées, 
atteste la certitude de la théorie de Garlisle et la 
A'^raisemblance de la révélation de Towianski. 

Etait-ce assez que le Livre ? Ne devais-]e pas 
saisir toute occasion où je pouvais plus activement 
remplir la mission que je me suis imposée : parler 
<le lui dans des conférences où qu'elles soient don- 
nées ; raconter dans les journaux ce que je sais de 
lui et à propos de lui, défendre sa mémoire contre 
les détracteurs et les envieux et ne laisser sans 
réponse nulle accusation, nulle calomnie dirigée 
contre lui ou contre sa dynastie ? 

Voilà ce que j'ai fait et voilà ce qui m'emplit d'or- 
gueil ; car à servir un tel maître on grandit. Je sais 
bien qu'aux articles et aux conférences, certains qui 
ont de l'amitié pour moi, disent que je perds mon 
temps, qu'il vaudrait mieux finir les ouvrages que 
j'ai mis en train et que je ne pourrai pas terminer. Je 
sais bien. Mais mes livres n'atteignent qu'un public 
restreint; ils sont graves et parfois sévères. M'étant 
proposé uniquement la recherche de la vérité et 
m'étant engagé d'honneur à la dire tout entière 
j'offense parfois ceux auxquels je suis le plus atta- 
ché. L'on m'accuse d'abattre la forêt pour permettre 
d'admirer le plus gros chêne. On verra si j'ai nui 
au parti, comme m'en accusent certains qui n'ont 
jamais rien fait pour lui. Le parti, qu'est-ce? C'est 
Napoléon. Par les doctrines qu'il a proclamées, 
par celles qu'on dégage de ses écrits, de ses 
paroles, de sesactes et de ses institutions, un parti 



PREFACE XVII 



a été institué dont l'effort peut être profitable à la 
nation. Ce parti a un chef héréditaire dont je reçois 
avec respect les directions pour tout ce qui est de 
la politique à laquelle d'ailleurs je suis peu mêlé ; 
la fonction que je me suis donnée et que je ne 
tiens que de moi-même, consiste à répandre l'his- 
toire des Napoléons, à en étudier les épisodes que 
je crois le plus frappants, à rétablir la vérité sur 
les points contestés, à sortir de l'ombre les actions 
qui font honneur à la nation. 

Ainsi peu à peu ont été formés ces recueils. 
Pour rendre plus nette mon idée directrice, je 
groupe et je présente ici, dans la succession où 
ils se sont produits, les faits qui ont inspiré la 
plupart des articles publiés depuis trois à quatre 
ans dans le Gaulois et VEcho de Paris. Cela 
rendra plus aisée et peut-être plus profitable la 
lecture de ces volumes et le rapprochement don- 
nera lieu à quelques réflexions utiles. 

Quelques-uns de ces articles ont servi de 'pré- 
faces à des livres inspirés par le même courant 
d'idées et d'études. Ces livres arborent mon nom 
près de celui de l'auteur, comme une cocarde où 
l'on ne se peut tromper. Les ignobles injures dont 
m'assaillent, en leur descente de la Courtille, les 
débardeurs de la Royauté, ont eu cette compensa- 
tion de m'attirer plus nombreuses et plus chaudes 
les sympathies d'amis inconnus qui viennent à 
moi par effusion de sentiments et par commu- 
nion de doctrines. Leur témoignage m'est cher et 



XVIII POUR L EMPEREUR 

leur amitié m'est précieuse. Même aux jours de 
pire détresse, le vieil homme que je suis n'a ja- 
mais douté du triomphe nécessaire et définitif de 
la seule Constitution qui s'accommode à la 
France et qui puisse la sauver. En dépit de tant 
de déceptions, de tant d'irréparables pertes, de 
tant de honteuses défections, de ces étranges faci- 
lités avec lesquelles certains hommes auxquels 
on eût attribué des convictions plus fermes, se 
laissent tenter par les moindres cajoleries de leurs 
pires adversaires, je ne doute pas. Mais les jours 
passent, et les années, et, comme disent les pay- 
sans, le temps ne dure. 

Frédéric Masson. 

Clos des Fées, 4 septembre 1913, 
au quarante troisième anniversaire du 
jour où, avec l'aide des Prussiens, 
les ennemis du Peuple renversèrent 
l'Élu du Peuple. 



POUR L'EMPEREUR 

PAGES D'HISTOIRE NATIONALE 
1798-1821 



LA SEANCE PUBLIQUE 
DE L'INSTITUT 

Al 15 MVÔSE AN VL JEUDI 4 JANVIER 1798 <*). 



Le 15 nivôse an VI, ITnstitut national tint sa 
deuxième séance solennelle. 

La première, tenue le 15 germinal an IV, 
avait eu l'intérêt de la nouveauté. Quelque chose 
renaissait du passé sous une forme rajeunie. Les 
Académies, détruites par la ConAention, avaient, 
de fait, été rétablies par elle le 3 brumaire an H', 
à la veille de sa séparation. Sans doute leur 
avait-on assigné des buts assez différents de ceux 
qu'avaient poursuivis les groupements libres, 
constitués au cours des siècles p:ir le goût 
qu'éprouvent à se rapprocher les hommes s'oc- 

(1) Ls Gaulois, 20 septembre 1907. 

1 



2 POUR L EMPEREUR 

cupant des mêmes études, ayant des intérêts 
pareils et une commune culture. Des distinctions 
arbitraires, qui sentaient l'idéologie, avaient 
formé les trois classes : Sciences physiques et 
mathématiques^ Sciences morales et politiques^ 
Littérature et beaux-arts^ et, sauf dans la pre- 
mière, correspondant à l'ancienne Académie des 
sciences, et embrassant dans ses dix sections tout 
l'effort du travail scientifique, elle avait confondu 
des éléments qui n'avaient entre eux aucun rap- 
port et qui devaient bientôt se disjoindre pour se 
réassocier selon les formules traditionnelles. Ainsi, 
durant qu'à travers plus d'un siècle, les dix sec- 
tions de la classe des sciences physiques et ma- 
thématiques n'ont subi presque aucun changement ; 
partout ailleurs la dissociation s'est normalement 
accomplie et la troisième classe en particulier s'est 
trouvée répartir ses membres entre trois Acadé- 
mies, de la façon qui convenait aux traditions et 
qui correspondait aux besoins naturels. 

Mais le principe était posé ; c'était tout. Pour 
la première fois, lasse de détruire, la Révolution 
essayait de construire ! Si son édifice manquait 
de logique, c'est qu'il lui avait paru odieux de 
retourner franchement au passé, d'avouer qu'elle 
ne pouvait mieux faire qu'avaient fait, sous l'an- 
cien régime, les générations successives qui, 
d'abord, en dehors de toute immixtion de l'Etat, 
puis, après expérience faite, sous le contrôle de la 
monarchie, avaient formé des Sociétés, des Gom- 



LA SEANCE PUBLIQUE DE L INSTITUT 3 

pagnies se proposant des buts communs, réunies 
par des études analogues et trouvant, dans 
l'échange hebdomadaire des idées, un encourage- 
ment, un plaisir et une occupation. 



L'Institut ne devait point avoir ces allures bon 
enfant. Il lui était commandé d'être prodigieuse- 
ment sérieux ; il était destiné : « l^à perfectionner 
les Sciences et les Arts par des recherches non 
interrompues, par la publication des découvertes, 
par la correspondance avec les sociétés savantes 
et étrangères ; 2"* à suivre, conformément aux lois 
et arrêtés du Directoire exécutif, les travaux scien- 
tifiques et littéraires qui auraient pour objet l'uti- 
lité générale et la gloire de la République. » Gela 
lui donnait le caractère gouvernemental que la 
République imprimait, sous couleur de liberté, à 
toutes ses institutions. L'Institut devait être un 
auxiliaire du gouvernement, il devenait un rouage 
de l'Etat, une sorte de Haute Cour des Sciences et 
de la Littérature, ayant la disposition d'un certain 
nombre de bourses de voyage, agricoles, indus- 
trielles et artistiques, et de récompenses pour les 
inventions et découvertes utiles, les succès distin- 
gués dans les arts, les belles actions et la pratique 
constante des vertus domestiques et sociales. 

On se demanderait pourquoi cette loi du 3 bru" 
maire se terminerait par cet article XIII : « Le 



POUR L EMPEREUR 



Corps Législatif décerne les honneurs du Pan- 
théon aux grands hommes^ dix ans après leur 
mort », si telle n'était point la récompense su- 
prême que la Convention proposait aux efforts des 
membres de l'Institut : récompense à la vérité 
dont le bénéfice était lointain et peu sur. 

L'Institut, composé de cent quarante-quatre 
membres résidant à Paris, d'un nombre és^al 
d'associés répandus dans les différentes parties de 
la République et de vingt-quatre savants étran- 
gers, devait être formé de quarante-huit membres 
nommés par le gouvernement, lesquels quarante- 
huit éliraient les quatre-vingt-seize autres ; puis, 
l'Institut ainsi constitué élirait les associés fran- 
çais et étrangers ; plus tard, lorsqu'une place 
vaquerait, ce serait encore l'Institut tout entier 
qui y nommerait, sur une liste au moins triple, 
présentée par la classe où la vacance se serait 
produite. Ce système est encore en vigueur dans 
certaines des Académies divisées en sections. 



La première liste de l'Institut national est admi- 
rable : tout ce qui restait des forces vives de la 
nation, tout ce qui représentait dans la France de 
la Révolution une valeur intellectuelle, artistique, 
littéraire, scientifique, y figurait. La première 
séance publique, tenue le 15 germinal an IV, fut 
un événement national. C'était dans la salle dite 



LA SEANCE PUBLIQUE DE L INSTITUT .1 

des Ctiriatides au Louvre : un carré long, à l'une 
des extrémités duquel les Cariatides, que Jean 
Goujon sculpta en 1550 pour le prix convenu de 
737 livres tournois, supportaient ime tribune. 
Entre des colonnes accouplées étaient placées des 
statues en marbre de grands hommes français, 
mélange assez hétéroclite puisque, avec Bossuet, 
Lhospital, Pascal, Daguesseau, Descartes et Roi- 
lin, on y voyait Duquesne et Tourville, Luxem- 
bourg, Catinat, Vauban, Turenne, Bayard, Coudé 
et Sully. En face des Cariatides était ménagé une 
sorte de salon, dont la paroi centrale était occupée 
par une statue de Minerve qu'entouraient les sta- 
tues de Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, 
Montesquieu, Mathieu Mole, Montausier et Du- 
guesclin. Les membres de l'Institut étaient assis 
sur des banquettes au-devant de tables supportées 
par des griffons, en plâtre à la vérité, mais peints 
en bronze. Derrière les membres de l'Institut, le 
public, séparé par une cloison à hauteur d'appui. 
Les professeurs des Ecoles centrales, de l'Ecole 
de santé et de l'École polytechnique avaient des 
places marquées. A l'extrémité du carré long, au 
devant de la statue de Minerve, siégea le bureau 
de l'Institut. Les cinq membres du Directoire venus 
en grand costume, avec tous les~ ministres, sous 
l'escorte de leur garde, s'assirent à l'autre extré- 
mité sous les Cariatides. Un immense espace libre, 
au milieu de la salle, donnait de la majesté à l'as- 
semblée, qu'éclairaient trois lustres tombant du 



l'OUU L KMI'KHKLlt 



plafond et cent quarante-quatre bougies, chaque 
membre de l'Institut ayant la sienne, car la séance 
avait lieu à cinq heures et elle dura quatre heures. 
Les ambassadeurs des puissances étrangères, ce 
qui restait de plus distingué parmi les savants, les 
gens de lettres, les artistes, une multitude de 
spectateurs parmi lesquels on remarquait presque 
autant de femmes attentives que de spectateurs 
bienveillants, cette assemblée d'environ quinze 
cents personnes n'avait point marqué un instant 
d'ennui. « Le public, dit VHistorien, a trouvé la 
séance belle et longue et nous craignons que son 
récit, qui n'a pu donner une idée juste de tout ce 
qu'elle avait d'intéressant, ne paraisse à nos lec- 
teurs n'avoir que la seconde qualité. » 



Au 15 nivôse an VI, il n'y avait pas les mêmes 
attraits à espérer : on n'aurait ni les Directeurs en 
grand costume, ni les ministres, ni la garde à 
cheval ; la salle était connue et, la première repré- 
sentation étant donnée, on ne devait espérer qu'une 
assistance médiocrement élégante. Jamais pour- 
tant les cartes n'avaient autant été sollicitées. 
Fort médiocres d'aspect et d'impression vilaine, 
elles portaient : 



LA SÉANCE PUBLIQUE DE L INSTITUT 



RÉPUBLIQUE FRANÇAISE 



INSTITUT NATIONAL 

DES SCIEN'CES ET DES ARTS 



Séance publique du 15 nivôse, an 6, commençant 
à cinq heures très précises du soir. 
Les portes s'ouvriront à quatre heures. 

On entrera par la porte qui est dans l'angle occi- 
dental de la cour du Louvre, à la gauche du Télé- 
graphe. 



Dès midi, on faisait queue dans la cour du 
Louvre. Cet empressement était pour flatter les 
membres de l'Institut désignés pour faire des 
lectures : il n'était motivé pourtant que par la 
présence annoncée d'un nouveau membre qui 
n'allait rien dire, mais c'était le général Bona- 
parte. Le 21 brumaire, la section des Arts mé- 
caniques, appelée à désigner des candidats pour 
la place, déclarée vacante, du directeur Garnot, 
proscrit au 18 fructidor, avait présenté en pre- 
mière ligne Bonaparte, puis de La Croix-Dillon, 
professeur d'arts et métiers aux Ecoles centra- 
les, puis le ci-devant marquis de Montalembert, 
ancien membre de l'Académie des sciences et 
créateur de la Fortification perpendiculaire. Le 



8 POUR L EMPEREUR 

5 frimaire, la liste ainsi formée avait été proposée 
par la première classe à l'Institut entier, qui vota 
dans la séance du 5 nivôse. Bonaparte obtint 
l'unanimité moins sept voix. Dès le lendemain, il 
prenait séance et signait la feuille de présence 
entre Pelletan et Laplace, et il adressait à Camus, 
président, une lettre de remerciements où on li- 
sait : « La vraie puissance de la République fran- 
çaise doit consister désormais à ne pas permettre 
qu'il existe une seule idée nouvelle qu'elle ne lui 
appartienne. » Il prenait dès lors part aux travaux 
de la classe et on le voit, dans ces conditions, 
remettre une note relative « à une voiture mue par 
la vapeur », inventée par le citoyen Cugnot. Une 
commission fut nommée, qui ne fit d'ailleurs point 
de rapport : c'était, on le sait, la voiture automo- 
bile que Cugnot avait découverte, et le général 
Morin, un demi-siècle après la note remise par 
Bonaparte, a établi devant l'Académie des sciences 
les droits incontestables de Cugnot « à la priorité 
de l'application de la vapeur à la locomotion », 

Le général paraissait plus redouter la cour du 
Louvre que le pont d'Arcole ; au moins, ne vou- 
lait-il pas, se sentant l'objet de la curiosité géné- 
rale, entrer seul dans la salle des Cariatides. Il 
avait demandé à Arnault de venir le prendre. Dans 
le trajet de la rue Chantereine — appelée depuis 
le 9 nivôse, par ordre de l'Administration du Dé- 
partement, rue de la Victoire — on arrêta plu- 
sieurs fois sa voiture pour la visiter, en consé- 



LA SÉANCE PUBLIQUE DE L INSTITUT 9 

quence d'un arrêté du Directoire ordonnant la 
saisie et la combustion des marchandises anglaises. 
Bonaparte n'y parut point faire attention et, re- 
commandant à son compagnon de ne pas le faire 
connaître, il se laissa fouiller sans que les doua- 
niers s'excusassent le moins du monde et sans 
qu'il marquât la moindre impatience. 

Arrivé au Louvre, il se réunit à ses confrères 
dans la salle de leurs séances particulières et en 
descendit avec eux. « Buonaparte était mêlé parmi 
les autres, en petit frac gris ; rien, dit Peltier, 
n'annonçait l'homme qui a renversé, soutenu ou 
créé plusieurs États et dont quatre rois et une 
foule de princes souverains ont imploré la protec- 
tion ; ni sa taille, ni ses traits, ni sa démarche, ni 
son ajustement ne pouvaient le faire remarquer. 
Et pourtant, bientôt;, tous les yeux étaient sur 
lui. » 

On se répétait cette réponse qu'il avait faite en 
Italie « à des généraux lui demandant quel serait 
l'aliment de son âme active lorsque la paix l'aurait 
rendu à ses foyers : Je m' en foncerai dans ma 
retraite etfy travaillerai à mériter un jour V hon- 
neur d'être de V Institut. Tout plaisait de lui, cette 
arrivée sans faste, cette contenance modeste. 
« Ah! dit un journaliste, que cet homme connaît 
bien le cœur humain et en particulier les gouver- 
nements populaires ! L'homme de mérite y est forcé 
d'acheter à force de modestie et de simplicité une 
grâce que les ignorants et les hommes vulgaires 

1. 



10 l'OUU L EMI'EHEUU 

lui accordent difficilement partout, mais plus rare- 
ment encore dans les Républiques. » 

L'impression qu'il fit sur ceux qui le voyaient 
et l'observaient pour la première fois fut singu- 
lièrement favorable. 

« Bonaparte, raconte Mercier, est d'une taille 
moyenne, un peu voûté, mince, d'une corpulence 
un peu délicate, mais cependant nerveuse ; les 
cheveux châtains foncés, rabattus sur un front 
large ; les yeux grands, bruns, vifs et saillants ; 
le nez aquilin, le menton relevé comme celui de 
l'Apollon du Belvédère, le teint pâle, les joues en- 
foncées, la voix libre et posée ; il écoute atten- 
tivement ceux qui lui parlent, répond brièvement ; 
son air est grave, mais ouvert ; il n'a point l'aus- 
térité qui caractérise la tête de Brutus ; on juge 
à son aspect que c'est un homme tempérant, mé- 
ditatif, mais tenace dans le but qu'il se propose ; 
que ce teint pâle s'enflamme dans une action 
décisive ; que ce corps est tout nerfs, comme celui 
du lion, qu'il se bat de même; qu'il est infatigable 
pour voler comme la foudre au-devant de l'ennemi 
qu'il n'a jamais su craindre; ce feu est concentré ; 
il le réserve pour les grandes et fortes explo- 
sions ; et ce feu n'imprime à aucun de ses mouve- 
ments cette inquiétude naturelle aux hommes qui 
ne sont que vifs et qui ne savent point se posséder. 
Sérieux comme Caton, les Français vont apprendre 
de lui à être graves, à respecter leurs magistrats, 
leurs représentants, à mépriser les airs évaporés, les 



LA SÉANCE PUBLIQUE DE L LNSTITUT 1 1 

calembours qui ne conviennent que dans la bouche 
des farceurs et des remueurs de polichinelles. » 



Le programme de la séance était aussi chargé 
presque que celui de la séance d'inauguration : 
on y devait entendre les citoyens Prony, Lassus, 
Daunou et Villar donner la notice des mémoires 
lus dans chacune des classes et rendre compte de 
leurs travaux ; le citoyen Langlès ferait part de 
la traduction d'un Voyage de la Perse dans 
Vlnde; le citoyen Fourcroy, d'un travail : la 
Peinture sur Porcelaine ; le citoyen Toulongeon 
parlerait de la Mémoire ; le citoyen Garât analy- 
serait les mémoires envoyés sur la question : 
Quelle est V influence des signes sur la formation 
des idées ? Le citoyen Dolomieu, lirait ses obser- 
vations minéralogiques sur les montagnes des 
départements du Cantal et du Puy-de-Dôme ; 
enfin, pour terminer, on annonçait un poème de 
Ghénier la Mort de Hoche. 

La plupart des lecteurs adressèrent à Bonaparte 
— parait-il, car il n'existe point de compte rendu 
imprimé de la séance — des éloges directs ou 
indirects; « un petit nombre, non moins admira- 
teur des talents du héros, avait craint de fatiguer 
sa modestie, ou avait cru, avec raison, mieux 
servir sa gloire » ; le citoyen Garât avait terminé 
sa lecture par un compliment au nouveau membre 



12 POUR L EMPEREUR 

« qui, à cause de ses goûts tranquilles, de ses 
connaissances variées et de son talent d'obser- 
ver, lorsqu'il aura consommé ses travaux, sera, 
dit-il, considéré comme un philosophe qui aura 
paru un instant à la tète des armées » ; mais ce 
n'était point là de quoi satisfaire l'assistance ni 
de quoi enlever son enthousiasme. On attendait 
Ghénier. Son poème était intitulé : le Vieillard 
(VAncenis ; les vers en étaient beaux et nobles. 
Ils se déroulaient en cette forme pompeuse et 
pleine, redondante et superbe où il y avait tout 
de même quelque chose d'un Corneille, et ils agi- 
taient toutes les âmes d'un patriotique courroux. 
En terminant, il s'écria : 

Et vous, des guerriers francs élite magnanime, 

Les Alpes sous vos pas ont abaissé leur cime ; 

Vous franchîtes les monts, vous franchirez les flots; 

Des tyrans de la mer punissez les complots. 

Ils combattront pour l'or, vous pour une patrie ! 

Si jadis un Français, des rives de Neustrie, 

Descendit dans leurs ports précédé par l'etïroi, 

Vint, combattit, vainquit, fut conquérant et roi, 

Quels rochers, quels remparts deviendront leur asile 

Quand Neptune irrité lancera dans leur île 

D'Arcole et de Lodi les terribles soldats, 

Tous ces jeunes héros vieux dans l'art des combats, 

La grande Nation à vaincre accoutumée 

Et le Grand Général guidant la Grande Armée? 

« Ces beaux vers, bien résités, firent à peu 
près dans les âmes la même impression que le 
bruit du canon, dans les batailles, opère sur les 



LA SÉANCE PUBLIQUE DE l'lNSTITUT 13 

guerriers ; tous les esprits s'enflammèrent et tout 
le monde se leva à celui-ci : 

L'Angleterre pâlit au nom de l'Italique ! 

« A l'enthousiasme que le poème de Chénier 
a occasionné, dit un journaliste, à la force et à la 
durée des applaudissements, l'étranger a pu juger 
que cette guerre serait vraiment nationale et que 
la ruine d'Albion seule y pourrait mettre un 
terme. » 

A peine le président avait-il levé la séance que 
le général s'esquivait avec Arnault, et ce départ 
incognito ajouta encore à la satisfaction du monde 
officiel. « Oh ! quelle était intéressante, cette 
assemblée d'hommes connus et distingués, de 
savants en différents genres, au milieu desquels 
siégea Bonaparte (1) ! » 

(1) Il existe deux souvenirs graphiques singulièrement 
intéressants, de cette séance; un croquis sous lequel David 
a écrit le Général de la Grande Xalion, une feuille où Boi- 
zot a fixé sous divers aspects les traits de Bonaparte. 



DIMANCHE DE PAQUES**^ 

28 Germinal an X. — 18 avril 1802. 



Lorsque le Premier Consul résolut de rétablir 
en France la religion catholique, il se heurta à 
tout ce qui, de la Convention, s'était perpétué 
dans les grands corps de l'Etat. Ces corps, tels- 
qu'ils avaient été constitués par Sieyès et Roger 
Dncos, lesquels y avaient le plus influé_, avaient 
pour mission principale de maintenir la Révolu- 
tion, d'empêcher toute réaction qui eût pu com- 
promettre la sûreté ou la fortune des hommes qui 
y avaient davantage participé. Par suite, devaient- 
ils s'opposer avec une énergie désespérée à toutes 
les mesures ayant pour objet d'établir un état so- 
cial qui, sans retourner à l'ancien régime, préten- 
drait imposer l'ordre dans l'administration, la 
régularité dans la justice, la liberté pour les 
cjnsciences. 

(1) Le Gaulois, 16 avril 1911. 



16 POUR L EMPEREUR 

Ces corps constitués ne représentaient point la 
nation, n'avaient point été élus par elle. L'on 
peut dire qu'il n'y eut point, de 1792 à 1799, une 
seule élection libre : ce fut sous le couteau que 
fut élue la Convention nationale et, durant que les 
citoyens étaient appelés àprononcer leur suffrage, 
les massacreurs, aux portes des prisons, leur 
apprenaient comme la faction punissait ceux qui 
résistaient à ses ordres. Malgré que la Conven- 
tion fût complaisante, elle ne l'était pas encore 
assez au gré des factieux et on sut, en l'épurant 
au 31 mai, lui apprendre combien était assurée l'in- 
dépendance de ses délibérations, A l'attentat de 
la Commune insurrectionnelle de Paris contre ceux 
des représentants qu'elle trouvait modérés, succé- 
dèrent d'autres proscriptions dans des conditions 
mal étudiées encore, parce qu'on a simplifié exa- 
gérément les événements et les hommes, qu'on a 
imaginé des partis cohérents où il n'y avait que 
des groupements accidentels, qu'on a formulé 
des doctrines au lieu de rechercher les intérêts. 
Il put y avoir par exemple un état d'esprit dan- 
toniste, mais il n'y eut point un parti dantoniste. 
Les uns après les autres, les hommes qui s'étaient 
le plus distingués par leur audace ou leur sens 
de la tyrannie tombèrent, et depuis le Neuf ther- 
midor, un seul homme fut le maître de Paris et 
de la France et ce fut le général Barras : géné- 
ral nwtu proprio sans doute, mais à défaut de 
talents, il avait l'énergie et la bravoure. 



LE DIMANCHE DE PAQUES 17 



Barras seul avait abattu Robespierre : Barras 
seul comprima les factieux et réprima les anar- 
chiste en germinal et prairial an III ; Barras seul 
écrasa en vendémiaire an IV les sections pari- 
siennes réclamant la liberté du vote et la fin de 
la tyrannie conventionnelle ; il parvint — et cela 
est d'une admirable audace — à imposer par la 
force à Paris soulevé et à la France frémissante 
la continuation de cette domination détestée ; Bar- 
ras seul, en fructidor an V, annula les élections 
de soixante-dix-huit départements, arrêta et dé- 
porta les plus influents des directeurs et des 
membres des Conseils, et depuis lors jusqu'au 
dix-huit brumaire an VIll, il organisa, de concert 
avec ses complices, ce système de vérification des 
pouvoirs par lequel toute élection déplaisante se 
trouvait annulée. 

Sans doute, après ces six années de règne qui 
n'avaient point été sans lui rapporter des profits, 
M. de Barras avait été mis de côté ; mais il n'avait 
point tenu à lui qu'il prît part à la journée de Bru- 
maire et c'étaient ses amis des Anciens et 
des Cinq-Cents qui l'avaient faite. Ce qui l'en avait 
écarté, c'avait été l'hostilité de Sieyès et de Roger 
Ducos ; seulement, Sieyès et Roger Ducos, ex- 
directeurs et consuls provisoires, perpétuaient 
l'esprit de Barras ; avec eux et par eux, tout ce 
qui, du Conseil des Anciens et du Conseil des Cinq- 



18 POUR L EMPKREUR 

Cents, était entré au Sénat, au Conseil d'Etat, au 
Tribunat et au Corps législatif et continuait à y 
toucher des rentes pour le bonheur de la nation. 
Le Premier Consul ne goûtait pas les joies 
qu'eussent dû lui procurer, s'il avait eu une âme 
parlementaire, les discours des opposants, et 
même leurs votes. Moyennant son intervention 
personnelle, il était parvenu à obtenir le vote du 
projet de loi sur le Concordat — lequel ayant été 
négocié, signé depuis six mois, n'attendait que le 
vote de la loi par le Corps législatif — il n'osait 
point le présenter ; il ne le pouvait sous peine d'un 
échec complet, absolu et déshonorant. 



C'était contre la restauration du catholicisme 
romain que s'étaient groupées toutes les forces 
delà Révolution: jansénistes, assermentés, cons- 
titutionnels, protestants, spiritualistes, matéria- 
listes de toutes les écoles, depuis ceux qui vou- 
laient voir dans Jésus-Christ une personnification 
du Soleil et ceux qui se contentaient de nier son 
existence, jusqu'à ceux qui lui reconnaissaient 
une divinité relative, pour arriver à ceux qui, sauf 
le pouvoir du Pape, acceptaient résolument presque 
toute la doctrine. Cette armée coalisée comprenait 
d'abord l'Institut, où Bernardin de Saint-Pierre 
était menacé et conspué pour avoir prononcé le 
nom de Dieu ; où Cabanis répétait comme en 1798 : 



LE DIMANCHE DE PAQUES i» 

« Je jure qu'il n'y a pas de Dieu et je demande 
({ue son nom ne soit jamais prononcé dans cette 
•nceinte, » Ensuite le Sénat, et le Sénat venait de 
manifester par un acte comment il pensait : trois- 
sièges y vaquaient : pour les remplir, le Consul 
présenta trois généraux, vétérans illustres, bon* 
serviteurs de la nation, qu'il semblait naturel 
qu'on récompensât au lendemain de la paix géné- 
rale. Le Corps législatif présenta Grégoire,, 
i'évéque constitutionnel de Blois, le chef reconnu 
de l'Eglise nationale, adversaire résolu du Con- 
cordat et d'autant plus redoutable que sa vie 
était plus pure, sa piété plus franche, sa doctrine 
plus austère : le Tribunat présenta Daunou, de- 
venu l'ennemi personnel du Consul, après avoir 
été le principal législateur du Consulat : Daunou, 
ci-devant oratorien, depuis lors une des colonnes, 
de l'Eglise constitutionnelle, colonne à la vérité 
brisée, car il avait renoncé, semble-t-il, à toute 
forme de culte. Le Sénat, rejetant les candidats 
du Consul, nomma Grégoire et nul ne se gêna 
pour dire que l'élection de Daunou est assu- 
rée. 

Le Corps législatif a fait mieux encore : il a 
élu pour son président l'ami de Lalande, le plus 
connu des athées, Dupuis, le plus célèbre des écri- 
vains qui ont attaqué les origines de la religion 
chrétienne avec des arguments qui passaient alors 
presque pour scientifiques, l'auteur de VOrigine 
de tous les cultes. 



-20 POUR L EMPEREUR 

Ainsi, de tous côtés, les représentants de la 
Révolution, qui prétendent représenter la nation, 
sont groupés pour défendre les victoires laïques, 
pour attaquer le Consul en qui ils voient le res- 
taurateur du culte et de la religion catholique. Peu 
s'en faut que des attentats préparés n'assurent 
leur triomphe, car, non contents des moyens lé- 
gaux, ils paraissent décidés à employer les vio- 
lences et à recourir au meurtre. Cette exaltation 
trouve des échos dans une armée où ne manquent 
ni les ambitieux exaltés, ni les mécontents, ni les 
risque-tout. Si l'on regarde quelles sont les riva- 
lités et à quoi elles mènent dans une armée qui 
n'a point fait la guerre depuis quarante ans, qu'on 
juge comme ces bas officiers, devenus en trois 
ans, certains en six mois, généraux d'armée, 
devaient supporter la supériorité d'un des leurs. 



Jamais le péril n'avait été tel pour Bonaparte, 
même avant Marengo, et mieux eût valu passer 
au travers des décharges de la machine infernale. 
Il fallut de l'adresse et de la poigne : une dexté- 
rité parlementaire que Napoléon emprunta à Lu- 
cien. Il prit le Sénat, intimidé, reconquis (et de 
toutes façons) pour point d'appui, La Constitution 
ordonnant les renouvellements du premier cin- 
quième du Corps législatif et du Tribunat, il in- 
vita le Sénat à y procéder, mais non point par 



LE DIMANCHE DE PAQUES 11 

voie de tirage au sort, par réélection de tous les 
membres, destinés à former les nouvelles assem- 
blées, dont les anciennes fourniraient les quatre 
cinquièmes. Gela était d'une légalité assez dou- 
teuse, mais nul des pouvoirs constitués n'avait le 
droit de dissolution; il était donc impossible que 
la nation départageât les pouvoirs exécutif et légis- 
latif en hostilité. 

Il faut cela, il faut des mesures sévères contre 
des généraux factieux ; il faut Télimination de 
vingt tribuns à 15.000 francs, de soixante légis- 
lateurs à 10.000, et l'élection de quatre cents au- 
tres : quatre cents qui attendent, espèrent cette 
manne, qui meurent d'envie d'avoir part au festin 
t qui, pour ne point retomber dans les ténèbres 
extérieures, jureront tout ce qu'il faudra, voteront 
tout ce que voudra l'arbitre de leurs destinées — 
même le Concordat ! 

Toutefois, pour qu'il soit adopté, il a fallu v 
j<jindre les articles organiques qui en sont indi- 
visibles et qui donnent aux gallicans des satis- 
factions apparentes qu'il n'eût tenu qu'aux gou- 
vernements postérieurs de rendre efficaces. Encore, 
au Tribunat, y eut-il sept voix d'opposition, A-ingt 
«t une au Corps législatif, où cinquante et un cou- 
rageux députés se réfugièrent dans l'abstention. 
Mais, à la fin, le Concordat est voté. Reste à pro- 
mulguer solennellement la réconciliation entre le 
[leuple français et la religion catholique. 



•2Î POUR L EMPEREUR 



Le dimanche 28 germinal de l'an X, 18 avril 
1802, Paris s'éveille au canon : à dix heures, 
soixante coups annoncent la promulgation de la 
loi par le Premier Consul ; à partir de huit heures, 
les préfets, accompagnés des maires, d'une escorte 
•et d'un corps de musique, font la proclamation 
sur les places. A dix heures et demie, au Carrou- 
sel, le Consul assiste au défilé de la parade et dis- 
tribue des drapeaux à la légion d'élite de la gen- 
<larmerie et à divers bataillons. A onze heures et 
demie, le cortège part des Tuileries pour Notre- 
Dame. En tête, régiment de hussards, régiment 
de chasseurs, régiment de dragons, puis l'infante- 
rie légère de la Garde, la légion d'élite à pied et A 
cheval, les grenadiers à pied, les chasseurs à che- 
A^al de la Garde, puis, encerclées par des piquets de 
■cavalerie, de la ligne et de la Garde, les voitures 
à quatre chevaux des conseillers d'Etat, des diplo- 
mates étrangers, des ministres français ; les voi- 
tures à six chevaux des consuls Cambacérès et 
Lebrun ; la voiture à huit chevaux du Premier 
Consul, qu'entourent les généraux commandant la 
division, la Garde et la gendarmerie, et les géné- 
raux de la Garde ; que précèdent six mamelucks 
en costume, tenant en main des chevaux barbes; 
que suivent les grenadiers à cheval et soixante 
liommes de la gendarmerie d'élite. 

Lui, pourtant, est seul dans sa voiture, qu'es- 



LE DIMANCHE DE PAQUES 23 

corte une armée. Il a l'habit de velours éearlate, 
brodé de palmes en or sur toutes les coutures ; un 
sabre d'Egypte pend à son côté par un baudrier 
étroit et du plus beau travail ; cravate noire, culotte 
noire, bas de soie blancs, souliers à boucle, cha- 
peau retapé à la française, avec le grand panache 
tricolore. Sur les voitures des conseillers d'Etat, 
des ministres — qu'on remarque qu'il n'assiste à 
la fête ni sénateurs, ni législateurs — des laquais 
en livrée, verte pour le Premier Consul, bleue et 
rouge pour les deux autres consuls, jaune pour les 
ministres, et puis de toutes les couleurs de l'arc- 
en-ciel pour les diplomates étrangers. Comme 
Mme Golovine, qui prétend avoir osé la première 
montrer une livrée, à elle dans les rues du Paris 
révolutionnaire, eût été choquée de voir de tels la- 
quais aux voitures de « ces espèces » ! Mais qu'eût 
dit M. de Montmorency qui, dix années plus tôt, 
avait, le 19 juin 1790, obtenu par décret l'aboli- 
tion des livrées pour rendre l'égalité a à la classe 
-acrifiée des officieux » ? 



C'était bien qu'on fût splendide ; mais le Consul 
aussi savait être prudent. Il imposait aux factieux, 
non seulement par cet étonnant déploiement de 
troupes sur toute l'étendue du cortège, mais par 
d'autres et plus sérieux avertissements : quatre 
bataillons d'infanterie, fusils chargés, occupaient 



24 POUR L EMPEHELH 

l'église ; un, entré par la porte de l'archevêché et 
un par la porte du cloître, étaient dans les bas 
côtés, et un, de grenadiers, formait la haie depuis 
la grande entrée jusqu'au chœur. 

Lorsque le Premier Consul arriva au Parvis, 
il fut salué de soixante coups de canon et il se 
dirigea aussitôt vers un fauteuil placé sous une 
sorte de dais, à gauche de l'autel. Le légat, car- 
dinal Gaprara, officia pontificalement ; Mgr de 
Boisgelin, archevêque démissionnaire d'Aix, pro- 
nonça un très notable discours : il avait été do 
l'Académie française et allait prochainement ren- 
trer à la deuxième classe de l'Institut. On vit au 
Credo se lever quatre quêteuses charmantes à 
chacune desquelles donnait la main un officier de 
la garde et que suivait « un des gens du Premier 
Consul », C'étaient Mme Louis Bonaparte (Hor- 
tense de Beauharnais), Mme Savary née de Fau- 
doas-Barbazan, Mlle Lebrun, fille du troisième 
consul, et Mlle de Luçay, qui sera tout à l'heure 
Mme Philippe de Ségur. Et la quête produisit 700 
louis, ce qui est un beau chiffre même en prenant 
le louis à 20 francs et non 24. Et puis, à l'élévation, 
les tambours battirent aux champs et les soldats 
présentèrent les armes : oui, cela dans la métro- 
pole où Gobel officiait, où trônait la Raison, où les 
théophilanthropes avaient dansé leurs sacrifices 
champêtres, la troupe républicaine présentait les 
armes au Dieu de Clovis et de saint Louis. 

Et les évêques nommés prêtèrent serment aux 



LE DIMANCHE DE PAQUES 25 

mains du Consul, et Sarrette, de la musique de la 
garde nationale, avec Méhul, le musicien de la 
Révolution, et le détestable Cherubini, dirigèrent 
les élèves du Conservatoire exécutant le Te Deum 
de Paësiello qu'avait entonné le légat. 

Deux tribunes avaient été érigées séparant le 
chœur de la nef. L'une destinée aux ambassa- 
drices, l'autre à la famille du Premier Consul. 
Mme Bonaparte devait y prendre place, ayant à 
sa droite Mme Bonaparte la mère * qui, écrit le 
Journal des Débats, pouvait Aoir ses cinq fils 
réunis dans la même solennité et se trouvait 
comme placée entre eux et le ciel qui les lui a don- 
nés ». Mais, quand Mesdames Bonaparte arrivèrent, 
leurs places étaient occupées. Malgré la senti- 
nelle à la porte, Mme Hulot, belle-mère du géné- 
ral Moreau, était entrée dans la tribune avec sa 
fille, avait pris d'autorité le siège de la consulesse 
et s'y carrait. Bonaparte s'en aperçut en entrant 
dans l'église, mais il ne put que faire raconter une 
histoire par les journaux. Ce fut là l'unique scan- 
dale, l'unique tentative dirigée contre les Bona- 
parte. On n'entendit point parler du célèbre colo- 
nel qui devait moucher le Consul au pistolet, ni 
des illustres généraux déterminés à le massacrer 
à coups de sabre sur les marches de l'autel : il y 
îut des mots à la Delmas, mais les mots volent. 
]e n'est pas à dire qu'il n'y eut point des complots, 
non pas un, mais plusieurs. Mais, dans l'exécution, 
il n'y eut que l'assaut du siège par Mme Hulot et 

2 



26 POUR L EMPEREUR 

Mme Moreau. A la vérité cela ne fut point sans 
conséquence, car depuis lors, Bonaparte ne vit plus 
Moreau et celui-ci, de plus en plus mécontent, se 
donna comme de juste aux intrigants qui le guet- 
taient. 



On tira donc encore soixante coups de canon à 
blanc quand le Consul rentra aux Tuileries en grand 
cortège, et puis le corps diplomatique s'en alla 
diner, à Neuilly, chez M. de Talleyrand ; les géné- 
raux furent reçus par le ministre de la Guerre, les 
marins à la Marine ; les évêques chez Portails aux 
Cultes ; le Premier Consul eut le cardinal légat, 
les deux consuls, ses trois frères, sa femme, sa 
belle-fille, les présidents du Sénat et du Corps lé- 
gislatif. Après diner, il tint cercle : une cinquan- 
taine de femmes et deux fois autant d'hommes. 
Mme Bonaparte et sa fille firent chacune leur par- 
tie. Le reste ne joua pas. Le Premier Consul 
s'amusant à causer avec le corps diplomatique ra- 
conta beaucoup de choses de son séjour en Egypte. 
« Vers une heure du matin, Bonaparte et Madame, 
écrit le comte de Cobenzl, se retirèrent et tout le 
monde se dispersa. » 

Au moins en ce temps-là on s'entendait à occu- 
per son jour de PâquQS ! 



L'INSTRUMENT DU GENIE MILITAIRE 
DE NAPOLÉON^'' 



I 



Les collections de Malmaison vont s'enrichir- 
d'un très petit et très mince objet qui, à quelques- 
uns, paraîtra sans prix et qui, aux yeux des soldats 
mérite un autel : c'est le plus précieux et le plus 
efficace instrument du génie militaire de Napoléon. 

Non point son épée, « celle qu'il portait à Aus- 
terlitz » repose dans la cella des Invalides au de- 
vant du tombeau ; quelle qu'elle soit, elle est re- 
présentative de sa gloire, elle en condense les 
images, elle évoque ses victoires, mais elle n'y 
servit point : il ne mit pas pour vaincre l'épée, en 
main, il ne la porta point à l'épaule pour faire dé- 
filer ses soldats triomphants ; il n'eut point, en 
ces jours-là, à charger l'ennemi, comme par trois 
fois aux jours sombres où l'on était accablé par le 
nombre et vendu par les traîtres ; il eût pu n'avoir 

(1) Le Gaulois, 13 novembre 1912. 



28 POUR L EMPEllEyu 

point d'épée au côté et il n'en eût pas moins été 
victorieux. Ce n'est pas avec ce morceau pointu 
de fer ou d'acier qu'il a conquis le monde, c'est 
avec son cerveau ; mais à ce cerveau il a fallu un 
outil et le voici. 

De très grands esprits se sont demandé com- 
ment s'était formé le génie militaire de Napo- 
léon I^"" et ils ont apporté sur cette question, l'une 
des plus poignantes qu'on se puisse poser, des 
solutions diverses et d'ailleurs insuffisantes. Que 
Napoléon, au moment de prendre le commande- 
ment de l'Armée d'Italie, ait réclamé du Dépôt de 
la Guerre tel ou tel ouvrage, cela ne fait point 
,qu'il ait copié telle ou telle campagne, ni même 
qu'il s'en soit inspiré ; nulle part, ni d'un vivant, 
ni d'un mort, on ne trouve qu'il ait suivi un ensei- 
gnement, ni subi une influence : il y a même de 
ce chef de précieuses observations à faire. 



L'enseignement stratégique à l'École militaire 
était nul : il y avait des classes de mathématiques, 
de géographie et d'histoire, de grammaire fran- 
çaise, de grammaire allemande, de fortification, 
de dessin, d'escrime, de danse ; le ministre, M. de 
Ségur, avait rétabli un cours de grammaire latine, 
créé un cours de morale et de droit public ; pour 
les candidats se destinant à l'artillerie ou à la ma- 
rine, les classes de mathématiques étaient multi- 



l'instrument du génie militaire de napoléon -29 

pliées au détriment de la fortification, du dessin 
et de la danse, et il n'y avait en réalité pour eux 
que des cours de mathématiques, d'histoire, de 
langue allemande, de grammaire française et d'es- 
crime. Quant aux exercices militaires, ils étaient 
considérés comme récréatifs et consistaient dans 
le maniement d'armes, les évolutions, les marches, 
les exercices à feu, l'équitation et la voltige ; et 
dans des conférences faites par un des sous-aide- 
majors sur trois des Ordonnances : exercices et évo- 
lutions, service des places, crimes et délits. Rien 
de plus. Les mathématiques étaient l'essentiel : on 
suivait avec religion le cours de Bezout. M. Levie 
Ramolino possède l'exemplaire qui, à l'Ecole mili- 
taire, appartint à Ps'apoléon et qu'il a illustré de 
notes, de croquetons... et de vers, les seuls qu'on 
connaisse de lui ; car la prétendue fable : Le Lapin 
et le Chasseur est aussi peu de sa main qu'un 
certain impromptu à Mme Saint- Huberty. Au sur- 
plus qu'on juge de sa façon : 

Grand Bezout, achève ton cours; 
Mais, avant, permets-moi de dire 
Qu'aux aspirants tu donnes secours. 
Cela est parfaitement vrai. 
Mais je ne cesserai pas de rire 
Lorsque je l'aurai achevé, 
Pour le plus tai'd au mois de mai. 
Je ferai alors le conseiller. 

.\. 

Un autre exemplaire du Bezout (édition de 

2. 



30 POUR L EMPEREUR 

1781), au comte Lucien Biadelli, est de même 
couvert de griffonnages et de calculs ; mais Na- 
poléon ne s'en est servi qu'après sa sortie de 
l'Ecole, lorsqu'il a repris à Auxonne son cours de 
mathématiques. 

C'est là tout ce qu'on trouve dans ses études 
de garnison, avec certains cahiers de notes sur 
l'artillerie, des extraits de ses lectures, quelques 
calculs ; cela est très médiocrement technique. 
D'ailleurs, durant toute sa carrière, il a consi- 
déré qu'avec le matériel d'artillerie en usage on 
avait atteint la perfection, et il ne paraît avoir 
songé ni à changer le calibre des pièces, ni à en 
augmenter la portée, ni à en accroître la préci- 
sion. 



Ce n'est pas en Corse qu'il a pu s'instruire de 
stratégie. A Toulon, il détermine la position d'où 
son artillerie produira les effets les plus utiles ; 
mais il n'a affaire qu'à des mazettes. Le but 
atteint, qui est de détruire notre flotte de la 
Méditerranée, les Anglais rembarquent, laissant 
les Toulonnais se débrouiller. Il faut lire cela 
dans l'excellent livre de M. Paul Cottin, Toulon 
et les Anglais. 

Quand, à Nice, il prend le commandement de 
l'Armée d'Italie, où peut-on dire qu'il ait étudié ? 
Sans doute, entre janvier 94 et avril 95, général 



I 



l/iNSTRUMENT DU GÉME MILITAIRE DE NAPOLEON 31 

d'artillerie, il a regardé la carte des Alpes, il a 
mis en défense des points du littoral, il a organisé 
([uelques petites expéditions, comme celle d'Oneille, 
mais la Corse, la politique corse, l'expédition en 
Corse lui étaient bien plus à cœur et l'occupaient 
presque entièrement. Thermidor arrivé, il y eut 
des jours d'angoisse où il n'eut guère le moyen de 
penser à la stratégie. Les opérations sous Du- 
merbion ont pris du 25 fructidor II au 17 vendé- 
miaire III 11 septembre à 8 octobre 1794j, moins 
d'un mois. Ce furent là à peu près toutes ses 
grandes manœuvres, car, durant ses garnisons, 
point de camp où il ait paru, nul exercice des 
trois armes. 

C'est à Paris, de la fin de juillet au début d'oc- 
tobre 1795, qu'il esquisse des plans et les remet 
au Comité de Siilut public, qu'il propose des opé- 
rations et le développement successif qu'il en pré- 
sente est à coup sûr d'un intérêt essentiel ; mais 
que prouve-t-il ? Non certes qu'il a trouvé un 
maitre et suivi des leçons, mais qu'il a de mieux 
en mieux regardé la carte. 

Jamais jusqu'à Vendémiaire, jusqu'au moment 
où il est nommé général en chef de l'Armée de 
l'intérieur, il n'a manié d'hommes sur le terrain. 
Son apprentissage pour l'administration et les 
manœuvres, il le fait durant les cinq mois qu'il 
est à Paris ; mais ceci est un fait que, lorsqu'il 
arrive en chef à l'Armée d'Italie, jamais il n'amené 
à un combat, ni même au simulacre d'un combat. 



32 POUR L EMPEREUll 

une division, une brigade, un régiment, un batail- 
lon, une compagnie, une section ! Ainsi presque 
aucune théorie et aucune pratique, mais la carie, 
et le compas. 



Le compas, voilà, bien plus que l'épée, Fins- 
trument essentiel du génie de Napoléon, voilà 
avec quoi il prépare les marches, détermine les 
manœuvres, pèse ses chances, calcule celles de 
l'ennemi. Ces cartes, il les use, littéralement, 
tant il s'appuie, se traîne sur elles, tant il les 
dévore des yeux, tant il les pique des pointes de 
son compas. Ce compas, il l'a constamment en 
sa main dès qu'il travaille et il ne saurait s'en 
passer. 

Or, voici que son compas — celui des cam- 
pagnes d'Italie et d'Egypte, celui de Marengo, 
peut-être celui d'Austerlitz et d'Iéna, celui de Be- 
navente et de Wagram — va rentrer au château 
de Malmaison, d'où il sortit voici tantôt un 
siècle. 

C'est une histoire : 

En 1898, un prince ami de la France, le plus 
instruit de l'Histoire napoléonienne, collectionneur 
émérite aussi bien qu'écrivain remarquable — le 
grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch de Russie — se 
trouvait à Cannes. Le hasard d'une rencontre 
l'amena à déjeuner sur le yacht du baron Natha- 



L INSTRUMENT DU GENIE MILITAIRE DE NAPOLEON 33 

niel de Rothschild, de Vienne. On était au plein 
de l'Affaire ; le second procès était commencé ; et, 
après déjeuner, on en parla ; M. de Rothschild 
soutint que le procès se terminerait par un acquit- 
tement ; le grand-duc ne fut point de cet avis ; on 
paria pour ou contre. Et l'enjeu fut un souvenir, 
d'histoire ou de curiosité. 

Le baron Nathaniel mourut et depuis longtemps 
le Grand-Duc ne pensait plus au pari qu'il avait 
gagné, lorsqu'il reçut à Borjom, au Caucase, une 
petite boîte qu'accompagnait cette note : 

« Vienne, W avril 1898. 

<( Règle en ivoire avec ornements en argent 
prise à la Malmaison par le cadet Louis de 
Ciissy et léguée ci sa petite-fille Mme Philippe 
Sic/tel. 

« Cette règle m'a été donnée par le mari de 
Mme Sichel demeurant, 23, rue Blanche, ci 
Paris. 

« Signé : Baron Nathaniel de Rothschild. » 

Rien de plus. Dans cette boite, cette règle. Elle^ 
est de la dimension d'un demi-pied et porte sur 
deux faces une échelle en pouces et lignes ; sur la 
troisième, en centimètres et millimètres ; à l'une 
des extrémités est une olive en argent qui sert de 
tète vissée à un crayon épais qui semble un Conté 
de la première espèce; à l'autre extrémité est la 
tête, en argent contrôlé, d'un compas en acier qui 



3i POUR l'empereur 

so visse également. La règle est comme usée et 
certaines des divisions en sont presque effacées à 
force que le compas se soit promené sur elles, 
allant de là carte à la règle et de la règle à la 
carte. 

Voilà tout. C'est cette règle que le grand-duc 
Nicolas restitue à Malmaison. Ce sera affaire au 
conservateur du musée de rechercher qui fut Louis 
de Cussy, mais l'objet porte en soi un caractère 
d'authenticité indéniable. 



N'est-elle pas plus émouvante pour la pensée, 
d'autant plus précieuse qu'elle est plus usagée, 
cette règle, que les plus magnifiques trésors de 
l'art, que les plus étonnants joyaux ? Ne provo- 
que-t-elle pas toutes les idées, tous les rêves, l'his- 
toire entière des guerres de Napoléon, l'apothéose 
de son génie ? Cette règle, un morceau d'os — 
comme le crâne de Yorick — ne dit-elle pas aussi 
la vanité des gloires humaines et le néant des 
choses ; ne symbolise-t-elle pas l'art de la guerre 
moderne et ne peut-elle pas fournir le plus admi- 
rable des enseignements ! 

Dans une des pièces qu'il habita à Malmaison, 
sa bibliothèque par exemple, je voudrais que, 
avec le respect qui convient et dans un cadre 
approprié, cette règle fût présentée aux regards, 
et ne serait-ce pas une bonne leçon à ce public de 



L INSTRUMENT DU GENIE MILITAIRE DE NAPOLEON 35 

plus en plus empressé à visiter ces lieux consa- 
crés par la présence du héros, d'attirer son atten- 
tion sur ce simple morceau d'ivoire et de dire à 
chaque fois : Voilà l'instrument du génie de Na- 
poléon ; voilà son outil de guerre, voilà avec quoi 
il menait ses campagnes et remportait ses vic- 
toires. 

Oui, — cela, et du génie. 



I 



LES AMERICAIiNS 
DANS LA MÉDITERRANÉE 

1786-1 815 <*^ 



Il y a un siècle, la république des États-Unis 
mena dans la Méditerranée, avec une marine à 
voile, une guerre que l'emploi exclusif de la 
marine à vapeur rendrait aujourd'hui impossible 
d'entreprendre. Cette guerre, où les Américains 
firent preuve, à des jours, d'une admirable audace 
et accomplirent des exploits qui paraissent incom- 
parables, n'attira point l'attention des Français, 
lesquels, à vrai dire, avaient alors d'autres occupa- 
tions, et elle méritait d'autant plus de trouver un 
historien que celui qui en fut le héros principal, le 
lieutenant, puis commodore Stephen Decatur, s'é- 
tait volontairement proposé, après la paix entre les 
Etats-Unis et l'Angleterre, pour accomplir le plus 

1 Le Gaulois, 19 juillet 1910. 



38 POUR L EMPEREUR 

grandiose acte de justice qu'il put être donné à un 
homme d'accomplir, en enlevant Napoléon des 
mains des Anglais. Ce fut en recherchant ce 
qu'avaient pu dire de ce projet les biographes 
américains de Decatur : Brady, Seawell, Macken- 
sie, que mon attention fut attirée par les événe- 
ments demeurés presque inconnus en Europe, de 
cette guerre qui dura près de vingt années et qui 
pour la première fois a trouvé un historien fran- 
çais en M. Emile Dmpuj. {Américains et Barbares- 
ques —1116-182k.) 



Tant que les marchandises américaines avaient 
navigué sous pavillon britannique, elles avaient pro- 
fité de l'immunité qu'assuraient aux Anglais, vis- 
à-vis des puissances barbaresques, le paiement d'un 
tribut annuel et une liaison très étroite d'intérêts. 

A partir du moment où le pavillon étoile battit 
sur les navires américains, qui, en bien plus 
grand nombre qu'on n'imagine — car ils jau- 
geaient 20.000 tonneaux et portaient 1.200 ma- 
rins — commerçaient dans la Méditerranée, ils se 
trouvèrent une proie facile pour les Barbaresques. 
Vainement, Benjamin Franklin avait-il espéré que 
la France prendrait sous sa protection directe les 
navires des Etats-Unis et leur assurerait un trai- 
tement analogue à celui que les siens auraient 
obtenu ; c'eût été trop demander à la bonne grâce 



LES AMERICAINS DANS LA MEDITERRAKKE 39 

(les Barbaresques et rompre, sans profit pour les 
Américains, les traités, d'ailleurs si précaires, 
sur qui était fondée la relative sécurité de notre 
marine marchande. 

M. de Vergennes se borna donc à promettre 
ses bons offices pour une négociation qui ne fut 
point entamée. Après le traité de Versailles, les 
Américains s'adressèrent vainement à l'Angle- 
terre, puis à la Hollande ; il y eut toutes sortes de 
tentatives, par des agents plus ou moins véreux 
qui se déclaraient les confidents du Sultan du 
Maroc, du Dey d'Alger, du Bey de Tunis ou de 
celui de Tripoli, et qui cherchaient d'abord à se 
faire payer rondement, mais les Américains défen- 
daient leur bourse avec une admirable énergie 
préférant de beaucoup les procédés diplomatiques 
aux procédés financiers. Ils y réussirent assez 
longtemps — surtout parce que messieurs les 
pirates étaient occupés ailleurs ; mais, à la fin, le 
Sultan du Maroc donna des ordres à ses sujets, 
lesquels, courant sus au brick Betzy^ l'attaquè- 
rent, le prirent et le conduisirent à Tanger, où 
l'équipage fut mis en esclavage. Gela se passait 
au mois d'octobre 1784 ; il fallut six mois de 
négociations, menées par les consuls de France 
, et d'Angleterre, et une rançon considérable pour 
que la Betzy fût relâchée. 

Par là, l'éveil avait été donné aux Algériens 
sur une source nouvelle de bénéfices. Leurs cor- 
saires, sartant du détroit de Gilbraltar, allèrent. 



40 POUR L EMPEREUR 

dans l'Atlantique, amariner de petits navires amé- 
ricains et les conduisirent à Alger, où les équi- 
pages furent jetés au bagne et traités avec une 
extrême dureté. 

Tripoli allait suivre. 

En 1786, à Londres, l'envoyé des Etats-Unis, 
John Adams, ayant rencontré un ambassadeur 
extraordinaire du Bey de Tripoli, apprit de lui 
que son maître consentirait vraisemblablement à 
respecter le pavillon américain moyennant un don 
de 33.000 guinées ; il en faudrait autant pour 
Tunis, plus du double pour Alger et pour le 
Maroc : cela parut beaucoup d'argent; l'on pré- 
féra attendre, hésitant entre la manière forte et la 
manière faible, cherchant à provoquer contre les 
Barbaresques une croisade européenne et, finale- 
ment, laissant les esclaves américains se mor- 
fondre au bagne d'Alger. 

En 1786, grâce à l'industrie de Thomas Bar- 
clay, consul général des Etats-Unis à Paris, qui 
se rendit au Maroc et parvint à s'y faire accueil- 
lir, un traité fut signé qui parut avantageux 
puisqu'il n'exigeait qu'un débours de 10.000 dol- 
lars au début, de 20.000 à l'avènement de chaque 
nouveau sultan ; et ce régime dura quelques 
années. Mais, avec Alger, on avait perdu son 
temps à négocier et racheter les captifs. On 
avait pensé à envoyer à cet effet ambassadeur en 
Alger, l'illustre commodore Paul Jones, lequel 
avait des sentiments presque autant français 



I 



LES AMÉRICAINS DANS LA MEDITERRANEE 41 

qu'américains. Dans un mémoire que Paul Jones 
remit en 1787 à Louis XVI pour proposer une 
expédition contre Alger, il disait, en effet : « Les 
lois de la géographie indiquent que toute l'Afrique 
septentrionale, depuis les colonnes d'Hercule jus- 
qu'aux sables de Suez, devra tôt ou tard tomber 
sous la domination bienfaisante de la France. » Ce 
qui équivalait à cette parole que Bonaparte pro- 
nonça dix ans plus tard : « La Méditerranée doit 
être un lac français. » On n'avait écouté Paul 
Jones ni à Paris, lorsqu'il y avait prêché la con- 
quête d'Alger, ni à Washington, lorsqu'il avait 
proposé à ses compatriotes une action isolée 
contre les Barbaresques, et, au moment où on se 
souvint de lui pour lui offrir, non de mener la 
guerre, mais de traiter la paix, il était mort 
18 juillet 1792 . Quand, après un siècle passé, 
l'on retrouva à Paris son cercueil, les Etats-Unis 
décernèrent à l'homme qui avait été l'initiateur de 
leur marine de guerre des honneurs grandioses. 
N'empêche qu'il décéda misérable et désespéré. 



Comme pour démontrera quel point Paul Jones 
avait eu raison, à l'automne de 1793, dès qu'un 
armistice eut mis fin aux hostilités engagées 
entre les Portugais et les Barbaresques, par quoi 
quelque sécurité avait été rendue aux mers, en 
quinze jours, onze navires américains furent 



42 POUR L EMPEREUR 

enlevés par les pirates de la Régence, leurs car- 
g-aisons pillées, leurs équipages jetés au bagne. 
La signature de cet armistice avait-elle été concer- 
tée entre le Dey, certains ministres portugais et 
certains agents anglais, on l'a dit, et les Améri- 
cains n'en doutèrent point ; mais devant l'émotion 
qui se produisit dans tous les ports à la nouvelle 
des traitements infligés aux marins prisonniers, le 
gouvernement dut s'efforcer de conclure leur 
rachat. Il n'y parvint qu'en payant la paix, 
laquelle lui coûta 992.000 dollars de première 
mise, une frégate de 36 canons et un tribut annuel 
■de 20.000 dollars, sans compter les présents 
réglés, officiels, montant selon les occasions à 
20.000, 17.000 et 30.000 dollars; encore la con- 
clusion de cette paix si durement achetée ne fut- 
elle point simple. Par les mêmes moyens, on traita 
avec Tunis et Tripoli. Le montant total des dépenses 
effectuées pour ces diverses négociations monta à 
2.046.137 dollars, sans les frais accessoires très 
élevés. Encore, cette paix devait-elle être singu- 
lièrement précaire et ne serait-ce point avec des 
écus, mais avec des boulets qu'il faudrait désor- 
mais régler la question. 

Ce fut au début de 1801 que les Etats-Unis 
comprirent ce que valait un traité aux mains des 
Barbaresques. La guerre maritime qu'ils venaient 
de soutenir contre la France, douze ans à peine 
après avoir reçu d'elle l'indépendance, leur avait 
servi à monter une marine de guerre, où, à la 



LES AMÉRICAINS DANS LA MEDITERRANEE 43 

vérité, ne figurait aucun vaisseau de haut bord, 
mais douze frégates de 32 à 44 canons et vingt- 
huit autres bâtiments portant de 24 à 6 canons — 
avec quoi ils avaient capturé, dans les parages des 
Antilles, quatre-^^ngt-dix navires français de 
guerre et de commerce, portant 700 canons. 
C'était mieux qu'il ne fallait pour être maîtres en 
Méditerranée contre les forces isolées des Ré- 
gences, Trois frégates et un schooner, formant 
une escadre sous les ordres du commodore Ri- 
chard Dale, eurent mission, en 1801, de promener 
le pavillon des Etats-Unis à Alger, à Tunis et à 
Tripoli de façon à intimider les pirates. Lorsque 
cette escadre arriva à Gibraltar, en juillet, il était 
temps : deux grands croiseurs tripolitains y 
étaient mouillés, attendant l'occasion pour courir 
sus aux navires de commerce américains. A Al- 
ger et à Tunis, l'escadre américaine produisit 
l'effet attendu ; mais, vis-à-"sas des Tripolitains, 
les hostilités s'engagèrent, sans que la guerre 
eût été formellement déclarée ; des rencontres 
eurent lieu où les Américains remportèrent par- 
tout l'avantage. Finalement le Congrès vota les 
crédits nécessaires, et une flotte plus nombreuse, 
composée de six frégates, fut dirigée sur Tripoli, 
qu'elle devait bloquer, conjointement avec une 
escadre suédoise, la Suède ayant, elle aussi, dû 
entreprendre de faire respecter son pavillon. Ce 
blocus fut sévère, et toutes les tentatives des Tri- 
politains pour le briser avaient échoué ; mais il 



44 POUR L EMPEREUR 

n'était point vraisemblable que les Barbaresques 
laissassent écraser l'un des leurs sans le secourir. 
Le Maroc déclara le premier les hostilités ; puis 
Alger, qui avait donné la protection de son pavillon 
à des cargaisons tripolitaines ; puis Tunis ; car, à 
ce moment l'amirauté américaine accumulait les 
fautes, rappelant de la Méditerranée les navires, 
au moment même où elle eût dû renforcer l'es- 
cadre. 

L'expédition dirigée contre Tripoli, au mois de 
mai 1803 ne produisit longtemps que des com- 
bats insignifiants ; une grosse polacre de 22 ca- 
nons fut détruite, mais par un incendie et non 
par le canon. Quoique ces résultats médiocres ne 
fussent point imputables au commodore Morris, 
on l'en rendit responsable ; il fut rappelé et illéga- 
lement destitué, sans avoir pu faire entendre sa 
justification. 

Le commodore Edward Preble le remplaça ; il 
avait à ses ordres trois frégates, deux bricks et 
deux sliooners, et l'exemple de son prédécesseur 
lui enseignait l'énergie. Il arriva dans les eaux de 
la ^léditerranée pour trouver la guerre ouverte 
avec le INIaroc ; mais une démonstration qu'il fit 
devant Tanger ramena le Sultan à des senti- 
ments pacifiques ; ensuite, il déclara le blocus de 
Tripoli et le rendit effectif en y appliquant, entre 
autres navires, la frégate Philadelphia : le 
31 octobre, celle-ci, donnant la chasse à un 
navire tripolitain qui voulait rompre le blocus, 



LES AMÉRICAINS DANS LA MEDITERRANEE 45 

s'échoua près de la côte, et, malgré tous ses 
efforts pour se dégager, dut amener ses couleurs. 
Ce fut une immense victoire pour les Tripolitains, 
et les Américains ressentirent la perte du Phila- 
delphia comme une défaite honteuse. Les Tripo- 
litains étaient pars^enus à retirer la frégate des 
récifs, à la rentrer dans le port, à la réparer et 
l'armer. Le chef de l'escadre américaine n'admit 
point qu'un tel trophée restât aux mains de l'en- 
nemi. Par ses ordres, le lieutenant Stephen Deca- 
tur, embarqué avec quatre-^•ingt-deux hommes sur 
un navire de prise tripolitaine dont l'aspect ne 
pouvait éveiller les soupçons, s'en vint, dans le 
port même de Tripoli, s'amarrer à la frégate ; bon- 
dissant sur le pont de celle-ci ou pénétrant par les 
écoutilles, les Américains massacrèrent l'équi- 
page tripolitain, disposèrent des foyers d'incendie, 
y mirent le feu, et après de terribles angoisses, 
parvinrent à sortir de la rade. Par cet acte, Ste- 
phen Decatur attira sur lui l'admiration de ses 
compatriotes et des officiers de toutes les marines 
européennes. 



Au reste, cet exploit, si brillant qu'il fût, ne 
fut point le seul au compte des Américains ; il ne 
saurait convenir ici ni de rapporter les incidents 
d'un blocus et d'un bombardement tels, que celui 
de Tripoli, ni de rechercher les causes d'un insuc- 

3. 



40 rOUR L EMPEREUR 

ces final d'autant moins explicable que les forces 
navales américaines dans la ^Méditerranée attei- 
gnaient, à la fin de 1805, trente et un navires dont 
six frégates portant 180 canons ; mais on vou- 
drait dire quelque chose de cette éirange histoire 
qui s'appelle l'expédition de Derne. 

Un personnage américain, William Eaton, 
suscitant contre le pacha usurpateur de Tripoli un 
pacha légitime, à la vérité dépossédé, s'était pro- 
posé, de longue date, de conduire, parterre, contre 
Tripoli, une expédition pour laquelle il demandait 
aux Etats-Unis deux mille hommes de troupes 
légères, et, par une révolution de palais, d'établir 
son pacha sur le trône. Il y eut une succession 
étrange d'événements, de voyages, d'intrigues; 
Hamet pacha, le pacha d'Eaton reçut de son frère, 
intimidé, le gouvernement de la province de 
Derne ; il en fut chassé, s'enfuit en Egypte, où 
Eaton, qui, après cinq ans, continuait à suivre ses 
plans, le rejoignit, le détermina à rentrer par la 
force dans la province de Derne et de là dans la 
Régence, et lui offrit pour cette conquête la coo- 
pération de son armée, composée de douze Euro- 
péens, dont six Américains, pour le corps de ba- 
taille, de vingt-quatre canonniers et de trente-huit 
Grecs. Le sultan Hamet avait de son côté recruté 
environ quatre cents hommes, qui, à chaque 
bivouac, demandaient un bakchich pour continuer 
la marche. A un point fixé aux environs de Derne, 
Eaton devait trouver des armes et des munitions 



LES AMERICAINS DANS LA MEDITERRANEE 47 

que lui apporterait un navire américain. La tra- 
versée du désert avec ces auxiliaires chaque jour 
moins désireux d'aller aux coups, l'arrivée devant 
Derne, les batailles que Eaton avec ses compa- 
gnons fut obligé d'y gagner forment une épopée 
qu'interrompit malencontreusement une paix [,eu 
honorable signée avec Tripoli par un consul, 
nommé Tobias Lear, qu'attendrissait évidemment 
le sort, d'ailleurs fort triste, des prisonniers du 
Pensylvania. 

Ce fut seulement en 1815 que Stephen Decatur, 
devenu commodore, imposa aux Barbaresques, par 
une audacieuse et heureuse croisière, une paix 
qu'ils observèrent tant bien que mal jusqu'au 
moment où le gouvernement royal de France 
mit à la fin le pied sur ce nid de pirates et com- 
mença la conquête de l'Algérie, 



UNE COMTESSE RUSSE A PARIS 
SOUS LE CONSULAT'*^ 



Quand, après la tempête, les émigrés revinrent ; 
que, tàtant du pied le sol sur lequel ils se hasar- 
daient, avançant à pas craintifs, peu à peu se 
rassurant, ils entrèrent dans Paris, essayèrent de 
se reconnaître, tant bien que mal s'établirent dans 
une installation de fortune, et, après encore un 
grand moment d'inquiétude, commencèrent à 
s'affermir, que pensèrent-ils du premier consul 
Bonaparte ? Tout à l'heure, lorsqu'il s'agissait 
pour eux de franchir la frontière et de fouler cette 
terre qui, dix années durant, ne leur eût offert 
qu'un tombeau, certes ils étaient remplis sinon 
d'enthousiasme, au moins de déférence ; mais, à 
présent qu'ils se sentaient consolidés, qu'ils s'ha- 
bituaient à vivre de la patrie, qu'ils regrettaient 
davantage leurs biens confisqués, leurs places 

(V Le Gaulois, 21 septembre 1910. 



50 POUR L EMPEREUR 

perdues, leurs offices détruits, leurs rentes sup- 
primées, leurs honneurs abolis, à présent que se 
dissipait le mirage qui avait soutenu tant des 
leurs et qu'ils constataient que la mutation de la 
fortune était définitive et que de leurs mains elle 
s'était échappée, pour être saisie, volée ou rapinée 
parles mains étrangères, qu'on ne la leur rendrait 
point, ni la royauté même, alors la désillusion se 
faisait, le dégoût apparaissait; certains sollicitaient 
des restitutions de terres et les obtenaient, mais 
ils n'en étaient point contentés ; d'autres deman- 
daient des emplois qui, pour l'ordinaire, étaient 
des sinécures et, lorsqu'ils les avaient obtenus, 
les trouvaient inférieurs à leur mérite et se con- 
tentaient d'en toucher les appointements. D'autres 
se jetaient franchement dans le courant et 
n'avaient pas beaucoup de peine à s'y montrer 
supérieurs à tous autres, que ce fût dans l'adminis- 
tration préfectorale ou dans la magistrature. Il y 
eut là, et tout de suite, une adaptation remarquable 
à des fonctions qui eussent passé pour exiger un 
apprentissage. Enfin, la jeunesse, dès la campagne 
de Marengo et l'institution des hussards Bona- 
parte, commença à se porter vers l'armée, où elle 
devait faire si brillamment son chemin, et quel- 
ques-uns des officiers supérieurs d'ancien régime 
se dirigèrent à petit bruit vers les portes que 
laissait entre-bâillées une complaisante pitié. Ad- 
venant l'Empire et les salons d'attente s'ouvrant 
aux gens de l'ancienne Cour, ils allaient s'y ruer, 



UNE COMTESSE RUSSE A PARIS SOUS LE CONSULAT 51 

la brette en verrouil, le chapeau sous le bras, le 
nez à l'évent, non pas pour se donner, bien sûr, 
mais tout le moins pour se prêter, certains sans 
intérêt et pour la vie. 



Mais que pensaient-ils, ceux-ci et celles-là, les 
hommes, et surtout les femmes, celles de ce fau- 
bourg Saint-Germain, qui constituait un des 
objectifs principaux du Consul et de l'Empereur, 
dont l'opinion comptait pour lui, non certes comme 
celle de la nation ou de l'armée, mais d'autre façon; 
dont les épigrammes se plantaient en sa chair et y 
faisaient des piqûres cuisantes; dont il eût si lar- 
gement payé les suffrages et dont il eût au moins 
voulu obtenir l'estime ; par quelles paroles ces 
gens marquaient-ils leur reconnaissance pour la 
patrie rendue, pour la sécurité restituée, pour des 
parties au moins de fortune rétablies, c'est, en 
vérité, ce qu'il est difficile de savoir, car, dans 
leurs lettres, pour l'ordinaire, ils ont été prudents 
«t réservés ; même le sont-ils le plus souvent res- 
tés dans leurs mémoires : lorsque, comme Pauline 
de Béarn, une femme est bien obligée d'avouer 
que son mari s'engagea dans la troupe de l'Empire, 
qu'elle-même sollicita des audiences, demanda et 
obtint des grâces, elle glisse, indique d'un mot la 
faveur reçue, passe. Même les bavardes ont quelque 
pudeur : ainsi Mme de Boigne dit-elle bien moins 



52 POUR L EMPEREUR 

de mal de Bonaparte que des Bourbons et si elle mé- 
dit de Joséphine, c'est à égalité, car elles sont cou- 
sines. Elle a garde de dire que l'usurpateur fit 
son oncle d'Osmond archevêque de Florence, 
mais, si elle tient de mauvais propos sur la Cour 
impériale, elle les met dans la bouche de son co- 
cher, humilié d'avoir à conduire à Saint-Cloud 
Mile Fanny Dillon, qui va être mariée au général 
Bertrand. Il semblerait qu'à leurs écrits une façon 
de modération se soitimposée, sinon par le respect 
envers le génie de Napoléon, au moins par la 
crainte rétrospective de sa police. En quoi elles 
commençaient à être sages. Timor Doiuini ini- 
tium sapieiitisti. 

Par ailleurs, comment croire à ce qu'imprimait 
chez les Anglais un individu comme Peltier et 
quel cas faire de V Ambigu? Paris encore, avecles 
potins qui s'y trouvent parfois ramassés, pourrait 
donner quelque idée de conversations dans un 
salon du Faubourg, mais un salon où l'on aurait 
eu mauA^ais ton. Où donc chercher ? Sans doute 
dans les lettres ou les mémoires d'étrangères qui 
ont fréquenté exclusivement le Faubourg, en ont 
pris les façons, le langage, les passions, en ont 
embrassé les ridicules et, sans vouloir approcher 
le Premier Consul ou l'Empereur, ni le moins que 
ce fût des personnes du nouveau régime, se sont 
murées en leurs préjugés contre lui. Mais ces 
dames sont rares ;les Anglaises, venues à la paix 
d'Amiens en si grand nombre, ont toutes souhaité, 



l NE COMTESSE RUSSE A PARIS SOUS LE CONSULAT 53 

voir ce qui, en effet, méritait d'être vu : un grand 
homme rétablissant une société et recréant une 
nation; quoiqu'on parle de leurs préjugés, celles 
même qui, comme Mrs Darblay,miss Berry ou miss 
Edgeworth étaient introduites dans les salons du 
Faubourg, n'y gagnaient point l'Emigritite, affec- 
tion qui, surtout en 1814, présenta tant de symp- 
tômes alarmants pour l'esprit français. De même 
la plupart des Russes — exception faite pour 
celui qu'Alexandre envoya ministre à Paris, — 
M. de Markov, — mais les lettres qu'on a pu lire 
de Mme Divov sont loin d'être hostiles. Voici 
pourtant le témoin désiré : la comtesse Golovine, 
dont les très curieux mémoires ^•iennent de pa- 
raître, pousse à la frénésie sa passion pour Tan- 
cien régime et sa haine contre le nouveau. Elle n'a 
l'esprit occupé que par les belles connaissances à 
qui ne manquera point de la présenter à la cour de 
Marie- Antoinette, une amie qu'elle s'est faite en 
Russie, la princesse de Tarente, combien plus 
modérée qu'elle en l'expression de ses opinions ! 
Dans ces conditions, comment la comtesse Golo- 
vine fréquenterait-elle à la cour de Bonaparte ? — 
« Gomment, répond-elle au ministre de Russie qui 
lui demande quand elle veut être présentée au Pre- 
mier Consul, comment! vous croyez que j'irai à 
cette cour du roi Pétaud? Je ne suis pas venue ici 
pour m'avilir. » 



54 POUR L EMPEREUR 



Elle pousse si loin sa haine contre la Révolution 
qu'elle en oublie entièrement qu'elle vient de voir 
en Russie l'assassinat d'un empereur, et par des 
gens qui le touchaient de près. « Je ne suis pas 
Française, je suis Russe, dit-elle à quelques jeunes 
gens qui l'interpellent à Nancy ; nous n'avons pas 
versé le sang de nos souverains. » Cela est hardi, 
mais à Nancy, semble-t-il, on savait mal Paul I", 
et l'on ignorait Pierre III. Gela donnait à la com- 
tesse bien des avantages. 

Quelle joie elle éprouve et quelles délices à. se 
trouver et à se rendre autant faubourg Saint-Ger- 
main! Elle loge à la rue de Babylone, où on lui a 
loué et meublé un bel hôtel : elle voit la princesse 
de Tarente, la duchesse d'Uzès sa sœur, la du 
chesse de Ghàtillon sa mère, les Garaman, les 
Sourches, les Vaudreuil, les Sainte-iVldegonde, 
les Béarn, la marquise de Tourzel et la duchesse 
de Gharost ; elle voit Mme de Clermont, qui est 
née Rosières, et la princesse de Tingry, qui est 
des Laurents. Que dire, elle voit tout ce qui mé- 
rite d'être vu; et elle circule la première, dit-elle, 
ce qui n'est pas tout à fait exact, en grand équi- 
page, « jolie voiture à deux places avec des che- 
vaux à courtes queues ornées à l'anglaise; livrée 
bleue, rouge et noir, bien galonnée, les chapeaux 
retapés à la française avec des plumages à la cou- 



UNE COMTESSE RUSSE A PARIS SOUS LE CONSULAT 55 

leur de ses armes ». On veut la modérer et lui 
remontrer son imprudence,» mais, dit-elle, j'étais 
décidée à tout braver ». 

Elle ne semble être à Paris que pour recueillir 
des anecdotes sur « les illustres victimes », faire 
des pèlerinages aux lieux de leur martyre, se rap- 
procher des personnes qui les ont connues et ser- 
vies; en même temps, quoique orthodoxe, elle ne 
manque pas un office catholique. Bien sûr va-t-elle 
tout de même à l'Opéra, mais c'est dans la loge 
de Mme de Charost et de Mme de Luxembourg, 
w C'était une loge grillée en face de celle de Bona- 
parte. Il me lorgnait remarquablement durant les 
entr'actes, dit-elle ; je lui faisais le même honneur 
et si mes yeux eussent été des poignards, le 
monde depuis longtemps serait délivré de ce 
monstre. » 

Elle se laisse aller à faire visite à Mme de Mon- 
tesson, mais il y a là un monde trop mêlé : n'y a- 
t-elle pas rencontré une princesse Dolgorouki et 
une Mme Zamoyka qui venaient de dîner à Saint- 
Cloud ? C'est bien pis, quand chez sa compatriote 
Mme Divov, elle se trouve à dîner avec la prin- 
cesse de Santa-Croce, Mme Visconti et Berthier 
— oui, le général Berthier, celui qui tout à l'heure 
sera deux fois prince et une fois prince souverain. 
Mme Golovine s'est fourvoyée là avec son amie 
Mme Koucholeff ; à peine sortie de table, elles 
s'esquivent : « Allons chez vous ou chez moi ; 
j'étouffe ! D'où venons-nous ? — D'un lieu em- 



56 POUR L EMPEREUR 

pesté, répond la Golovine. Il faudra nous parfu- 
mer en rentrant. » 



Comme elle est d'un plus « grand ton » lors- 
qu'elle assiste à une « messe de mort » dite au 
cimetière de Piepus, où quête Mme de Montagu, 
cette délicieuse Anne-Paule-Dominique de Noailles, 
dont M. Callet écrivit les souvenirs apocryphes! 
Gomme elle se trouve plus à l'aise lorsqu'elle 
visite des pauvres si bien éduqués qu'au moment 
précis oii entre la dame charitable, ils adressent 
au Seigneur une pressante et éloquente supplica- 
tion. « Non ! mon Dieu ! c'est impossible ! Ma mi- 
sère et ma résignation vous sont connues. Vous 
ne me laisserez pas périr ; vous me sauverez de la 
faim et de la soif qui me dévorent! » N'est-ce pas 
bien — trop bien — rédigé et un Français s'y 
tromperait-il ? 

Bah ! les Français se prennent à bien d'autres 
duperies et la comtesse Golovine n'est point la 
seule à croire aux histoires que raconte une cer- 
taine demoiselle Fouché, « dont la piété et la cha- 
rité sont parvenues à ouvrir les portes de toutes 
les prisons où souffraient toutes les victimes que 
Robespierre condamnait à l'échafaud». Ainsi cette 
Fouché a-t-elle eu «l'adresse, le courage, la force 
de pénétrer dans l'horrible cachot qui recelait la 
reine de France » . Et moyennant certaines anec- 



UNE COMTESSE RUSSE A PARIS SOUS LE CONSULAT 57 

dotes qu'elle raconte, où intervient un prêtre dé- 
guisé en garde national, qui, introduit par ladite 
Fouché, a reçu la confession de la Reine et célé- 
bré la messe devant elle, tout s'attendrit ; la prin- 
cesse de Chimay, la princesse de Tarente, 
Mme Golovine sont en extase devant cette 
« femme petite, vieille, épaisse, avec des jambes 
aussi grosses que le corps » ; Mme de Tarente 
jette ses bras au col de Mlle Fouché et mêle ses 
larmes aux siennes. Gela se termine, comme de 
juste, par une quête. Et c'est pour exécuter un 
vœu suprême de Marie-Antoinette qu'on donne 
vingt-cinq louis aux pauvres de Mlle Fouché, afin 
qu'ils prient pour la Reine. Comme de juste, 
charité bien ordonnée. . . 

Les contrastes, à coup sur, ne pouvaient man- 
quer d'être frappants entre la société ancienne et 
la nouvelle ; certains couples semblaient ridicules 
et les discours de quelques femmes étonnaient, 
mais Mme Golovine, lorsqu'elle a prétendu s'ins- 
truire du monde consulaire, n'a-t-elle point eu des 
informateurs pareils à ceux qu'elle avait rencontrés 
pour Marie-Antoinette? A un bal chez M. de Co- 
bentzell, elle rencontre un monsieur « qui savait 
tous les noms » ; et il lui nomme une « Mme Ni- 
cole qui tenait auberge il y a deux ans ; son mari 
est devenu président » ; puis une « Mme Mi- 
chel ; son mari, assassin fameux pendant la Ter- 
reur, devenu sénateur par la protection de Camba- 
cérès », et quantité d'autres. Connait-on un Nicole 



58 POUR L EMPEREUR 

président et un Michel sénateur ? Le monsieur qui 
savait tous les noms ne s'est-il pas gaussé 
de la dame russe? Et, en vérité, la dame russe 
n'eùt-elle point trouvé à domicile le nommé Kou- 
taïssof, ci-devant barbier du grand-duc Paul, à 
présent comte, grand écuyer, chevalier de Saint- 
André, qui valait bien les problématiques Michel 
et Nicole ? 



Ne rêve-t-elle point, tant va loin sa haine, 
d'avoir sa petite part dans la conspiration de 
Georges ? Elle est liée avec Mme de Polignac et 
avec Mme de Vaudreuil, dont les maris viennent 
d'être arrêtés. On annonce à Mme Golovine 
qu'une perquisition pourrait avoir lieu chez elle. 
« J'attends ces messieurs de pied ferme, répond- 
elle; qu'ils viennent seulement! Je les ferai tous 
jeter par la fenêtre ! » 

Qu'eût dit de cela l'empereur Paul ? Quant <à 
Napoléon, quelle peur il a de la Golovine ! « Le 
monstre tremblait, ne couchait pas deux nuits à la 
même place et passait une grande partie de lajournée 
dans un belvédère, à Saint-Cloud, avec une lunette 
d'approche pour regarder le chemin de Paris, 
craignant sans cesse de voir arriver un courrier 
pour lui annoncer une révolte. » Même la grâce 
accordée à M. de Polignac et à M. de Rivière ne 
désarme point Mme Golovine. Son mari n'a-t-il 



UNE COMTESSE RUSSE A PARIS SOUS LE CONSULAT 59 

point assisté à toutes les séances du procès ? Il 
fixait constamment les yeux sur Georges, qui, à 
la fin, lui fit un petit salut. «Mon mari, écrit-elle, 
était fier de cette distinction et ne pouvait en par- 
ler de sang-froid. » 

Il semble bien — et certes n'est-ce point là le 
seul intérêt du livre qui, sur la fin du règne de 
Catherine, le règne de Paul, le début du règne 
d'Alexandre, est plein des plus étonnantes anec- 
dotes — il semble bien que ces mémoires fournis- 
sent, pour la première fois, ime note juste sur ce 
que disaient et faisaient les plus notables des émi- 
grés amnistiés durant le Consulat. — Pourtant, il 
ne faudrait point croire que tous les maris pansas- 
sent ' comme leurs femmes et la comtesse Golovine 
n'eût point manqué d'être fort surprise si on lui 
avait dit que beaucoup des conversations quelle 
tint furent fidèlement rapportées au quai des Théa- 
tins, et néanmoins il n'en advint pour elle rien de 
fâcheux. — Cela prouverait tout le moins que 
malgré qu'il eût « l'enfer dans son cœur et tous 
les démons de l'orgueil dans son vaste cerveau » , 
le monstre n'était point tellement sanguinaire — 
ou bien peut-être n'avait-il pas soif, à ce moment, 
de sang russe ! 



LA SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQUE 



Le 20 nivôse an XI (10 janvier 1803), le Premier 
Consul recevait cette lettre : 

Au citoyen Bonaparte, Premier Consul 

de la République française 
et président de la République italienne 

« Citoyen, Premier Consul et président, 

« Permettez-nous de vous faire Thommage des 
rapports et comptes rendus du comité d'adminis- 
tration des soupes économiques pendant l'anX. 

« La fondation de vingt fourneaux à Paris, la 
distribution de 1.600.000 soupes, l'exemple donné 
à toutes les villes des départements dont vingt- 
quatre ont établi des fourneaux, tels ont été les 
travaux du comité. 

(l; Le Gaulois, 12 février 1913. 



62 POUR l'empereur 

« Si les succès ont passé ses espérances, s'il 
a trouvé dans le gouvernement et chez ses con- 
citoyens tous les secours qu'il pouvait désirer, il 
les doit en partie à l'exemple que vous avez bien 
voulu donner chaque année en faisant mettre votre 
nom à la tête des souscripteurs. 

« La Société des soupes, en prenant le nom 
de Société philanthropique, pourra, outre les dis- 
tributions de soupes qu'elle vient de rouvrir, 
s'occuper d'objets non moins importants, tels que 
la formation des maisons de travail, les écoles de 
charité, les caisses de secours et de prévoyance 
et, en un mot, de tout ce qui peut concourir à sou- 
lager les' besoins actuels du pauvre et lui préparer 
des ressources pour sa vieillesse. 

« Votre approbation, citoyen Premier Consul, 
sera pour tous les membres de la Société une 
récompense pour le passé, et un encouragement 
pour l'avenir. » 

Ccftte lettre était signée par trois hommes dont 
les noms sont inscrits dans ces annales du Bien, 
qu'à la vérité bien peu de gens prennent la peine 
de lire, car elles passent pour être singulièrement 
fastidieuses, et l'on sait que rien n'est plus sot que 
la vertu. C'étaient Em. Pastoret, président ; Ma- 
thieu Montmorency, secrétaire ; Delessert, tréso- 
rier. Celui-ci donnait son adresse : 8, rue Coq- 
Héron. 

Le Premier Consul écrivit en marge : « Ren- 
voyé au général Duroc pour faire connaître à cette 



LA SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQUE (1803-1913) 63 

Société que je donne 18.000 francs pour être em- 
ployés en soupes économiques. » 



L'année 1802 avait été exceptionnellement mau- 
vaise, car la Société des soupes économiques, qui, 
fondée en 1780 sous la protection de Louis XVI, 
avait interrompu ses opérations durant la Révolu- 
tion et ne les avait reprises qu'en 1800, qui, en 
cette année 1800, avait distribué 20.000 soupes, et 
164.000 en 1801, avait bondi brusquement en 1802 
à 1.613.199 ; — elle retomba à 450.000 en 1803, 
246.000 en 1804, et elle ne retrouva une aussi 
grande misère qu'en 1812, l'année de la disette, 
où grâce aux secours du gouvernement, elle dis- 
tribua quatre millions de soupes, en 1813 et 1814. 
Sous la Restauration, une année, 1817, l'année 
que raconta si étrangement Victor Hugo et si 
exactement M. Edmond Biré, fut une mauvaise 
année, mais elle est la seule des quinze ans de la 
Restauration où l'on passe le million de soupes. 
On ne l'atteignit que trois fois sous la Monarchie 
de Juillet, en 1831, 1832, 1847 : pas une fois sous 
le Second Empire, où l'on oscille entre 150 et 
200.000. A partir de 1878, le million est constam- 
ment dépassé, les deux millions sont presque tout 
de suite franchis et l'on s'établit d'une façon à peu 
près définitive à trois millions avec une tendance 



64 POUR L EMPEREUR 

marquée, certaines années (1895), à atteindre le 
quatrième million. 

Assurément, il serait imprudent de prendre ces 
chiffres pour l'étiage courant de la misère publi- 
que : indiscutable lorsque la Société ne distribuait 
que des soupes qu'on mangeait par besoin et non 
par plaisir, leur signification est devenue moins 
probante à proportion qu'elle a introduit une di- 
versité plus grande dans les aliments qu'elle dis- 
tribue. Les soupes n'y jouent plus qu'un rôle 
accessoire et ne font pas le dixième des portions 
d'aliments distribuées. A présent, l'on peut se 
procurer, dans les fourneaux de la Société, moyen- 
nant des bons ou de l'argent, des portions à cinq, 
à dix, à quinze, à vingt, à vingt-cinq centimes, de 
vin, de pain, pot-au-feu, bouillon et viande, rôti, 
ragoûts, biftecks et côtelettes, hachis, porc frais 
et lard, saucisses et saucisson, bœuf mode, lapin, 
foie, tripes et andouillettes, œufs, beurre, légumes 
secs et frais, macaroni, pommes de terre, pois- 
sons divers, fromage, chocolat, salade, confitures, 
fruits, café, miel, lait et chauffage. Au seul four- 
neau de la rue Coriolis, il fut distribué 752.000 
portions et, dans l'ensemble des fourneaux, plus 
de 3.200.000. 

Mais si, par là, une nourriture variée a été mise 
à la disposition des indigents dans des conditions 
telles qu'ils puissent faire un repas abondant de 
trois plats avec soupe, pain, vin et café, moyen- 
nant soixante centimes, représentés par des bons 



LA SOCIÉTÉ PHILA>THROPIQLE (18U3-iyi3) 60 

qu'octroient avec une extrême libéralité tous les 
adhérents de la Société, la branche des fourneaux, 
unique à l'origine, est devenue, malgré son impor- 
tance et malgré les immenses ser\âces qu'elle rend, 
presque secondaire. 



Le programme que des hommes tels que Pas- 
toret, Montmorency et Delessert se proposaient en 
1802, celui qui consistait en formation de maisons 
de travail, d'écoles de charité et de caisses de 
secours et de prévoyance, a été entrepris par d'au- 
tres Sociétés, dont un certain nombre ont obtenu 
de beaux résultats : la Société philanthropique n'a 
pas poursuivi l'établissement d'écoles qui, malgré 
les services qu'elles auraient rendus, ne manque- 
raient point d'être, sinon déjà fermées, au moins 
espionnées, menacées, réduites à l'impuissance. 
Du côté de l'enseignement, il n'est point permis 
à la charité privée de s'exercer ; elle pourrait 
apprendre aux enfants des pauvres qu'il y a un 
Dieu. 

Les maisons de travail, idée féconde et pré- 
cieuse, que l'Empereur devait appliquer dans les 
Dépôts de mendicité et que l'on a vu revenir à la 
mode comme une invention nouvelle à partir de 
1880, sous le nom d'Assistance par le travail, ne 
semblent point avoir fait l'objet d'études sérieuses 
de la part de la Société philanthropique, de même 

4. 



66 POUR L EMPEREUR 

que les caisses de secours et de prévoyance ; des 
Sociétés de Secours mutuels existaient déjà de- 
puis plus d'un siècle : la doyenne, la Société de 
Sainte-Anne, qui a son siège actuel à la mairie du 
quatrième arrondissement, a été fondée en 1674; 
elles se sont développées d'elles-mêmes et ont 
pris, grâce à l'empereur Napoléon III, un déve- 
loppement que la République a bien plutôt ralenti 
qu'accéléré. 

Ce fut vers d'autres buts, essentiellement de 
philanthropie intelligente, que se tournèrent les 
dirigeants de la Société et, d'abord, vers les dis- 
pensaires, c'est-à-dire « des établissements où la 
Société fait donner gratuitement, aux personnes 
munies de cartes de dispensaire, des consultations 
et des médicaments ». Dans trente-trois dispen- 
saires, ouverts chacun deux jours par semaine, 
dirigés soit par des congréganistes, soit par des 
laïques, il a été soigné, l'an dernier, 2.265 ma- 
lades et il a été donné 61.097 consultations gra- 
tuites. Les dispensaires, dont l'établissement date 
de 1803, avaient tout de suite obtenu une telle 
vogue que, dès 1813, le nombre des malades soignés 
(2.023) égalait presque le nombre de ceux soignés 
aujourd'hui. Seulement, depuis un siècle, la dépense 
incombant à chaque malade a exactement doublé. 

Datant de cinquante ans au plus est le dispen- 
saire-hôpital, fondé par M. Jules Goûin, et rece- 
vant, sans distinction d'âge, de sexe, de culte ^ni 
de nationalité, tous les malades atteints d'affec- 



LA SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQUE (1803-1913) 67 

tiens pouvant déterminer une intervention chirur- 
gicale. Une contribution insignifiante est demandée 
au patient, qui est opéré par les plus illustres 
chirurgiens et soigné avec une admirable vigi- 
lance. Le dispensaire est gratuit pour les consul- 
tations, opérations et pansements. Il y a été donné 
23.722 consultations à 10.600 malades, et, dans 
l'hôpital, environ 1.000 malades ont été traités du- 
rant 22.000 journées. 

Les dispensaires pour adultes sont excellents, 
mais les enfants méritent une place à part : ceux 
qui, atteints de maladies chroniques, attendent leur 
admission à l'hôpital et ceux qui, atteints d'affec- 
tions moins graves, exigent des soins attentifs et 
presque quotidiens. Consultations, médicaments, 
pansements, conseils d'hygiène générale leur sont 
donnés dans les quatre dispensaires de la Société, 
où, écoutez bien ceci, 19.415 enfants ont été traités 
durant 1.579.978 journées, où on leur a distribué 
60.000 potages, 36.000 bains et 25.000 vêtements. 

Et, à côté des dispensaires, s'est trouvé ouvert, 
par une magnifique libéralité anonyme, un asile 
temporaire d'enfants, où sont recueillis, jusqu'à 
concurrence de deux mois, les enfants des deux 
sexes dont le foyer est momentanément fermé par 
suite de la maladie des parents, d'abandon, de 
chômage ou de causes accidentelles. 

Les primes d'encouragement pour favoriser ou 
développer l'établissement des jeunes ouvriers 
méritants n'ont rien de particulièrement intéres- 



68 POUR L EMPEREUR 

sant ; elles se retrouvent dans quantité de fonda- 
tions municipales ou académiques ; tandis que, du 
côté des « asiles », la Société philanthropique a 
réalisé, grâce à une suite de donations d'une 
extrême générosité, des résultats considérables : 
elle a embrassé à peu près toutes les conditions 
où la femme isolée, pauvre, abandonnée, ruinée, 
peut se trouver, et elle y a cherché des remèdes. 
Ainsi a-t-elle ouvert trois asiles de nuit pour 
femmes et enfants où ont passé, dans une année, 
11.250 femmes et 1.196 enfants, et où 651 femmes 
enceintes ont été reçues durant 4.960 journées. Je 
ne parle pas des soupes distribuées et des vête- 
ments offerts. L'asile maternel, destiné aux femmes 
sortant de la Maternité et où elles sont reçues du- 
rant quinze jours, a reçu cette année 593 femmes 
et 568 enfants. Le dispensaire chirurgical pour 
femmes et enfants a reçu près de 2.000 malades, 
donné 8.000 consultations, opéré 700 patients ; 
certaines institutions telles que l'hospice pour 
dames âgées, les pensions viagères et surtout les 
maisons pour dames et jeunes filles, institutions 
récentes et d'une appropriation admirable aux 
besoins d'une société où la femme aspire à se 
constituer une existence indépendante, complètent 
cette série d'œuvres d'un féminisme intelligent. 

Enfin, la Société a été amenée par des dona- 
tions particulières à construire un certain nombre 
d'habitations dites économiques qui constituent un 
bel exemple pour les propriétaires d'immeubles et 



LA SOCIÉTÉ PHILANTHROPIQUE (1803-1913) 69 

leur font une redoutable concurrence ; ils fournis- 
sent à un petit nombre d'ouvriers, dans des con- 
ditions où ils ne sauraient les trouver ailleurs, 
des logements notablement au-dessous du cours 
normal. 

Telles sont les branches où, sous l'active sur- 
veillance du prince Auguste d'Arenberg, son pré- 
sident, grâce à la collaboration continue d'hommes 
qui ont fait leur vie de l'exercice de la charité, la 
Société philanthropique a peu à peu développé la 
Société des Soupes économiques. Par un siècle 
d'efforts, elle atteste à la fois l'inépuisable géné- 
rosité de la société française et l'admirable ingé- 
niosité de sa bienfaisance. Celle-ci n'a rien à 
apprendre de l'administration officielle, qui lui 
emprunte à coup sur des idées, mais qui n'a garde 
de l'imiter quand il s'agit de restreindre les frais 
généraux. Car jamais, comme à la Société philan- 
thropicpie, on ne fit tant de bien à aussi bon 
compte. 



LA SOCIETE D'AGRICULTURE 



(1) 



Entre les années 1750 et 1789, dans une période 
antérieure à la Révolution, et où les hommes de 
la Révolution n'ont rien à voir, il s'est produit en 
France un immense mouvement de progrès social 
dont l'initiative partait de gens de noblesse et qui 
devait profiter, en même temps qu'à la richesse de 
la nation, à l'amélioration du sort de la classe la 
plus nombreuse et la plus pauvre. Des institutions 
fondées alors par les généreux efforts des particu- 
liers, beaucoup ont péri; certaines, tombées en 
sommeil, ont été éveillées par le Premier Consul 
et lui ont dû une vie nouvelle. Quelques-unes, 
enfin, avaient conservé une vitalité suffisante pour 
traverser la tempête, mais en mettant à la cape 
et en larguant toutes les voiles ; encore trouve- 
rait-on sans doute bien peu d'œuvres qui se soient 

(1) Le Gaulois, 8 janvier 1913. 



72 l>OUU L EMPEREUR 

exercées durant la Révolution, et il y aurait sur ce 
point une enquête à faire avec précision et méthode. 
Que si l'on regarde simplement aux dates, l'on 
constate que, depuis 1780, suhsisteldi Société p/iil- 
anthropique, l'admirable institution qui constitue 
aujourd'hui le ministère de l'Assistance privée, 
sous la haute direction d'un des hommes de ce 
temps les mieux doués pour suffire aux tâches les 
plus diverses : le prince Auguste d'Arenberg ; là 
se poursuivent, en dehors du gouvernement, les 
expériences les plus ingénieuses sur les moyens de 
soulager la misère humaine. Presque de la même 
date, l'Institution des jeunes aveugles, l'Institu- 
tion des sourds-muets, toutes deux dues, non à 
l'État, mais à des particuliers : Valentin Haûy et 
l'abbé de l'Epée, mais adoptées par l'Etat parce 
qu'elles étaient d'abord nécessaires et ensuite 
admirables; de 1784, la Charité maternelle^ qu'a 
fondée Mme de Fougeret ; de 1788, la première 
École des arts et métiers, fondée, à Liancourt, 
par le duc de La Rochefoucauld, lequel avait déjà, 
en 1781, fondé à Paris la maison de retraite La 
Rochefoucauld. On trouverait encore quantité d'au- 
tres témoignages de ces mémorables efforts des 
hommes de la seconde moitié du dix-huitième 
siècle, mais il n'en est point dont l'histoire soit 
mieux à leur honneur que celle de la fondation des 
Sociétés d'agriculture. M. Louis Passy, secrétaire 
perpétuel de la Société nationale, vient d'écrire 
cette histoire, et il l'a fait avec cette science et 



LA SOCIETE D AGRICULTURE 73 

cette grâce qui font du doyen de la Chambre des 
députés l'un des esprits les plus jeunes et les plus 
alertes de l'Institut de France (1). 

La France s'est laissé dcA'ancer, en ce qui 
touche les sociétés d'agriculture, par la Suisse 
(Société économique de Berne), l'Irlande (Société 
d'agriculture de Dublin), l'Angleterre (Associa- 
tion de Bath et de l'ouest de l'Angleterre), mais 
elle a donné, de 1740 à 1760, aux perfectionne- 
ments et aux progrès agricoles, une très vive 
impulsion. C'est alors qu'apparaissent : Quesnay, 
avec les articles célèbres de V Encyclopédie ; Du- 
hamel du Monceau, avec le Traité de la culture 
des terres ; le marquis de Turbilly, avec la Pra- 
tique des défrichements ; Patullo, avec V Essai 
sur r amélioration des terres ; des sociétés se fon- 
dent à Nancy, à Besançon, à Chàlons, à Caen, à 
Rouen, à Metz, sociétés académiques où, entre 
autres matières, l'agriculture fait un des objets 
d'études. Mais, pour donner au mouvement qui 
s'annonce des lois et des règles, et pour diriger le 
courant qui eût pu se disperser, il faut l'interven- 
tion de l'Etat ou du moins des hommes d'État, et 
il s'en trouve un de premier ordre en la personne 
de Trudaine, intendant des finances, chargé à la 
fois de la direction des Ponts et Chaussées et de 
l'administration du Commerce. 



i; Depuis la publication de cet article qui lui fit, je dois 
dire, un infini plaisir, notre cher et vénéré confrère est dé- 
cédé en pleine activité d'esprit et en pleine jeunesse d'allure. 



74 POUR L EMPEREUR 

Trudaine rencontre un auxiliaire précieux en la 
personne de Vincent de Gournay, inspecteur du 
Commerce, qu'il a chargé de parcourir toutes les 
provinces pour y prendre connaissance de ce qui 
peut être relatif à l'objet du commerce. Vincent de 
Gournay est à Rennes en 1756, lors de la tenue 
des États. Un négociant de Nantes, Montaudoin 
de La Touche, a proposé d'établir, pour la Bre- 
tagne, une société sur le modèle de celle de Du- 
blin : Vincent de Gournay rédige les statuts de la 
Société d'Agriculture, du Commerce et des Arts, 
qui, brevetée par le Roi le 20 mars 1757, est 
pourvue de lettres patentes en 1761 par les soins 
de Bertin, alors contrôleur général des Finances, 
puis, comme ministre secrétaire d'Etat, chargé du 
département de l'Agriculture et du Commerce. 

Bertin qui, lui aussi, a appris son métier dans 
l'intendance, est un caractère en même temps 
qu'une intelligence, et il s'adjoint comme collabo- 
rateurs des hommes d'une haute valeur comme le 
marquis de Turbilly, lequel, pratique de l'agricul- 
ture en ses vastes domaines de l'Anjou, exerce 
pour enseigner cette science, qu'on pratique empi- 
riquement autour de lui, une sorte d'apostolat. 
C'est Turbilly qui, en 1760, amène Bertin à pro- 
voquer, dans chaque généralité, des réunions de 
cultivateurs pour étudier les moyens d'améliorer 
la situation de l'agriculture. Lorsque arrivent des 
divers côtés les réponses des intendants, l'on sent 
la nécessité de comparer les études et d'en tirer 



LA SOCIETE D AGRICULTURE 75 

des conclusions. Un comité en est chargé, dont 
Turbilly, ^lontigny, Parent et l'abbé Bertin font 
partie, et l'une des mesures qu'ils préconisent est 
la consolidation en sociétés permanentes des réu- 
nions accidentelles de cultivateurs. Ainsi, dès 
l'année 1762, parvient-on à former, dans vingt et 
une généralités, dix-huit sociétés « destinées à 
encourager les peuples à la culture par leurs le- 
çons et plus encore par leurs exemples ». Négli- 
geant quelque peu le précédent de la « Société 
d'Agriculture, du Commerce et des Arts » de 
Rennes, Turbilly s'attache exclusivement à l'objet 
qu'il se propose et, à cet égard, le discours qu'il 
prononce, le 12 mars 1761, lors de l'ouverture des 
travaux de la Société de Paris, dans l'hôtel de 
l'intendant de la généralité, M. Berthier de Sauvi- 
gny, constitue le manifeste de la nouvelle école, 
en même temps qu'il en est la charte. « Les socié- 
tés établies dans les généralités du royaume, dit-il 
en terminant, réuniront en diverses compagnies 
un nombre d'hommes éclairés et zélés qui travail- 
leront, uniquement par honneur, au bien général, 
dans la partie la plus essentielle, sans qu'il en 
coûte au Roi et à l'Etat. » 

Tel est le rêve qu'ont formé ces honnêtes gens, 
mais Bertin a des ennemis qui se sont rendus les 
ennemis de son œuvre. S'étant armés de malver- 
sations commises à la manufacture de Sèvres par 
un de ses protégés, ils ont, en 1780, raison du 
ministre et, peu à peu, éteignent le foyer de la 



76 POUR L EMPEREUR 

plupart des sociétés, hormis celle de Paris, sur 
laquelle veille l'intendant de la généralité, Berthier 
de Sauvigny. Ce n'est pourtant qu'en 1785 que la 
Société de Paris reprend des travaux qui, diverses 
fois, avaient été interrompus, au point que la pu- 
blication des mémoires était suspendue depuis plus 
de vingt ans. 

Les raisons qui avaient amené la décadence 
d'une institution si utile et qu'on eût pu croire 
destinée à un si noble avenir, sont établies par 
M. Louis Passy avec une lucidité parfaite, et les 
services qu'a rendus Berthier de Sauvigny, en 
n'hésitant point à engager pour le bien de ses 
administrés la lutte avec le Contrôle général, res- 
sortent avec une admirable netteté. L'intendant, 
en obtenant, le 30 mai 1788, un règlement qui 
accordait à la Société de Paris, avec le titre 
de Société royale, une subvention annuelle de 
12.000 livres et des avantages proportionnés, en 
fit désormais le centre commun et le lien de cor- 
respondance des différentes Sociétés d'agriculture 
du royaume. Il régla à quarante le nombre des 
associés ordinaires, à quarante le nombre des 
associés étrangers, à cent vingt le nombre des 
correspondants régnicoles, celui des correspon- 
dants étrangers étant illimité. 

Tel a été, sous la monarchie, le règlement de 
la Société : mais les temps de la ruine sont proches. 
Un certain nombre des membres les plus influents 
de la Société entrent aux Etats généraux et siè- 



LA SOCIETE D AGRICULTURE 17 

gent parmi les réformateurs décidés : La Roche- 
foucauld- Liancourt, du Chatelet, Croi, Biencourt, 
Montboissier, Noailles, Dailly, Dupont de Ne- 
mours, Moreau de Saint-Méry; leurs intentions 
peuvent être fort bonnes, mais eux, qui ont été 
incapables défaire vivre une société d'agriculture 
et qui n'y seraient point parvenus sans Berthier 
de Sauvigny, ont entrepris de bouleverser le 
royaume, d'en changer toutes les lois et de le four- 
nir d'une constitution nouvelle. Quant à Berthier 
de Sauvigny, qui a sauvé, réorganisé la Société, 
et dont l'administration a été admirablement fé- 
conde, il est massacré par ce qu'on appelle la po- 
pulace, avec des raffinements d'horreurs. On 
apporte sa tête à l'Hôtel de ville, pour la montrer 
à l'Assemblée des électeurs ; le président Moreau 
de Saint-Méry et le général Lafayette protestent, 
en disant que l'Assemblée est très occupée et 
qu'elle n'a pas le temps de voir la tète de Berthier ! 
(( Cette parole eut le succès désiré », dit M. Louis 
Passy. Telle était la forme de leur réprobation et 
tel leur courage ! 

De ceux qui avaient été les initiateurs du pro- 
grès agricole, plusieurs avaient disparu comme 
La Rochefoucauld, massacré à Gisors, mais la 
Société elle-même était condamnée, comme toutes 
les Académies et les Sociétés savantes. On lui 
conseilla, pour détourner la mort de se transfor- 
mer en club, de prendre le nom de Société des 
Hommes libres. Ce reniement ne lui porta point 



78 POUR L EMPEREUR 

chance. Des hommes qui avaient tenté de régéné- 
rer l'agriculture en F'rance, six pour le moins fu- 
rent les victimes de cette révolution dont ils avaient 
encouragé les idées et préparé le triomphe : Va- 
renne de Feuille, Malesherbes, Hell, Lavoisier 
périrent sur l'échafaud, Vicq d'Azir et le ci-devant 
cardinal de Loménie moururent en prison. 

Cette grande œuvre périssait, mais les fruits 
qu'elle avait produits étaient remarquables et sub- 
sistaient au moins en partie. L'on s'étonne de la 
diversité des questions sur lesquelles elle exerça 
son activité : l'institution des comices agricoles, la 
pratique des défrichements et des plantations, le 
dessèchement des marais, le régime des eaux,, 
l'étude des relations du sol avec les différentes 
cultures, l'introduction de « la triomphante pomme 
de terre », les maladies des végétaux, les progrès 
de l'art vétérinaire, les prairies artificielles, la 
culture du trèfle, la transformation des races de 
mouton, l'acclimatation des plantes et des arbres 
exotiques, elle embrasse tout et, durant moins d'un 
demi-siècle, de 1760 à 1793, elle fournit un labeur 
admirable et montre partout l'aristocratie natio- 
nale à la tête du progrès social. 



Lorsque, après la tempête, l'effort nouveau 
d'hommes de bien fera revivre les sociétés d'agri- 
culture, ce sera encore dans l'élite de la nation 



LA. SOCIETE D AGRICULTURE 79 

qu'ils se recruteront. Après une tentative médio- 
crement heureuse de résurrection en l'an VI, la 
Société roj'ale d'Agriculture, devenue la Société 
d'Agriculture du département de la Seine, retrouva 
en l'an IX son activité et ce n'est pas une source à 
négliger pour la biographie des personnages de la 
fin du dix-huitième et du dix-neuvième siècle entier, 
que les notices généralement précises et documen- 
tées insérées dans la collection de ses mémoires, 
qui forment près de deux cents volumes in-8". 11 
manquait une histoire de la Société elle-même : 
M. Louis Passy en a fait paraître la première par- 
tie, Puisse-t-il achever son œuvre et trouver encore 
le loisir de donner suite aux beaux projets que lui 
ont suggérés son amour du bien public et son 
incomparable activité. 



COMMENT NAPOLEON 
ENRICHISSAIT LA FRANCE'' 



Il y a quelques jours, — au mois de jan- 
vier 1911, cette date demande à être précisée, — 
un journal, non des moindres, annonçait qu'une 
société s'était formée en Angleterre et avait équipé 
un navire spécial The Lyons, pour relever, des 
bas-fonds de Terschilling, non loin d'Amsterdam, 
un navire, le Lutin, qui, chargé de \'ingt-cinq 
millions en lingots d'or et d'argent et monté par 
trois cents riches marchands et seigneurs parmi 
lesquels le duc de Chàtillon, avait fait naufrage 
dans ces parages en 1793. Et ce chargement 
dor avait pour but d'empêcher la ruine des 
raffineurs allemands en comblant les déficits 
d'une baisse énorme sur les sucres qui venait de 
se produire. 
(1) Écho de Paris, 10 mars 1911. 

5. 



82 POUR L EMPEREUR 

Cette nouvelle sensationnelle ne souleva dans 
le pays aucune incrédulité : elle fut soigneusement 
reproduite par des journaux de toutes les opinions. 
On loua unanimement la perspicacité du capi- 
taine Dardener qui, au travers de dix mètres de 
sable, avait reconnu exactement l'endroit où gi- 
saient les vingt-cinq millions et Ton ne s'en étonna 
point lorsqu'on apprit que cet intrépide loup de 
mer avait déjà retiré du sein des eaux trois cent 
soixante-dix bateaux. Personne ne s'avisa de s'en- 
quérir ni du Lutin, ni des trois cents marchands 
de l'Entente cordiale, ni de ce duc de Ghàtillon 
fourvoyé en cette compagnie et qui d'ailleurs n'y 
mourut point puisqu'il ne décéda dans son lit 
qu'en 1795. Pour Ghàtillon, cela s'explique: l'his- 
toire qui n'est que nationale, familiale, héraldique, 
étant négligée de parti pris par la plupart et fort 
peu de gens s'intéressant à apprendre en quelles 
circonstances Anne -Henri- Rénier -Sigismond de 
Montmorency-Luxembourg, reçut, prit et porta, par 
abandon d'Anne-Gharles-Sigismond de Montmo- 
rency-Luxembourg, duc de Piney-Luxembourg, 
de Ghàtillon et d'Olonne, son père, le titre de duc 
de Ghàtillon. Oui, à cela on peut se tromper sans 
déshonneur ; il est tant de duchés que l'imagina- 
tion seule confère, qu'on est excusable d'ignorer 
ceux que le roi érigea ! Mais à l'histoire écono- 
mique, àl'histoire industrielle, à l'histoire réaliste, 
l'enseignement primaire, secondaire et supérieur 
ne réserve-t-il pas la plupart de ses chaires ? Nul 



COMMENT NAPOLEON ENRICHISSAIT LA FRANCE 83 

pourtant ne s'est étonné qu'il y ait eu, en 1793, des 
raffineurs de sucre, des raffineurs de sucre alle- 
mands, un accaparement de ce sucre et un syndi- 
cat anglo-français constitué pour apporter ving^- 
cinq millions auxdits raffineurs. Et s'il était vrai 
qu'un homme, s'appelàt-il Dardener, se fût trouvé 
pour convaincre de cette histoire assez de capita- 
listes pour former une Société limited, que cette 
société eût frété un navire et commencé des tra- 
vaux, combien il faudrait regretter que la crédu- 
lité humaine n'ait plus à s'exercer sur le divin ! 
Sans doute était-ce là une mystification, en avance 
sur le i*"" avril, qu'un échotîer s'amusa, un soir de 
disette, à lancer sur la roulette pour en voir la for- 
tune et savourer la niaiserie et l'ignorance de ses 
contemporains. Grâces lui en soient rendues ! 
mieux que le capitaine Dardener, nous en tou- 
chons le fond, et sans rapporter vingt-cinq mil- 
lions, cela a son prix. 

Cette année pourtant, l'an de grâce 1911, les 
cultivateurs de betteraves, les sucriers, les raffi- 
neurs, les distillateurs, et il le faut espérer, les 
épiciers et vendeurs de sucre à tous les degrés, 
sans compter les consommateurs, célébreraient le 
centenaire de la découverte officielle, de l'entrée 
dans la consommation du sucre de betterave. Il v 
a cent ans, le 25 mars 1811, le sucre de betterave 
obtint ses grandes lettres de naturalisation fran- 
çaise et elles furent signées NAPOLÉON. 

L'Empereur avait reçu le rapport de la cora- 



84 POUR L EMPEREUR 

mission nommée à V effet (T examiner les moyens 
proposés pour naturaliser sur le territoire de 
l'Empire, le sucre, l'indigo, le coton et diverses 
autres productions des deux Indes. Cette com- 
mission avait présenté à l'Empereur une quantité 
considérable de sucre de betterave raffiné et cris- 
tallisé, et ayant toutes les qualités et propriétés 
du sucre de canne. 

Les Anglais, maîtres des mers, détenteurs par 
là même de tous les produits coloniaux, voyaient 
ainsi tarir la plus abondante et la plus constante 
source de leurs bénéfices. Ils avaient tué notre 
industrie sucrière par leur propagande anti-escla- 
vagiste ; ils s'étaient ensuite emparés de nos 
colonies. — Fort bien ! — Mais voici que la prin- 
cipale production des colonies se trouvait trans- 
portée dans la métropole et sur le territoire conti- 
nental de l'Empire. La bataille engagée depuis 
onze années contre la nature, et où était en jeu 
l'alimentation nationale, était donc gagnée à la fin 
et par quels efforts, après quels tâtonnements et 
quelles hésitations ! 

On avait cru toucher à la solution du problème 
en extrayant le sucre du raisin : le 18 juin 1810, 
l'Empereur accordait aux sieurs Proust et Fouques 
cent mille et quarante mille francs « en forme de 
gratification et à titre d'encouragement pour la 
découverte qu'ils avaient faite du sucre de raisin », 
mais à condition que leur secret fût rendu public 
et envoyé à tous les préfets des départements vi- 



COMMENT NAPOLÉON ENRICHISSAIT LA FRANCE 85 

gnobles, et encore à condition que les deux 
sommes fussent employées à établir des fabriques 
de sucre de raisin dans certains départements mé- 
ridionaux. Tant il était pressé d'affirmer cette vic- 
toire plus essentielle que bien d'autres rempor- 
tées à coups de canon, il réitérait l'ordre qu'on ne 
se servit plus dans ses palais que de sucre de rai- 
sin. Les ministres, les préfets, les généraux en ré- 
galaient à l'envi leurs iuA-ités ; M. de Montalivet 
avait sur lui-même fait les expériences, et il décla- 
rait que, à double proportion au sucre de canne, 
le sirop de sucre de raisin était fort bon pour les 
crèmes, les glaces, l'orgeat et la limonade, excel- 
lent pour le thé, médiocre pour les compotes et 
détestable pour le café. Mais le café avait été mal 
préparé. Malgré le certificat de M. de Montalivet, 
malgré la croix d'honneur donnée à Proust, chi- 
miste, le public goûtait peu le sucre de raisin et 
demandait autre chose pour renoncer définitive- 
ment au sucre de canne. 

Ce n'était donc qu'une fausse joie : tant qu'on 
n'aurait pas donné aux ménagères un sucre qui 
leur agréât pour sucrer leur café au lait, le blocus 
continental aurait des fissures par où les Anglais 
passeraient du sucre de canne, — ou bien les po- 
pulations souffriraient dans leur bien-être et se- 
raient mécontentes. 

Ce sucre, on le cherchait dans tous les végétaux 
connus, dans la pomme, la poire, le maïs, la châ- 
taigne, le coing, les mûres, la prune, la figue, le 



86 POUR L EMPEKEUK 

noyer, l'érable, le sorgho; peu à peu, par étapes, 
où chacun s'employa, on arriva ou l'on revint à la 
betterave. 

Et c'est là ce qui est incroyable, c'est qu'il ait 
fallu tant de temps et d'efforts alors que, depuis 
1747, le principe était découvert et que, à Berlin, 
Marggraff avait démontré les vertus sucrières de 
la betterave ; que, en 1800, Achard, Français 
d'origine. Allemand de nationalité, avait, grâce 
aux encouragements du roi de Prusse, créé une 
petite industrie du sucre de betterave ; que, cette 
môme année 1800, il avait saisi de la question la 
classe des Sciences mathématiques et physiques 
de l'Institut de France, laquelle avait proclamé 
solennellement ses droits d'inventeur. On avait 
alors tenté des essais à Saint-Ouen et à Ghelles, 
mais ils avaient échoué, et, durant plusieurs an- 
nées, on avait renoncé à toute exploitation indus- 
trielle. 

Abandonnant la betterave, on s'était jeté avec 
fureur sur le raisin dans la conviction que rien ne 
serait plus aisé que d'en extraire la matière sucrée, 
et, par la faute de Parmentier, on s'y était obstiné 
à y perdre près de dix ans; assurément, l'on était 
arrivé, en 1811, à fournir plus de deux millions 
de kilos de sirop ou de sucre de raisin, mais c'est 
une question de savoir si les deux millions de ki- 
lo 3 furent consommés, et, l'aient-ils été, ce fut 
sans plaisir; d'ailleurs, le prix de revient était 
assez élevé pour qu'en temps normal le sirop, dé- 



COMMENT NAPOLÉON ENRICHISSAIT LA FRANCE 87 

plaisant en soi, ne pût concurrencer le sucre de 
canne. 

Malgré la fougue de Parmentier et sa campagne 
contre la betterave, quelques chimistes, entre 
autres Deyeux, pharmacien de l'Empereur et 
membre de l'Institut, reprirent les expériences qui 
furent singulièrement favorisées par la Société 
d'encouragement à l'Industrie nationale et par 
l'Institut. A côté de Marggraff et d'Achard, une 
place parmi les initiateurs est due à Deyeux, qui 
fournit les méthodes d'extraction, et dont l'éner- 
gique propagande eut raison de tous les obstacles. 
S'adjoignant, pour ses derniers travaux, M. Bar- 
ruel, chef des travaux chimiques de l'École de 
médecine de Paris, il par\'int à produire « plu- 
sieurs pains de sucre parfaitement cristallisé d'une 
grande blancheur, sonore, jouissant, en un mot,, 
de toutes les propriétés du plus beau sucre de 
canne ». 

Déjà des fabriques étaient établies dans plu- 
sieurs départements du nord, dans l'Isère, l'IUe- 
et-Vilaine, le Calvados, le Puy-de-Dôme, mais il 
fallait répandre les bonnes méthodes, et ce fut 
pourquoi, le 25 mars 1811, en même temps qu'il 
ordonnait l'ouverture de six écoles expérimentales, 
l'Empereur décida que, dans l'Empire, il serait 
mis jusqu'à trente-deux mille hectares en culture 
de betteraves à sucre. Le 2 janvier 1812, il vint à 
Passy visiter la fabrique établie par M. Benjamin 
Delessert et, détachant la croix d'honneur qu'il 



POUR L EMPEREUR 



portait, il l'en décora. Le 8 janvier, il ordonna 
que cent mille hectares fussent mis en culture de 
betteraves, que les écoles spéciales, entretenant 
cent élèves chacune pour un cours de trois mois, 
fussent en activité, et chaque élève son cours ré- 
volu, recevait une somme de mille francs ; il créa 
quatre fabriques impériales devant fabriquer deux 
millions de kilos de sucre brut, et, dans le do- 
maine de Rambouillet, il ordonna l'ouverture aux 
frais et au profit de la Couronne, d'une manufac- 
ture pouvant fabriquer vingt mille kilos de sucre 
brut. 

A partir de cette date, sous cette impulsion, la 
plus vigoureuse qu'ait reçue une industrie, celle-ci 
fut créée. En 1811, malgré les ordres de l'Empe- 
reur prescrivant la mise en culture de 32.000 hec- 
tares, il n'en avait été ensemencé que 6.785, ayant 
produit 98.813.045 kilos de betteraves. En 1900, 
sur un territoire infiniment moins étendu (diminué 
de trente-deux départements), 268.950 hectares 
étaient cultivés et produisaient 7.137.493 quin- 
taux de betteraves ; la production de sucre de 
betterave dépassait six cent mille tonnes, tandis 
que celle du sucre de canne descendait au-dessous 
de trois cent mille. Vers 1800, le kilogramme de 
sucre valait 4 francs. Les cours sont progressive- 
ment descendus en 1900 à moins de 30 centimes, 
impôt non compris. 

Gela suffit. En un siècle, grâce à l'Empereur, 
le Français a bénéficié de treize fois plus de bien- 



COMME>T >\POLÉON ENRICHISSAIT LA FRANCE 89 

être, et quant à la masse d'argent que la produc- 
tion et la récolte de la betterave, la fabrication et 
le raffinage du sucre ont attirée et retenue en 
France, si, sur chaque millier de francs gagné, 
quiconque, cultivateur, sucrier, raffineurena pro- 
fité, versait un décime pour un monument commé- 
moratif, ce serait de quoi fondre en argent l'arc 
de triomphe de l'Étoile, à la gloire de Napoléon 
empereur et roi, grand par les arts de la guerre, 
plus grand par les arts de la paix. 



LES MEMOIRES DE ROLSTAM 

MAMELOUCK DE NAPOLÉON (i> 



Il parut à ma connaissance, durant le dernier 
siècle, cinq recueils pour le moins portant le titre 
de Revue Rétrospective : la première, celle de 
Taschereau, publia en ses trois séries et ses vingt 
volumes, de 1833 à 1838, d'admirables documents, 
révélateurs surtout des mœurs passées, touchant 
plus à la chronique qu'à l'histoire, ouvrant par là 
les voies à cette forme nouvelle qui ne sera plus 
l'histoire académique, et s'efforcera d'atteindre 
à la fois plus de vérité et plus de réalité. La se- 
conde, qui eut aussi Taschereau pour éditeur, por- 
tait pour sous-titre : Archives secrètes du dernier 
Gouvernement. Elle parut en 1848 et renferma 
presque uniquement des papiers volés aux Tuile- 
ries. Elle fut quelque chose d'analogue à la publi- 
ai) Le Gaulois, 10 janvier 1911. 



92 POUR L EMPEREUR 

cation des Papiers de la famille Impériale qu'or- 
ganisa, en 1870, le gouvernement de la Défense 
nationale. Seulement, entre Taschereau et les pii- 
blicateurs des papiers des Tuileries, il y avait cette 
différence que ceux-ci cherchaient des armes 
contre l'Empire et s'efforçaient à découvrir des 
lettres intimes qui le déshonorassent, tandis que 
celui-là mettait au jour aussi bien ce qui était pour 
que ce qui était contre le régime de Juillet. Et 
ainsi advint-il qu'un certain numéro de ladite Re- 
vue Rétrospective éclata comme une bombe sous 
le fauteuil du président du club de la Révolution, 
le citoyen Blanqui,et que de là sortaient des luttes 
quasi-fratricides entre les apôtres de la Révolution 
sociale, dont plusieurs et non des moindres, se trou- 
vaient convaincus d'avoir touché de l'argent pour 
leurs excellents rapports avec M. le préfet de police. 
La troisième Revue Rétrospective fut une per- 
sonne modeste et qui n'a point d'histoire. Eut- 
elle d'ailleurs plus d'un numéro, j'en doute. Elle 
parut au moins une fois sur un papier qui avait 
l'air de venir de Hollande, sous une couverture à 
escargots tout à fait sympathique. Elle avait pour 
rédacteur en chef et peut-être unique, un brave 
garçon appelé Abel d'Avrecourt, qui ne manquait 
point d'esprit, faisait des vers à la Millaud ou à 
la JoUivet, et collaborait,je crois, au Figaro, \oici 
bien des années que je n'ouïs parler de lui et, en 
ces temps lointains, il était terriblement gout- 
teux : qu'est-il devenu ? 



LES MÉMOIRES DE ROUSTAM 93 



La quatrième Revue Rétrospective ^ tout au con- 
traire de la troisième, eut une longue existence et 
qui ne fut point tourmentée : lorsqu'elle eut ter- 
miné son vingtième volume, elle cessa sa publi- 
cation, mais pour reparaître, après quelques mois, 
sous couverture saumon, comme Nouvelle Revue 
Rétrospective, et fournir encore vingt volumes. 
Sauf un temps très court oii M. Paul Cottin, qui 
l'avait imaginée et créée, s'adjoignit comme co- 
rédacteur M. Georges Berlin, elle vécut sous la 
direction unique de son fondateur, lequel avait 
l'art de se faire ouvrir les armoires les mieux 
closes et déterrait des documents précieux dans 
des demeures bourgeoises où nul ne se fût imaginé 
qu'on pût en rencontrer. 

M. Paul Cottin, qui avait débuté dans les bi- 
bliothèques par un stage à la Nationale et qui de- 
puis plus de vingt-cinq ans remplit, avec un zèle 
auquel rendent grâce tous les habitués, les fonc- 
tions de bibliothécaire à la bibliothèque de l'Arse- 
nal, a publié de son chef un livre excellent par la 
documentation, l'esprit et la rédaction: Toulon et 
les Anglais en 1793, et l'on aurait quelque peine 
à énumérer les curieux ouvrages qu'il a édités, 
allant des Mémoires du duc de Croy !^4 volumes 
in-8°, en collaboration avec M. le vicomte de Grou- 
chy), aux Mémoires du sergent Bourgogne, et des 



:94 POUR L EMPEREUR 

Inscriptions de Restif de La Bretonne, à l'ou- 
vrage documentaire le plus neuf et le plus curieux 
qu'on ait de longtemps consacré à Mirabeau : mais 
durant vingt années, son ressort de travail, son 
outil de sondage, sa baguette de coudrier, avait 
été sa Revue Rétrospective. C'était par elle qu'il 
attirait les pièces historiques, les mémoires, les 
souvenirs ; parfois les insérant in extenso., parfois 
n'en prenant que des extraits et réservant l'en- 
semble à une publication spéciale. Combien de tré- 
sors y sont encore enfouis dont nombre d'écrivains, 
même fort bien armés d'ordinaire, n'ont point con- 
naissance ; pour ne citer que les Mémoires d'Au- 
ger, les Lettres de Villenave., les Souvenirs de 
Delescluze. 



M. Paul Cottin n'était pas pour rien l'élève, l'ami, 
l'exécuteur testamentaire de l'excellent et curieux 
Loredan Larchey, l'aimable éditeur de la Revue 
anecdotique et de la Petite Revue, le découvreur 
de Coignet et de Fricasse, le compilateur du Dic- 
tionnaire de r Argot., le bibliophile sagace qui, 
en des petits, tout petits volumes, s'amusait à 
imprimer, à quelques exemplaires, de petits pa- 
piers manuscrits qui l'avaient fait rire et qu'il pré- 
tendait communiquer à des amis lecteurs. M. Lar- 
chey était d'abord un collectionneur d'histoires, de 
bons mots et de réparties. Il en formait ce qu'on 



LES MEMOIRES DE ROUSTAM 95 

■eût appelé jadis des sottisiers ; mais à ces sotti- 
siers il s'attachait de façon à y consacrer sa vie : 
il est assez douteux qu'il y eût introduit le plus 
révélateur des documents, si ce document n'avait 
point concerné ce qu'il appelait l'histoire des 
mœurs et son tact pour discerner les alluvions 
qu'avait apportées sur les faits le besoin qu'éprouve 
un homme de se raconter n'était point infaillible ; 
je ne dirai même pas qu'il n'eût point préféré 
l'alluvion, si elle lui avait paru pittoresque. 

Cela — n'est-ce pas? — est le grand danger en 
la matière que M. Paul Cottin allait explorer. Il 
se renfermait dans les deux derniers siècles et 
même ne prenait-il guère le dix-huitième qu'en la 
seconde moitié. A tout ce qui était lettres, jour- 
naux, pièces de procès, enquêtes des commis- 
saires, nulle crainte de se tromper, ni d'être 
trompé. Cela était ce que c'était. A une date fixée, 
tel ou tel avait exprimé tel sentiment, subi telle al- 
garade, éprouvé telle contrainte, obtenu tel arrêt. 
Mais pour les mémoires et les souvenirs, com- 
ment distinguer les lacunes ou les erreurs qui pro- 
viennent d'une mauvaise mémoire, d'une volontaire 
ou involontaire déformation des faits. 

Il m'est apparu — et à quiconque a lu beau- 
coup de mémoires, il apparaîtra — que, sauf un 
nombre de cas infiniment rares, le mémorialiste 
écrit sous l'influence d'un délire: délire des gran- 
deurs, délire des persécutions, délire génésique ; 
le plus souvent délire des grandeurs, auquel se 



96 POUR L EMPEREUR 

mêle et se subordonne le délire des persécutions, 
et que saupoudre à des passages le délire géné- 
sique. Le plus beau cas, dans les livres récem- 
ment publiés, est celui du général Thiébault, qui 
réunit et fait fleurir les trois délires sous un 
même képi ; mais Marbot en est aussi un joyeux 
exemple et les récentes investigations sur sa véra- 
cité qu'a publiées M. Chuquet dans les Feuillets 
d'histoire ; les contradictions où il est tombé 
avec quiconque, ayant servi avec lui, a témoigné 
des événements ; les démentis qu'il a subis, en par- 
ticulier sur le rôle des Suisses à la Grande Armée; 
l'ignorance volontaire où cet homme qui parle si 
volontiers de lui-même, laisse le lecteur de l'épi- 
sode le plus intéressant de sa vie — sa pros- 
cription en 1815 — tout à la fois le montre cons- 
truisant un Marbot qu'il fera passer tel quel à la 
postérité. Mais s'il y a chez lui une part de tra- 
vail conscient, on ne saurait douter qu'il n'y ait 
une large mesure d'impulsivité ; et que, dans ses 
récits, les deux délires essentiels ne forment des 
facteurs qu'il est impossible de négliger. 

Dans les mémoires qu'a publiés M. Paul Cottin, 
Il plupart ressortiraient à cette loi, car, très rare- 
ment, sont-ils assez objectifs pour ne la point su- 
bir : dès qu'un homme parle de lui-même et se 
r.iconte, c'est pour s'exalter (mégalomanie), ou 
pour expliquer les causes qui l'ont empêché d'ar- 
river au poste dont il était digne, ou pour reven- 
diquer telle ou telle action, telle ou telle inven- 



LES MEMOIRES DE ROUSTAM 97 

tion dont il fut frustré (persécution). Même les 
hommes qu'on estimerait le plus raisonnables, le 
moins susceptibles d'emballement inconsidéré, lors- 
qu'il s'agit de leurs propres mérites, de leur dé- 
fense ou de leur apologie, sortent des rails et ne se 
possèdent plus. Il ne conviendrait donc d'ajouter foi 
aux mémoires qu'en tant que témoignages désin- 
téressés, où la personnalité du narrateur parait le 
moins possible et où il n'a à chercher aucun avan- 
tage devant la postérité. Mais qui donc ne s'ef- 
force à se ffuinder, à se rendre intéressant et 
pourquoi, sans ce mobile, écrirait-on ? Même 
lorsqu'on est soi-disant écrire pour soi seul et 
pour ses enfants, ne cherche-t-on pas à prendre 
une attitude et à se donner une contenance? Il 
faut donc, à mon goût, demander aux mémoria- 
listes plutôt l'atmosphère où les événements se 
produisent que leur précision ; des traits de ca- 
ractère qu'ils ont jetés çà et là sans prétention et 
parce que leur imagination en avait été frappée ; 
des mœurs, des formes de costume, des indica- 
tions d'habitudes. Même se faut-il méfier des ques- 
tions, des réponses, des paroles, à moins qu'elles 
ne jaillissent des circonstances, qu'elles ne soient 
rapportées, semblablement ou à peu près, par 
quelque autre témoin, à moins qu'on n'en trouve 
l'écho en des lettres ou en des journaux. Sous ces 
réserves, il y a vraisemblance qu'on puisse avoir 
chance de ne pas être entièrement trompé; mais 
il y aura toujours trop de développement et trop 



98 POUR L EMPEREUR 

de sauce autour d'un poisson qui peut être mé- 
diocre. 



A l'époque delà Restauration, il s'était consti- 
tué pour exploiter l'Epopée, un certain nombre 
d'usines qui n'étaient point sans communica- 
tion les unes avec les autres, et où l'on fabriquait 
des mémoires. De ces usines, les unes, comme 
l'usine La Mothe-Langon, travaillaient de génie ou 
de sottise. Elle n'avait besoin, pour imaginer les 
mémoires de Napoléon^ de Louis XVIII, d'Une 
Femme de qualité, de la Comtesse dWdhémar, la 
Duchesse de Berry, la Comtesse du Barry, Sophie 
Arnould, Mlle DutJié, la Vicomtesse de Fars- 
Fausse-Landry, et combien, combien d'autres ! 
que des potins courants ou courus depuis vingt 
ans, des journaux parus à Londres ou à Ham- 
bourg et d'un certain jeu d'anecdotes qu'on retrou- 
vait identique dans la plupart des livres de cette 
marque. Ainsi, lorsqu'on voit arriver les histo- 
riettes sur l'évasion du Dauphin ; les plaintes 
sur ce jeune infortuné auquel Napoléon et 
Louis XVIII s'obstinent également à ne pas res- 
tituer le trône de ses pères, on peut être assuré, 
quels que soient l'éditeur, le pseudonyme de l'au- 
teur et le lieu d'impression, qu'on touclie au La 
Mothe-Langon. Gourchamp ne débite qu'une sorte 
de gâteaux où il faut tâcher de ne pas se laisser 



LES MEMOIRES DE ROUSTAM 99 

prendre, mais qui au moins ont quelque agrément. 
Puis viennent ceux qui s'adonnent particulière- 
ment au Consulat et à l'Empire, les fabricants 
des Mémoires de Constanty de Bourrienne, de 
la Contemporaine, de Blangini, de Mlle Avril- 
Ion, de Talleyrand, etc. On cite parmi eux 
MM. J.-B. de Roquefort, Méliot frères, Luchet, 
les deux Nisard, Villemarest, Lesourd, Malitourne 
Amédée Pichot, Ch. Nodier, mais le metteur en 
euvres principal est Villemarest, et il est chef 
l'équipe. Dans son équipe, il a des écrivains très 
distingués qui ont vu beaucoup de choses, qui 
ont travaillé sur des pièces qui leur avaient 
été remises, sur des récits authentiques auxquels 
ils ont ajouté une sauce, trop abondante parfois^ 
trop claire, et qui fait douter de la véridicité des 
récits, alors que, au cas qu'on put se procurer le 
canevas sur lequel le teinturier a brodé, elle paraî- 
trait entière et décisive. Retrouvera-t-on jamais le 
texte original rédigé par Constant et par Mlle Avril- 
Ion ? J'en doute et cela me peine. Mais tout le 
moins, M. Paul Cottin a retrouvé, il a imprimé 
dans sa Revue rétrospective, il va publier en vo- 
lume le manuscrit de Roustam ; les papiers cou- 
verts d'une écriture difficilement déchiffrable, aussi 
bien à cause de l'irrégularité des caractères que 
des folies de l'orthographe, les papiers sur qui, 
à la sollicitation, sans doute, d'un des usiniers 
dont j'ai parlé, Roustam écrivit les faits qui 
l'avaient frappé. On ne lui demandait point de 



100 POUR L EMPEREUR 

déployer du style ni de la littérature, en quoi 
l'on avait raison, mais on lui demandait de dire 
platement ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu, 
ce qu'il avait retenu, étant au service de Napo- 
léon. 

Ce mamelouck, brute ignare, qui avait plus 
qu'homme au monde physiquement approché l'Em- 
pereur depuis 1798 jusqu'en 1814, cet être le 
moins capable de reconnaissance et de dévoue- 
ment, ce laquais, en qui la bassesse du métier 
s'agrémentait d'une pointe de cruauté orientale, 
savait voir, presque autant qu'il savait compter. 
Il trace, des choses qu'il a regardées, un tableau 
qui, pour sommaire qu'il est, n'en retient pas 
moins les traits essentiels et môme lorsque, pour 
son apologie — ce qu'il ne fait qu'une fois, lors 
de sa trahison à Fontainebleau en 1814 — il est 
amené à mentir, il fournit des détails qui ont un 
intérêt. Certes, il cèle son voyage à Rambouillet 
en sortant de Fontainebleau, et l'interrogatoire 
que lui fit subir, ainsi qu'au valet de chambre 
Constant, Mme de Brignole, pour écarter Marie- 
Louise de son époux en obtenant des racontars 
sur de prétendues infidélités de l'Empereur ; 
certes, il se trompe sur les dates lorsqu'il place 
l'interrogatoire qu'il subit de la part d'envoyés 
du comte d'Artois au sujet des diamants de 
la Couronne remis par M. de La Boiiillerie 
à Napoléon ; mais cela éclaire la mission du 
prétendu colonel marquis de Lagrange et cet 



LES MÉMOIRES DE ROUSTAM 101 

épisode de la Révolution d'avril 1814. A me- 
sure que j'ai davantage approfondi les détails, j'ai 
constaté que Houstam ne s'écarte guère de la vé- 
rité et j'ai apprécié mieux ses mémoires, dont je 
suis heureux de saluer la publication en volume. 

Quant à l'homme, voici quelques lignes de ce 
que j'écrivais de lui en 1894, dans mon livre : 
Napoléon chez lui, et j'ai peu de chose à y ajou- 
ter. 

« Roustam le Mameluck est célèbre. L'Empe- 
reur l'avait reçu en Egypte du scheik El-Becri, 
l'avait ramené en France, lui avait fait apprendre 
à Versailles, chez Boutin, à charger les armes et 
le menait partout... A toutes les parades, dans 
tous les cortèges, on le voyait, vêtu d'étonnants 
costumes, couverts de broderies, coiffé de toques 
en velours bleu ou cramoisi, brodées d'or, et sur- 
montées d'une aigrette, galopant sur un cheval 
au harnachement oriental et faisant sonner son 
sabre. Pour le Sacre, ses deux costumes, qu'Isabay 
avait dessinés, avaient coûté 9.000 francs. Roustam 
était payé, comme mamelouck, 2.000 francs ; avait 
de plus 2.400 francs comme aide porte-arquebuse 
et les gratifications doublaient au moins ses gages. 
Après chaque campagne, 3,000 francs ; au jour de 
l'an, 3.000, 4.000, 6.000 francs ; en l'an Xlll, 
500 livres de rentes ; à Fontainebleau, en 1814, 
outre un bureau de loterie, 50.000 francs d'ar- 
gent. Lorsqu'il se maria en 1806, à la fille de 
Douville, valet de chambre de l'Impératrice, ce 

6. 



10-2 POUR l'empereur 

fut Napoléon qui pa^'a son dîner de noces : 
1.341 francs. Tout cela, et tout l'or des poches- 
vidées, tout l'or des gains au jeu jeté à son appétit, 
n'empêcha point en 1814 le mameluck de suivre 
dans la désertion son camarade Constant... » 
J'ai raconté comment, en 1815, il avait demandé 
à rentrer dans la chambre de l'Empereur et com- 
ment l'Empereur avait répondu à Marchand qui 
lui présentait la supplique : « C'est un lâche ; 
jette-la au feu et ne m'en parle jamais. » 

Il était surtout inconscient : de sa domesticité, 
il avait tiré tout l'argent qu'il avait pu ; il en 
tirait encore en allant s'exhiber en Angleterre sous^ 
sa défroque de mameluck ; il en eût tiré en ven- 
dant ses souvenirs, mais la spéculation ne réus- 
sit point et c'est par bonheur ; car les usiniers^ 
n'ont point passé par là et le récit de Roustam a 
conservé ainsi toute sa saveur, son intérêt et sa 
curiosité. 



LA GARDE IMPERIALE 

DE TRISTAN L'HERMITE A CAMBRONNEC») 



Sur la « Morne Plaine », là même où s'élève 
TAigle blessée de Gérôme, ex-voto que, sur l'ini- 
tiative d'Henry Houssaye et de Gustave Larrou- 
met, les Français de la Sab retache dressèrent aux 
morts du Dernier Carré; là même où, face à 
lAnglais, les derniers grenadiers firent à l'Empe- 
reur, à la patrie, au drapeau, l'hommage sanglant 
de leur \ie, s'écroula la dernière des institutions 
de la vieille France. 

Sur tous les édifices traditionnels qu'avait éri- 
gés la monarchie, la Révolution avait promené son 
niveau; dans le délire de son orgueil, elle avait 
proclamé que rien ne devait subsister de ce qu'a- 
vaient élevé la sagesse, la piété, les besoins, 
même les intérêts les plus pressants des ancêtres ; 
pour qu'une institution fût condamnée sans appel 
(1) Le Gaulois, S juin 1913. 



104 POUR L EMPEREUR 

à l'immédiate destruction, il suffisait qu'elle por- 
tât à son fronton la fleur de lys royale ; il suffisait 
qu'elle évoquât un usage, un titre, un nom en 
vigueur depuis quelques siècles ; il fallait que la 
France fit peau neuve. N'avait-on pas pensé à 
changer son nom, à reprendre celui de la Gaule, 
sous prétexte que la Gaule avait été conquise par 
les -Francs, ceux-ci lui avaient imposé leur nom 
après avoir dépouillé et chassé les légitimes pos- 
sesseurs du sol? Ce fut là, si surprenante qu'elle 
paraisse à présent, la doctrine qu'enseignèrent 
tous les docteurs es révolution à commencer par 
Chamfort, sous le nom de M. le comte de Mira- 
beau. Ainsi table rase. Sur le sol divisé à nou- 
veau, sans tenir compte des limites naturelles, 
des affinités de race, des précédents d'histoire, 
des facilités de communication, on s'attendit que 
les hommes, ramenés à l'état primitif où, comme 
on sait, fleurissent toutes les vertus et fructifient 
tous les sentiments, formassent un peuple tout 
neuf : on abolit les patois par décret; heureuse- 
ment, on n'avait pas encore imaginé de fabriquer 
une langue universelle, sans quoi la Constituante 
eût aboli le français comme le basque ou le bre- 
ton, et condamné les citoyens émancipés et con- 
scients à parler un gaulois qu'elle eût institué par 
décret et dont la Convention eût prescrit l'usage 
unique sous peine de mort. 

Pourtant, dans ce terrible massacre, un corps 
de troupe avait été épargné, vieux de cinq siècles 



LA GARDE IMPERIALE 105 

et demi, et le plus intimement associé à l'exis- 
tence de la monarchie depuis qu'elle s'était établie 
en France : garde du palais, de la cour et des 
abords ; garde maintenant la police et le bon 
ordre, non seulement par l'observance des consi- 
gnes, mais par l'instruction des procès, le pro- 
noncé des jugements et l'exécution des sentences : 
organisme complexe, à la fois militaire et civil, 
ampiel présidait un personnage longtemps redou- 
table, entre les mains duquel tenaient la vie et la 
mort d'un peuple entier, le peuple qui suivait le 
roi dans ses continuelles pérégrinations à travers 
son royaume, lorsqu'il allait de château en châ- 
teau, de résidence en résidence, traînant après lui 
tous ceux qui servaient aux divertissements, aux 
plaisirs, aux fantaisies des courtisans, qui vivaient 
de leurs aumônes, qui les pourvoyaient de vête- 
ments, de bijoux ou de denrées, sans parler des 
escrocs qui les exploitaient et des coupe-jarrets 
qui se tenaient prêts à profiter des querelles. 

Ce personnage considérable, qui s'est à une 
époque élevé jusqu'à prendre la place du souve- 
rain se nomme le maire du Palais sous les Méro- 
vingiens, le comte du Palais sous les Carolin- 
giens, le roi des Ribauds sous les premiers Ca- 
pétiens, le juge royal en 1271, enfin le prévôt de 
l'Hôtel du Roi en 1422 ; la succession qui s'établit 
régulièrement depuis 1271, ne devient vraiment 
intéressante par les noms et les souvenirs qu'elle 
évoque que à partir de Charles VI. Tout de suite. 



106 POUR L EMPEREUR 

après Pierre Pelleret, qui exerçait alors la charge, 
vient Tristan l'Hermite, lequel, comme chacun 
sait, ne badinait point avec la corde ; ensuite, ce 
sont des seigneurs d'importance qui sont en pos- 
session, mais si souvent changés qu'on en compte 
sept de 1475 à 1483. Au début du seizième siècle, 
avec un Fontanet, un La Roche- Aymon, un Lupé, 
seigneur de Janville, puis avec un Montrond et un 
Beaufremont, la place grandit jusqu'à être possé- 
dée par François du Plessis III, seigneur de Ri- 
chelieu, de Belay, de Chillon et de la Vervolière, 
chevalier des ordres du roi, conseiller en ses Con- 
seils d'Etat et privé, capitaine des gardes du 
corps, mort à Gonesse à l'âge de quarante-deux 
ans — - le propre père d'Armand du Plessis, cardi- 
nal de Richelieu. Depuis le début du dix-septième 
siècle, après un Bellangreville, un Modène et deux 
Mouchy d'Hocquincourt, viennent les Sourches de 
Tourzel qui, durant un siècle et demi, de 1643 à 
1791, occupent cette charge de prévôt de l'Hôtel et 
grand prévôt de France. 

Il ne s'agit point ici des fonctions du juge 
royal « jugeant les causes tant civiles que crimi- 
nelles, entérinant les grâces données par le roi à 
ceux de sa cour, se saisissant de ceux que le roi 
lui commande, mettant le prix au vin, blé, chair, 
poisson, foin et avoine pour les gens du roi,, 
ayant sa juridiction sur tous marchands et cabare- 
tiers suivant la Cour qui doivent tous prendre 
lettres de lui ». Il ce s'agit même point des privi- 



LA GARDE IMPERIALE 107 

lèges et émoluments de sa charge qui lui vaut 
plus de soixante mille livres de rente et lui donne 
le droit de porter, derrière l'écusson de ses armes, 
<leux faisceaux de verges d'or, posés en sautoir, 
liés d'azur, du milieu desquels sort une hache 
d'armes ; mais ces marques de dignité sont sou- 
tenues par une compagnie d'archers, puis gardes 
<ie la Prévôté qu'on trouve dès 1449 au nombre 
•de 24. Sous Louis XI, en 1475, leur nombre est 
porté à 30. En 1539, sous François I®', il est aug- 
menté de 20, porté à 50. En 1683, la Compagnie 
comprend le grand prévôt, 4 lieutenants servant 
deux quartiers l'année, 12 exempts, 88 gardes, 
dont 22 à chaque quartier, tous servant près du roi ; 
un lieutenant et deux gardes servant près du chan- 
xîelier ; un chapelain au titre de Sainte- Barbe, un 
maréchal des logis, un trompette et deux tréso- 
riers. Ces gardes transmettent leur charge en en 
payant la finance et ils reçoivent 272 livres 10 sous 
de gages, plus 60 livres d'extraordinaire quand 
5a Majesté fait quelque voyage, et une récom- 
pense quand elle touche les malades. Il y a de 
plus, en 1698, un lieutenant général de robe 
courte commandant les armes sous l'autorité du 
grand prévôt. A la fin du règne, chaque intendant 
^e province est obligé d'avoir deux gardes ou au 
moins un auprès de sa personne, et à chacun 
d'eux le roi fait payer 1.800 livres d'appointe- 
ments. 

Les gardes jouissant des privilèges de com- 



108 POUR L EMPEREUR 

mensaux de la maison du roi, payaient originai- 
rement leur charge 3.000 livres, ensuite 4.000, 
plus 600 livres de frais de provision. Ils portaient 
lo hoqueton d'orfèvrerie dont le fond est des cou- 
leurs du roi, incarnat, blanc et bleu, et où l'on 
voit pour devise sous une masse d'Hercule ces 
mots : Erit Jiaec quoque cognita monstris ; ce 
hoqueton était passé sur un habit de drap bleu à 
brandebourgs et galons d'or, avec des boutonnières 
des deux côtés, les parements de manche d'écar- 
late, garnie de brandebourgs d'or et de bouton- 
nières d'or ». Sous le hoqueton et sur l'habit, ils 
portaient l'épée d'ordonnance, dont la poignée pas- 
sait à travers les bandes du hoqueton. 

Leur corps venait le quatrième dans la hiérar- 
chie des gardes du dedans, savoir : les gardes du 
Corps, les gardes suisses, les gardes de la Porte, 
et, enfin, les gardes de la Prévôté ; ils montaient 
des factions à la première porte du château où 
résidait le roi, marchaient au-devant de lui, s'il 
était à pied, en chaise ou en carrosse à deux che- 
vaux. Autrement, ils se rangeaient en haie au 
départ et au retour de Sa Majesté, le plus près 
de la porte d'entrée. Ceux qui n'étaient point de 
service aux portes, allaient et venaient par les-, 
cours de la maison du roi pour les ordres; die 
police, pour mettre dehors les gens de mauvais 
augure et attendre si le roi ne les enverrait point 
en ville où séjournait la Cour, se saisir de q.uelqufè 
]prisonnier ou pour quelque autre ordre. 



LA GARDE IMPÉRIALE 109 

Au sacre du roi Louis XVI, on enleva aux 
gardes de la Prévôté le hoqueton et on leur donna 
un uniforme pareil de tous points à celui des 
gardes du Corps, sauf que ceux-ci avaient le 
galon de l'habit et de la bandoulière en argent, 
tandis que les gardes de la Prévôté l'avaient en 
or. 

Ce fut la première des révolutions que subit la 
<}ompagnie, elle en devait voir bien d'autres. 
Quatre ans après le sacre, en mars 1778, 
Louis XVI, poussé à des réformes le plus souvent 
malencontreuses, rendit un édit par lequel, con- 
sidérant l'insuffisance de la compagnie pour les 
diverses fonctions dont elle était chargée, et 
reconnaissant que l'ancienneté de sa constitution 
ne lui permettait pas de donner au service toute 
l'activité nécessaire, les officiers et^ gardes qui 
servaient par quartier devant désormais servir 
toute l'année, il supprimait et recréait la compa- 
gnie sur de nouvelles bases, avec un grand pré- 
v^ôt, un lieutenant général de robe courte, un 
major, 4 lieutenants, 6 sous-lieutenants, un aide- 
major, 13 sous-officiers et 131 gardes, dont ceux 
du sceau, les 4 sei'vant dans les maisons royales, 
les 65 servant près des intendants et des commis- 
saires départis ; de plus, un aumônier, un trom- 
pette, un chirurgien-major, un commissaire aux 
revues, un trésorier. Le grand prévôt nommait 
les officiers et les gai'des ; la finance qu'ils ver- 
saient entrait dans son casuel et cette finance, de 

7 



110 POUR L EMPEREUR 

30.000 à 15.000 par officier, de 6.000 à 5.000 par 
bas officier, de 3.000 par chaque garde, faisait 
un budjet de près de 800.000 livres. 



La compagnie de la Prévôté de l'Hôtel, comman- 
dée par le prévôt, grand prévôt de France, chargé 
de la police de la ville de Versailles, eut mission,, 
au mois de mai 1789, d'assurer le bon ordre à la 
Salle des Menus, où se réunissent les États géné- 
raux. Le lieutenant Tergat fut spécialement chargé 
de ce service. Lors du serment du Jeu de Paume 
et de la constitution de l'Assemblée nationale, il 
déclina les ordres du grand prévôt et prit ceux du 
président Bailly. Cet acte d'insubordination fut 
récompensé d'une façon grandiose. « Il faudrait, 
disait Alexandre de Beauharnais au nom du Comité 
militaire, le 10 mai 1791, avoir oublié les circon- 
stances critiques de l'année 1789 et la conduite 
(|u'a tenue cette troupe- à ces différentes époques, 
pour se refuser à l'intérêt qu'elle inspire, pour ne 
pas payer un tribut d'éloges à son civisme, lors- 
qu'il s'agit de s'occuper de son sort et de fixer sa 
place et ses fonctions dans la force publique. » 

Ainsi, un sort exceptionnel devait être fait à 
« ces hommes qui s'étaient constamment distin- 
gués par leur patriotisme, par l'exactitude avec 
laquelle ils avaient rempli leurs devoirs, par leur 



LA GARDE IMPERIALE III 

service auprès de l'Assemblée nationale depuis le 
commencement de la Révolution » . 

Il fut donc constitué, du fond des officiers, sous- 
officiers et gardes de la Prévôté, un nouveau corps 
composé d'un lieutenant-colonel, deux capitaines,, 
six lieutenants, six maréchaux des logis, douze 
brigadiers, soixante-douze gendarmes, formés en 
deux compagnies. L'uniforme fut celui de la gen- 
darmerie, sauf la distinction que portaient les gre- 
nadiers de cavalerie (bonnet à poil, grenades sur 
les retroussis) ; la solde des gendarmes fut fixée 
à 900 francs par année, des brigadiers à 1.100, 
des lieutenants à 2.300, des capitaines à 3.500, 
du lieutenant-colonel à 5.000. Le nouveau corps 
fut dénommé : Grenadiers-gendarmes près la re- 
présentation nationale. 

Ce furent ces deux compagnies qui, moyennant 
des augmentations et des formations successives, 
mais toujours avec le même fond et avec le même 
personnel, prirent successivement le nom de garde 
de la ConA'ention nationale, puis de garde des 
Conseils ; il faudrait, pour rendre un compte exact 
(le leur existence législative, analyser les lois des 
L5 mai 1791, 17 avril, 27 juin, 13 août, 11 sep- 
tembre, 30 septembre 1792, 14 mars, 6 mai, 10 mai 
1793, 11 nivôse, 2 pluviôse an II, 13 brumaire, 

23 germinal, 2 messidor, 9 messidor, 4 thermidor, 
19 thermidor, l*^"" fructidor an III, 14 vendémiaire, 

24 germinal, 30 floréal, 4 prairial an IV, 17 et 
23 brumaire an Y. Il y a tout autant d'arrêtés du 



il2 POUR L EMPEREUR 

Comité de Salut public, sinon un peu plus : ce qui 
démontre que la stabilité des institutions est un 
des avantages essentiels du gouvernement parle- 
mentaire et républicain. 



Les grenadiers du Corps législatif goûtaient 
assez médiocrement ce régime ; ils avaient pris à 
la journée du 18 fructidor an V une part prépon- 
dérante, en arrêtant leur adjudant-commandant 
Ramel et en se rangeant aux ordres d'Augereau 
contre les inspecteurs de la salle ; ils le témoignè- 
rent mieux encore lorsque, à la voix et sur Tordre 
de Lucien Bonaparte, président des Cinq-Cents, 
ils balayèrent l'Orangerie de Saint-Cloud des fac- 
tieux à toge rouge insurgés contre la majorité. Et 
puis, de l'autre côté, il y avait le général Bona- 
parte — et c'était assez. 

Alors, de grenadiers de la Garde du Corps lé- 
gislatif, les ci-devant gardes de la Prévôté de l'Hô- 
tel, dégalonnés par la Révolution, habillés en gen- 
darmes par la Constituante, puis, sur leur de- 
mande, extraits de la gendarmerie en prairial 
an III, dépouillés de tout ce qui était gendarme- 
rie dans leur tenue, vêtus du même uniforme que 
la garde nationale, sauf les épaulettes rouges, les 
grenades sur les retroussis et le bonnet de peau 
d'ours sans plaque ; ces grenadiers devinrent tout 
uniment grenadiers de la Garde des Consuls, puis 



LA GARDE IMPERIALE 113 

grenadiers de la Garde impériale, grenadiers 
royaux à la Restauration et de nouveau grenadiers 
de la Garde impériale, et ce sont eux que com- 
mandait Cambronne. Oui bien, les gardes de la 
Prévôté, qui, il semble bien, n'avaient jamais été 
à la guerre durant six siècles, mais qui se rattra- 
pèrent — et combien ! — durant leurs derniers 
\dngt ans, terminèrent ainsi par une apothéose 
guerrière une longue carrière de domesticité poli- 
cière. 

Voilà sur le papier, et d'une façon qui ne sau- 
rait prêter à aucun doute, la filiation du corps des 
Grenadiers, mais ce qui est plus surprenant et 
plus probant en même temps, c'est la permanence 
du personnel. Sans doute, en ces dix années, beau- 
coup de gardes ont atteint la limite d'âge et, après 
leur courte campagne en Vendée (1793), ont de- 
mandé leur mise à la retraite, mais l'avancement 
roulait dans le corps et il résulta de là des carrières 
singulièrement curieuses. Passons sur Pierre Gau- 
dran du Tilloy, qui, lieutenant de la prévôté de 
l'Hôtel du 7 juillet 1778, après avoir été capitaine 
au régiment provincial de Montargis, avait été 
nommé lieutenant-colonel commandant les deux 
compagnies en 1791 et fut retraité par la Conven- 
tion, avec 5.928 livres de pension. Son successeur, 
Villeminot, entré garde du Corps en 1768, passé 
officier surnuméraire dans la prévôté de l'Hôtel en 
1777, sous-lieutenant en 1779, lieutenant en 1789, 
fut premier lieutenant des Grenadiers-gendarmes 



H4 POUR L EMPEREUR 

à la formation du corps, devint lieutenant-colonel 
en septembre 1792 et le resta jusqu'en l'an IV. 

Sur les six capitaines de l'an 111, quatre au 
moins avaient, en 1791, quinze ans, dix ans, trente 
ans, dix-huit ans de services dans la compagnie. 
Un Bernelle avait été six ans canonnier, dix-huit 
ans garde, deux ans brigadier ; capitaine en 
l'an III, il était capitaine à la troisième compagnie 
<iu deuxième bataillon de la garde des Consuls en 
l'an VIII ; il fut ensuite chef du premier bataillon 
■de la garde municipale et eut, en Espagne, de très 
belles pages. Il ne mourut qu'en 1834, à Viarmes, 
où il s'était retiré. Voilà un exemple ; on pourrait 
«n trouver vingt. 

Ce ne sera pas là une des moindres curiosités 
du livre que ne manquera point d'écrire quelque 
jour un de ces officiers qui travaillent avec tant 
de bonne volonté, d'application et de passion pa- 
triotiques à ériger un monument durable et solide 
à la gloire des ancêtres. 

A défaut d'espérer que je trouverai le loisir 
d'écrire ce livre, je voudrais signaler à celui qui 
en prendra charge que ces hommes habitués, de- 
puis dix à vingt ans, à un service mesquin de 
police et d'avant-cour, fort peu militaires, sem- 
Llait-il, se trouvèrent la plupart, lorsqu'on l'an II 
ils furent appelés durant dix mois à faire la guerre 
dans l'Ouest, des soldats intrépides et parfaite- 
ment disciplinés ; qu'ils furent dans la plaine de 
Marengo les pierres angulaires de cette redoute 



LA GARDE IMPERIALE llu 

vivante qui maintint les Autrichiens jusqu'à l'en- 
trée en ligne de la division Desaix, et que, par là, 
ils préludèrent à leur épopée, cette épopée dont le 
dernier chant atteint ces magnificences qu'on eût 
crues légendaires si, dans l'histoire du monde, à 
Léonidas et à ses Spartiates, ne répondaient, à tra- 
vers les âges, Cambronne et ses grenadiers. 



LE MEILLEUR ÉLÈVE DE JEAN-JACQUES : 

CHATEAUBRIAND*^ 



Après tant de livres, tant d'études, tant de fouil- 
les profondes qui ont exhumé les idées, les senti- 
ments, les amours de Chateaubriand, peut-on à la 
fin prendre de lui une opinion ? Il s'est raconté et 
on l'a raconté comme nul écrivain au monde depuis 
Rousseau. A la vérité, de sa part, que de men- 
teries ! Mais n'avait-il pas prévenu ? Lorsque, en 
décembre 1803, il annonçait à Joubert qu'il s'occu- 
pait d'un ouvrage intitulé : Mémoire de ma vie, 
il lui disait : « Soyez tranquille, ce ne seront point 
des confessions pénibles pour mes amis ; si je suis 
quelque chose dans l'avenir, mes amis y auront 
un nom aussi beau que respectable. Je n'entre- 
tiendrai pas non plus la postérité du détail de 
mes faiblesses; je ne dirai de moi que ce qui est 

(1) Écho de Paris, 10 décembre 1912. 

7. 



118 POUR L EMPEREUR 

convenable à ma dignité d'homme et, j'ose le dire, 
h l'élévation de mon cœur. Il ne faut présenter 
au monde que ce qui est beau ; ce n'est pas mentir 
à Dieu que de ne découvrir de sa vie que ce qui 
peut porter nos pareils à des sentiments nobles et 
généreux ; » et il part de là pour une charge à 
fond de train contre Rousseau — Rousseau, dont 
il descend tout droit, dont il a recueilli les varia- 
tions sur la nature, le sentiment, l'amour et jadis 
sur la politique. Mais, de ce dernier côté, l'élève a 
•compris que le vent ne soufflait plus ; la réaction 
était venue et il convenait d'en prendre la tête. 
Quand on porte un nom à grandes prétentions, 
■qu'on fut présenté et qu'on monta dans les car- 
rosses ; quand on a émigré et qu'on a porté les 
armes contre la Révolution, on est tenu à certaines 
opinions et c'est vouloir se déconsidérer qu'en 
afficher d'autres, même si l'on y croit : mais le 
poison a imprégné la tunique de Nessus ; Cha- 
teaubriand a endossé trop exactement le style de 
Rousseau pour n'y avoir pas trouvé, avec des 
formules et des tours de phrase, des sentiments 
qu'il étale, et des idées dont il se défend. 

Rousseau faisait effort vers une sincérité qui 
révélait à chaque page de ses écrits ses divers 
délires : persécution, ambition, délire génésique; 
■Chateaubriand, il en a prévenu, fait constamment 
«ffort vers le mensonge ; il se montre en beau, si 
bien déguisé en effet, que, pour trouver l'homme 
sous les divers costumes dont il l'affuble, il faut 



LE MEILLEUR ÉLÈVE DE J.-J. CHATEAUBRIAND 419 

l'effort de quantité de gens de talent qui, depuis 
dix ans bientôt, cherchent et découvrent, mais qui 
sont loin, je crois, d'avoir tout trouvé et qui n'ont 
pas encore établi le degré de responsabilité du 
personnage. 

Du côté littéraire, tout semble dit ; les reten- 
tissantes conférences de M. Jules Lemaitre ont 
fourni la vue d'ensemble la mieux prise, en même 
temps que les extraits choisis par M. André 
Beaunier mettent en toutes les mains les mor- 
ceaux les mieux appropriés pour faire apprécier 
l'écrivain ; sur des points particuliers, M. Victor 
Giraud, M. Bédier et M. Le Braz ont fait de la 
lumière. Mais la vie commence à peine à être 
débrouillée : il y a le livre de M. Albert Cassagne, 
<[ui résume les études antérieures, ceux de M. Pin- 
gaud, de M. Frém}., de M. de Granges de Sur- 
gère : il V a surtout la Correspondance, dont deux 
volumes ont paru, et qu'édite avec un soin et une 
piété scrupuleuse, M. Louis Thomas ; cette Cor- 
respondance, si incomplète qu'elle soit encore, 
fait la boule de neige, s'accroît, à mesure qu'on 
l'imprime, d'appendices renforcés et met sur des 
pistes qui conduiront sans doute à des trésors. 

Mais n'est-il point, entre les pistes à suivre, une 
qu'on a négligé et qui mérite à tous égards C[u'on 
s'y engage : celle des actes notariés ? Ne convient- 
il pas qu'on fouille aux études de notaires, qui ont 
déjà révélé à M. Herpin le contrat de mariage du 
17 mars 1792 ? A Saint-Malo,à Fougères, à Paris 



120 POUR L EMPEREUR 

surtout, ne trouvera-t-on pas trace des procura- 
tions, des transferts, des emprunts, de ceux-ci sur- 
tout, qu'on avait coutume alors de faire par devant 
notaire ? Pour certains personnages qui n'étaient 
pas mieux rentes que Chateaubriand, ces minu- 
tiérs ont fourni les plus précieuses indications et, 
en ce cas particulier, l'on y trouverait la clef de 
bien des énigmes. 

Chateaubriand, — la littérature mise à part, et 
il faut bien croire, comme le fait très justement 
remarquer M. Cassagne, qu'elle est pour lui bien 
plutôt un moyen qu'elle n'est un but, — Chateau- 
briand est mù par trois passions : la vanité, les 
femmes et l'argent. 

En vanité, il a surtout des velléités, car rien ne 
le satisfait, et rien ne le touche un peu de temps ; 
il désire, avec une sorte de folie fiévreuse, sans 
même se rendre compte fort bien de ce qu'il désire, 
et, lorsqu'il a obtenu le jouet qu'il a souhaité, il 
le tourne quelques instants dans ses mains, dit : 
« Ce n'est que cela », et aspire à s'en défaire ou à 
le briser avec la même ardeur qu'il a portée à 
l'obtenir. Ce n'est point là, à proprement parler, 
l'ambition, car l'ambition satisfaite procure une 
satisfaction qu'il n'éprouve jamais ; est-ce qu'elle 
est jamais satisfaite ? Peut-être bien. L'ombre de 
Bonaparte eût toujours empêché Chateaubriand de 
se chauffer au soleil. 

Vanité bien plutôt ; vanité d'être de grande 
maison et à égalité avec ce qu'il y a de plus grand 



LE MEILLEUR ELEVE DE J.-J. CHATEAUBRL\ND 121 

dans les deux mondes, lui dont le père, cadet 
d'arrière-cadets, avait relevé sa fortune, sans 
doute par le commerce de mer, assurément par 
la course, bien plus sûrement par la traite. Ce 
noble seigneur possédait, sur le tard, un navire 
appelé le Paquet cV Afrique, qui ne voilait pas sa 
destination. A'anité qui le pousse aux plus sottes 
démarches, comme à Rome, étant secrétaire de 
légation, de se présenter au pape avant l'arrivée 
de l'ambassadeur, d'aller faire visite au roi et à la 
reine de Sardaigne, de se tenir, A-is-à-vis de tout 
le Sacré-Collège, pour le chef du bon parti, le 
« roi de Rome », Vanité qui, après lui avoir tant 
fait souhaiter une place qu'il croit importante, 
l'en dégoûte et la lui fait rejeter avec mépris, 
mais c'est qu'il a cru tout mener, tout conduire, 
tout régir, les processions et les offices, l'église 
de France et la curie romaine, le pape, le Pre- 
mier Consul et le reste ; et il ne menait per- 
sonne, et il trahissait tout le monde ; il entretenait 
avec les Russes un doublejeudonton doit souhaiter 
de trouver le secret, qui l'amenait à manifester 
sur le gouvernement qui l'employait et sur des 
lois dont nul Français ne s'avisait de contester 
la nécessité, une contradiction qui n'est assuré- 
ment pas pour lui faire honneur. Tout, chez lui, 
est vanité, car on peut croire qu'il se vante d'actes 
qu'il n'a pas commis, mais à coup sûr l'émigra- 
tion ne lui a point appris que c'est un crime de 
pactiser avec l'étranger et son honneur de « gen- 



122 POUR L EMPEREUR 

tilhomme » ne lui a point enseigné qu'un subor- 
donné qui, pour cause de griefs personnels, dénonce 
son chef, mérite le mépris de tous les honnêtes 
gens! 

Dans son livre sur Chateaubriand, M. Ville- 
main avait donné l'analyse d'une dénonciation 
adressée par Chateaubriand au Premier Consul 
contre le cardinal Fesch; mais M. Villemain n'est 
point des historiens auxquels il soit permis de faii'e 
confiance ; son livre : Souvenirs contemporains, où 
il met en scène M. de Narbonne, étant le plus 
étonnant ramassis de rêveries prétendues histo- 
riques ; mais il faut croire que le Chateaubriand 
avait été fait sur pièces, car la dénonciation a été 
retrouvée et elle est publiée dans le tome II de la 
Correspondance. Elle a été retrouvée « dans les 
archives de la famille Pasquier » ; « Pasquier, dit 
M. Thomas, l'avait fait entrer dans ses dossiers 
personnels ». Le baron de l'Empire, qui fut duc 
de Louis- Philippe, était un homme avisé, soit 
qu'il eût pris la pièce par curiosité ou qu'il se fût 
réservé cette arme. En tout cas, c'est là pour ex- 
pliquer que les divers dossiers de Chateaubriand 
soient si creux. On voit bien qu'il fut ministre et 
aussi qu'on avait pris contre lui des précautions. 

Dans ses dossiers, la question d'argent ne man- 
querait pas de jouer un grand rôle, car elle re- 
vient constamment dans les Lettres, elle est au 
fond de toutes les préoccupations, elle est mêlée à 
toutes les liaisons — même féminines ; — elle est 



LE MEILLEUR ELEVE DE J.-J. CHATEAUBRIAND 1^3 

la raison de quantité de démarches politiques et 
autres, comme en raconte Frénilly dans ses Mé- 
moires ; elle est la cause des successifs attache- 
ments du vicomte aux divers gouvernements, ainsi 
que Ta démontré M. Léonce Pingaud, mais ces 
dévouements durent à peine le temps qu'il met à 
dépenser l'argent qui en parait être le salaire ; elle 
l'amène à provoquer sa propre mise en Société, 
avec Actions au porteur, pour dames nobles, et cela 
fait un cas vraiment remarquable, quoiqu'on l'ait 
vu de nos jours renouvelé pour d'autres des- 
seins ; bref, rien n'est explicable de ce person- 
nage, comme de beaucoup d'autres, si l'on ne 
commence par la question d'argent. Voilà les véri- 
table Mémoires d'outre-tombe qui, si on arrive 
quelques jours à les déterrer, donneront la clef de 
ce caractère et la raison de cette vie. C'est bien 
A-ite dit qu'il fut un « panier percé » , mais on veut 
à présent plus de détails et une justification plus 
ample : aussi, chez les notaires, il y a bien à fouil- 
ler, mais cela pour l'honnête et le patent ; l'essen- 
tiel sera de retrouver les .comptes des fonds se- 
crets et ses comptes à lui, s'il en tenait î 

Pardieu ! ce n'est point du côté des femmes qu'on 
devra chercher les raisons de sa gêne perpétuelle, 
de ses emprunts, de ses spéculations, de ses solli- 
citations près des gouvernants. S'il se marie, 
c'est pour l'espoir qu'il a d'épouser une femme 
riche, et tout aussitôt, il l'abandonne, emportant 
toutefois ce qu'il lui fit emprunter ; ensuite, ré- 



124 POUR L EMPEREUR 

servant les dix années d'émigration dont M. Le 
Braz n'a dévoilé qu'un lambeau, déjà bien carac- 
téristique, n'est-ce pas étrange, ce séjour à Savi- 
gny dans la maison que loua Mme de Beaumont, 
gentille personne qui avait été si avant dans le 
monde du Directoire et en avait gardé la liberté 
des allures et le goût d'être aimée. Et, par-des- 
sus Mme de Beaumont, à laquelle il a tant d'obli- 
gations, vis-à-vis de laquelle, elle morte, il fait 
valoir avec tant d'àpreté quémandeuse un désin- 
téressement qui, dit-on, ne fut point sans compen- 
sations, voici qu'il entre en passion avec Mme de 
Gustine, et quelles lettres il lui écrit ! Pour échap- 
per à sa femme (la crainte de me réunir à ma 
femme, dit-il), il sollicite, et avec quelles instances, 
un poste de secrétaire d'ambassade, avec des 
avances telles que le Département n'en fit jamais : 
mais à Rome où il va, il appelle immédiatement 
Mmede Beaumont, qui paiera, au besoin le voyage 
du petit Cliénedollé, de même qu'elle paiera au se- 
crétaire d'ambassade le vivre et le couvert. Ledit 
secrétaire affirme que cela se faisait couramment 
et peu s'en faut qu'habitant à l'ambassade, chez 
un cardinal, il ne trouve légitime d'y installer sa 
maîtresse. Quelques phrases sur l'obligation de 
quitter le palais Lancelotti le feraient croire : 
Mme de Beaumont morte et la pension fermée, il 
est pris de l'idée de revoir sa femme. Est-ce donc 
qu'elle a hérité de quelqu'un ? 

Elle est redoutable, cette Bretonne, si bien per- 



LE MEILLEUR ELEVE DE J.-J. CHATEAUBRLOiD 425 

due dans la gloire de ce mari tant de fois portraie- 
turé, bustifié, statufié, alors qu'on ne connaît 
guère d'elle qu'une effigie convenable ; elle seule 
sait ce que vaut le grand homme, car elle sait ce 
qu'il lui coûte. J'imagine qu'elle dut avoir tôt une 
figure de vieiUe avec des lèvres minces dont les 
coins se relevaient d'ironie, et des yeux gris, per- 
çant en vrille et crevant le ballon des menteries 
du monsieur. Elle savait, en même temps, quel 
étonnant et prodigieux littérateur et quel misérable 
humain elle avait épousé et j'imagine qu'elle en 
souriait, s'étant donné charge et mission d'assu- 
rer son salut étemel. Il fallait assurément qu'elle 
eût trouvé une telle raison pour tolérer, outre ses 
infidélités qui le jetaient en proie à la première in- 
trigante venue, cette prostitution clandestine de 
son illustre nom à tous ceux qui voulaient l'ache- 
ter, si bien que, ne trouvant plus à la fin per- 
sonne à qui se vendre, il vola de sa propre tombe 
les pages qu'il prétendait y avoir enfermées. 

Mais il me semble que la chatte ^ dé sa patte 
aux griffes mi-sorties, jouait avec le grand homme 
comme elle eût pu faire avec une souris, et que, 
de son œil malin, elle guettait s'il palpitait en- 
core. De tout ce cortège de dames portant des en- 
censoirs qui accompagnent le grand homme de- 
vant la postérité et dont le troupeau s'accroît 
presque chaque jour d'une ombre nouvellement 
évoquée, c'est à la moins brillante, la moins 
jolie, certes, et la plus dédaignée par le sultan, 



126 POUR L EMPEREUR 

à celle pourtant qui l'a percé à jour et qui sait 
ce qu'il est et ce qu'il vaut, son faible et son fort, 
que vont les sympathies de ceux qui n'entendent 
point être dupes et auxquels l'admiration qu'ils 
professent pour sa littérature ne voile pas l'igno- 
minie du littérateur. 



NAPOLEON ET LES BRULOTS 
DE L'ILE D'AIX^'^ 



Depuis les premiers jours qu'il fut mêlé aux 
affaires et qu'il assuma une part, si médiocre fùt- 
elle, des destinées de la nation, Napoléon comprit 
à quel point était indispensable une flotte, com- 
posée de navires bien armés et munis de tout 
leur outillage, montés par des équipages discipli- 
nés, braves et manœuvriers, commandés par des 
officiers instruits et entreprenants. Tant que la 
France n'aurait point acquis la puissance de la 
mer, elle serait, quels que fussent ses succès sur 
terre, en infériorité absolue vis-à-vis de son éter- 
nelle rivale et. pour la domination du monde, rien 
ne compterait de ses victoires continentales si elle 
ne balançait pas, au cas où elle ne parvînt à l'écra- 
ser, la marine britannique. 

(r Écho de Paris, 8 décembre 1911. 



1-28 POUR L EMPEREUR 

Impuissant et désarmé, il avait, tout jeune offi- 
cier, assisté, à Toulon, à la destruction, par les 
Anglais, alliés du roi de France, de la flotte, qui 
représentait vingt années d'efforts, et de l'arsenal, 
où étaient accumulées, depuis Louis XIV, des res- 
sources qui semblaient inépuisables et qui assu- 
raient pour des siècles le ravitaillement et l'arme- 
ment des vaisseaux. Il s'était traîné ensuite à la 
remorque de cette escadre qui ne sortait de la rade 
que pour y rentrer aussitôt sur une fausse ma- 
nœuvre ayant amené une collision, sur un gros 
temps ayant causé des avaries, sur la crainte d'un 
combat où, malgré sa supériorité numérique, 
l'amiral français n'osait se risquer. L'insubordi- 
nation des équipages égalait leur ignorance, la 
nullité des officiers surpassait leur timidité. On 
se promena le long des côtes de Provence sans 
oser ni toucher la Corse, ni affronter Rome, et, si 
on se risqua à envoyer un vaisseau à Naples, on 
l'y perdit. 

Durant les campagnes d'Italie, le général en 
chef n'eut point directement à pâtir de notre infé- 
riorité navale ; les Anglais se retirèrent bénévole- 
ment pour laisser la PVance reprendre la Corse, 
dont ils étaient las et qui leur coûtait trop, à leur 
gré. On ne saurait dire qu'ils y aient été contraints. 
Les autres conquêtes insulaires que Bonaparte fit 
alors, comme les Sept- Iles, demeurèrent toujours 
à la merci des Anglais. Etre maître de la mer, 
c'est être maître des îles de la mer et les Anglais 



NAPOLÉON ET LES BRULOTS DE l'iLE d'aIX 129 

confirment chaque jour la vérité de cet axiome. 
Après Campo-Formio et Rastadt, lorsqu'il 
essaya, en inspectant les côtes de l'Océan, de se 
rendre compte des ressources utilisables pour une 
expédition maritime, il constata que les combats 
navals soutenus depuis 1793, la tentative manquée 
de Hoche, surtout le mauvais entretien des vais- 
seaux, la déplorable administration, l'exercice des 
influences politiques avaient réduit presque à 
néant la flotte dont le Directoire s'était flatté de 
disposer. Faire passer, de la Méditerranée dans 
l'Océan, la flotte de Toulon, reconstituée tant mal 
que bien, était une entreprise si hasardée qu'alors 
on la jugeait presque impossible : on ne pouvait 
attaquer l'Angleterre que sur un point qi.ie la flotte 
de Toulon put toucher. Quel pouvait être ce point, 
sinon l'Egypte, grand'route désignée des Indes ? 
Si ce ne fut point là une des raisons théoriques, 
philosophiques, politiques, qui déterminèrent l'ex- 
pédition, au moins doit-on penser que ce fut une 
des raisons pratiques, et sans doute des meil- 
leures. Par une série de chances heureuses, l'ex- 
pédition parvint à son but ; mais, aussitôt que la 
flotte se trouva livrée à elle-même, son chef, par 
son imprévoyance et son incurie, amena un dé- 
sastre à jamais irréparable. Après les incendies 
de Toulon, la défaite d'Aboukir, toute honorable 
que l'ait rendue le courage de certains officiers, 
n'en a pas moins livré la Méditerranée aux Anglais 
pour seize ans. 



laO POUR L EMPEREUR 

Quels efforts Napoléon déploya, dès qu'il fut 
en possession de l'autorité, pour construire, par- 
tout où il pouvait placer un chantier, sur les côtes- 
de Provence, de Ligurie ou du royaume de Naples» 
à Corfou et à Venise, des navires qui, sortant à 
son signal, devaient, en même temps, prendre la 
mer, se former en divisions, se réunir en escadres, 
s'agglomérer en flotte, forcer le détroit, pénétrer 
dans l'Océan, y rejoindre la flotte sortie, elle 
aussi, de tous les ports, depuis Anvers jusqu'à' 
Bayonne, et, avec une supériorité de forces écra- 
sante, aborder l'ennemi. 

JNIais, pour arriver à concevoir ce plan gran- 
diose, que l'admirable obstination du génie britan- 
nique et les caprices de la fortune ne lui laissèrent 
pas le temps de réaliser, Napoléon avait traversé 
encore des épreuves qui lui avaient mieux montré 
la nécessité d'organiser la puissance navale de la 
nation. C'avait été l'impossibilité de secourir à 
temps l'Armée d'Egypte, d'y jeter un général, d'y 
porter des renforts, et toutes les tentatives à cet 
effet échouant l'une après l'autre. 

Puis, lorsqu'il se fut déterminé à tenter l'expé- 
rience d'une paix avec l'Angleterre et qu'il l'eut 
faite avec une entière loyauté, ce fut, par le gou- 
vernement britannique, le même jour, à la même 
heure, l'embargo mis sur tous les navires français 
et hollandais ; ce fut l'ordre à tous les vaisseaux 
anglais de courir sus aux Français, expédié deux 
jours avant que la guerre ne fût déclarée ; ce fut 



NAPOLÉON ET LES BRULOTS DE L ILE D AIX 131 

los navires anglais, s'approchant, sous le pavillon 
tricolore, de nos navires en mer, au mouillage ou 
dans les ports, et appuyant le pavillon britannique 
de leur première bordée. Par là, un vaisseau, six 
frégates, une vingtaine de moindres bâtiments 
furent pris et leurs équipages jetés sur les pon- 
tons. 

Il fallait répondre ; comment ? Pour construire 
des vaisseaux, que de temps, que d'argent, que de 
moyens ne faut-il pas ? Pour les mener, comment 
former à terre des équipages et leur enseigner les 
manœuvres ? Comment créer des officiers, les ins- 
truire à ce métier le plus délicat et des plus aven- 
tureux qui soit, où le succès dépend, autant au 
moins que de l'habileté du commandant et de la 
valeur de ses matelots, du vent et de la mer ? 

N'est-il point, pour attaquer l'Angleterre, porter 
chez elle une guerre, où nos soldats, invincibles 
sur terre, retrouvent tous leurs avantages, des 
moyens plus simples, plus expéditifs, moins oné- 
reux, ceux qu'employèrent César le Romain et Guil- 
laume le Normand pour conquérir l'Ile blanche ? 
Pourquoi pas ? Que le Canal soit libre trois jours 
et le saut est fait, l'armée a passé, Londres est 
pris, la dynastie de Hanovre a cessé de régner. 

Impossible, dit-on ; pourquoi ? Sur toutes les 
rivières de France et des Pays-Bas, on construit, 
sur un modèle uniforme, des prames, de 35 mètres 
de long, de 8 m. 30 de large, de 2 m. 50 de tirant 
d'eau, matées et gréées en corvettes, portant 



132 POUR L EMPEREUR 

12 canons de 24, embarquant 60 cavaliers ou 
200 fantassins ; on construit des canonnières, 
24 m. 50 de long, 5 m. 50 de large ; on construit 
des bateaux canonniers, 19 m. 50 de long sur 1 m. 50 
de large; puis des péniches, des calques, et on 
achète tous les navires de commerce qui sont dans 
les ports. Que faut-il pour réussir? Un bon vent, 
ou plutôt un moteur puissant et rapide. Avec les 
moteurs qu'on a trouvés de nos jours, qui hésite- 
rait à passer ? 

Mais il faut écarter la flotte anglaise de la 
Manche, et Napoléon imagine la combinaison stra- 
tégique la plus audacieuse et la plus admirable 
sans doute qu'ait conçue son cerveau, mais où le 
terrien c|u'il est n'a point tenu compte des vents et 
de la mer. Il donne ses ordres à ses vaisseaux 
comme à des régiments qui marchent sur leurs 
jambes et arrivent toujours, et il se trouve des 
contre-temps, des faiblesses, des erreurs de juge- 
ment, comme dit l'amiral Villeneuve lui-même, 
« de mauvais mâts, de mauvaises voiles, de mau- 
vais officiers et de mauvais matelots » . 

L'Empereur ne veut point entendre à cela. Si on 
est battu, c'est trahison ou incapacité. Dès avant 
Trafalgar, lors de la rentrée de Villeneuve à Cadix, 
il a pensé à le faire traduire en conseil de guerre. 
Il l'a destitué et remplacé ; mais Villeneuve, cro- 
yant qu'on met en doute son courage personnel, 
a combattu dans des conditions formelles d'infé- 
riorité ; tout a tourné contre lui et il a succombé. 



NAPOLÉON ET LKS UHULOTS DE L ILE D AIX 133 

Et c'est à des causes semblables qu'est due la 
défaite de Leissègue au combat de Santo-Domingo, 
où l'on perd cinq vaisseaux et plusieurs milliers 
d'hommes tués, blessés ou prisonniers : insuffi- 
sance des états-majors, des équipages et surtout 
des canonniers. L'escadre anglaise, en totalité, a 
moins d'hommes hors de combat qu'un de nos 
vaisseaux : soixante - quatorze tués, deux cent 
soixante-quatre blessés ; et notre Alexandre trois 
cents hommes hors de combat, notre Brave deux 
cent soixante, notre Jupiter deux cents. Quant à 
la bravoure des officiers et des équipages, elle 
a été magnifique, mais en pure perte. Le combat 
de Santo-Domingo est du 6 février. Il fut le der- 
nier livré en escadre sur l'Atlantique. 

Désormais, c'est une tactique différente qu'adopte 
l'Empereur ; il attend qu'il ait forgé l'outil qui lui 
assurera la victoire. Partout il construit des navi- 
res ; Anvers devient, au nord, un immense chan- 
tier ; Cherbourg sera le plus vaste des ports de 
refuge et les rades de Rochefort abriteront des 
flottes entières. 

Les Anglais, ne pouvant plus attaquer en pleine 
mer les escadres qu'on leur dérobe, viennent les 
chercher dans les ports et les rades. Enorgueillis 
par les succès qu'ils vont remporter à l'ile d Aix, 
ils dirigeront, dans cette même année 1809, une 
expédition sur Walcheren et Flessingue, avec 
Anvers pour objectif ; mais alors c'est sur terre 
qu'ils combattent, et leur infructueuse entreprise 



134 POUR L EMPEREUR 

échoue misérablement. Pourquoi n'en a-t-il pas 
été de même à l'ile d'Aix ? 

En 1808, l'empereur avait ordonné qu'on y 
exécutât d'urgence des travaux qui eussent mis la 
rade à l'abri; on a négligé de s'en occuper; ils 
sont à peine commencés et, grâce à cette incurie, 
les Anglais obtiennent, les 11 et 12 avril, un suc- 
cès mémorable, qui doit d'autant plus les enor- 
gueillir que, comme à Quiberon, le sang anglais 
n'a point coulé. 

Le 24 février, l'escadre de Brest, sous l'amiral 
Willaumez, s'était venue abriter dans la rade. Le 
15 mars, Willaumez, relevé de son commande- 
ment, a été remplacé par l'amiral Allemand, qui 
s'est employé, sans trouver près de la marine les 
secours nécessaires, à construire une estacade et 
à mettre les onze vaisseaux et les quatre frégates 
rangés sous son pavillon à l'abri des brûlots avec 
quoi les Anglais se flattaient de les détruire. A la 
vérité, ce système de guerre ne leur avait point 
réussi contre la flottille et le port de Boulogne, 
mais ils comptaient que le colonel Gongreve l'avait 
perfectionné et ils l'avaient appelé, pour pré- 
sider à la destruction, à rejoindre de sa per- 
sonne la flotte anglaise, composée de onze vais- 
seaux, sept frégates, trois corvettes, treize petits 
bâtiments, quarante transports ou brûlots et trois 
navires-machines infernale^ à la Gongreve. 

L'histoire du combat de l'île d'Aix est demeurée 
singulièrement confuse. La France y perdit quatre 



>Al'OLEU> ET LES BRULOTS DE L ILE D AIX 13o 

vaisseaux, une frégate, des masses d'artillerie, de 
munitions et d'approvisionnements. Pourquoi ? En 
grande partie parce que les forts n'avaient pu 
utilement tirer contre les navires anglais. Le com- 
mandant Leclerc, commandant le poste de l'ile 
Madame, écrivait, le 14 avril, à M. Kérangal, 
commandant d'armes : « On peut considérer toutes 
les poudres existantes ici comme hors de service 
pour la guerre ; elles sont détériorées et sans 
force, s'écrasant sous les doigts comme une pâte 
de charbon. J'ai reconnu, avec douleur, que les 
gargousses apprêtées avaient été saignées. » D'au- 
tres gargousses étaient composées de charbon et 
de terre, sans un grain de poudre. 

L'Empereur ordonna qu'on fit toute la lumière 
et qu'on ne ménageât personne, qu'un conseil de 
guerre fût assemblé devant lequel comparaîtraient 
les officiers reconnus coupables d'avoir abandonné 
leurs navires ou de n'avoir point combattu avec 
énergie. Il ordonna qu'on publiât toutes les pièces. 
Or, une grande partie fut soustraite et a disparu ; 
l'amiral Allemand, qui eût dû porter la respon- 
sabilité la plus lourde, ne fut point inquiété et fut 
même récompensé, tandis que le capitaine de vais- 
seau Lafon était condamné à mort et exécuté ; que 
le capitaine de vaisseau Lacaille était puni de la 
destitution et de deux années de détention. 

Déjà Lacaille lui-même, le fils de Lafon, 
^I. H. Moulin et M. Salneuve avaient consacré 
des mémoires, des brochures, même des ouvrages 



d36 POUR L EMPEREUR 

de plusieurs volumes (Lafon), à cette affaire des 
brûlots, mais ils n'avaient pu réunir la documen- 
tation nécessaire pour asseoir un jugement im- 
partial. On doit penser qu'un tel arrêt va être 
rendu par le commandant J. Silvestre, ancien 
directeur de l'Intérieur en Cocliinchine, dont la 
compétence sur la matière coloniale est si bien 
établie qu'il en professe àl'Ecole libredes sciences 
politiques, et qui, habitant Rochefort une partie 
de l'année, y consacre ses loisirs à des études 
d'histoire locale touchant essentiellement à l'his- 
toire générale. C'est ainsi qu'on lui doit un livre 
excellent, publié d'abord à Rochefort, sous le titre 
La Malmaison, Rochefort, Sainte-Hélène^ puis, à 
Paris, sous le titre De Waterloo à Sainte-Hélène, 
et qu'on lui devra demain Les Brûlots anglais en 
racle de Vile (TAix. 

C'est l'œuvre d'un patriote en quête de justice 
et de vérité, qui apporte, il faut le reconnaître, 
des documents terriblement accusateurs contre le 
ministre et les bureaux de la Marine, en même 
temps qu'ils justifient amplement l'attitude et la 
conduite de Napoléon, qui, exaspéré du désastre 
atteignant ses vaisseaux jusque dans ses ports, 
était en droit et en devoir de demander des comp- 
tes et ne pouvait penser qu'on les lui fausserait 



L'EMPEREUR ALEXANDRE 



(1) 



Avec une admirable persévérance et sans se 
laisser interrompre par les obligations de toutes 
sortes qui lui incombent, le grand-duc Nicolas Mi- 
khaïlovitch poursuit le cycle de ses travaux sur 
l'empereur Alexandre I^"". Après ses pénétrantes 
études sur les Dolgorowki, sur Paul Stroganoff, 
sur l'impératrice Elisabeth, sur la grande-du- 
chesse Catherine, sur les généraux aides de camp, 
après la publication intégrale des rapports des 
agents français de 1807 à 1812, et la mise au 
jour de ces Portraits russes dont le texte forme le 
plus intéressant dictionnaire biographique des 
personnages remarquables ayant vécu en Russie 
durant la fin du dix-huitième siècle et le commen- 
cement du dix-neuvième, l'éminent président de 
la Société impériale d'histoire aborde, non sans 
quelque appréhension, la redoutable et mysté- 

(1) Le Gaulois, 20 janvier 1913. 

8. 



138 POUll L EMPEUEUU 

rieuse figure de l'Empereur. Trop pénétré de la 
rigueur des procédés modernes d'investigation et 
de recherche pour porter sur un tel sujet un juge- 
ment qu'il estimerait prématuré, il ne prétend 
point écrire «une histoire du règne d'Alexandre I*"" » 
c'est tout juste un « essai d'étude historique », 
sur « le caractère et l'œuvre non seulement de 
l'Empereur, du souverain russe, mais de l'homme ». 
Pour parvenir à des résultats qui le satisfassent, 
il n'a négligé aucunedes sources auxquelles il a pu 
se ménager un accès, et s'il lui est loisible de 
regretter que l'empereur Nicolas I*^"" ait systéma- 
tiquement détruit une quantité de documents inté- 
ressants sur le règne de son frère, et en particu- 
lier ceux émanant de l'impératrice Marie-Feodo- 
rowna ; s'il se plaint justement qu'en Russie on 
lui ait fermé certaines archives privées et qu'en 
France on ait jugé à propos de lui refuser des 
mémoires et des correspondances qu'on avait mis 
à la disposition de M. Thiers et de M, Albert 
Vandal, du moins n'a-t-il négligé aucun moyen, 
et, dirai-je, aucune sollicitation, pour parcourir 
au moins les documents qui eussent pu, sur le 
personnage qu'il étudie, lui apporter un complé- 
ment d'information. Mais aussi se réclame-t-il 
d'une école historique où l'on ne sait point ache- 
ter, par des complaisances effectives ou tacites, 
des faveurs compromettantes. A toute pageilrend 
justice à notre cher Albert Sorel, « à son modèle 
d'esprit critique, à cette netteté et cette simplicité 



l'empereur ALEXANDRE 439 

qui font le gmnd mérite du sympathique et émi-"^ 
nent écrivain » ; Albert Sorel était de ceux dont 
on craint l'investigation ; il n'hésitait point à 
mettre les noms sur les masques et n'était pas 
plus retenu par la crainte des responsabilités qu'il 
n'était alléché par l'espoir des succès mondains. 
Se réclamer d'une telle méthode, c'est une profes- 
sion de foi. 



S'il a manqué au Grand- Duc le texte de docu- 
ments dont certains ont été approchés de si près 
par Bailleu, Martens, Sorel et Nesselrode que la 
brèche y est ouverte, et qu'on peut énumérer 
déjà certaines des contre-vérités qu'ils ont eu pour 
objet de révéler et d'accréditer le moment venu, 
l'impérial écrivain a du moins recueilli un ensem- 
ble de renseignements tel qu'aucun historien jus- 
qu'ici n'en avait rencontré. Non seulement il a 
puisé à son gré dans les manuscrits de la Biblio- 
thèque personnelle de Sa Majesté l'Empereur, 
dans les archives de l'Empire et les archives de 
la Guerre, mais il a utilisé les archives des 
Affaires étrangères de France, d'Autriche et de 
Prusse ; il s'est heurté, sans doute, aux consignes 
d'ailleurs parfaitement légitimes, qui régissent 
en Angleterre les dépêches quelque peu confiden- 
tielles. Lorsqu'une nation a pratiqué, durant deux 
siècles et demi, une politique inflexible où elle n'a 



UO PO LU L EMPEREUR 

connu de scrupules que lorsqu'ils lui étaient utiles, 
elle a dû employer des procédés et combiner des 
moyens qu'elle n'a aucun besoin de faire connaître, 
non parce qu'ils pourraient sembler honteux ou 
criminels, mais parce qu'ils peuvent lui servir 
encore. 

Le grand-duc Nicolas, procédant comme il a 
fait dans ces précédents ouvrages, expose le ré- 
sultat de ses recherches : puis il publie en appen- 
dice sa documentation qui est des plus abondantes 
et des plus variées. Ici, le texte de rédaction aune 
importance, une étendue, une cohésion exception- 
nelles ; il renferme les éléments de documentation 
qui semblent le plus probants et il constitue le 
précis le plus juste et le plus impartial qu'on ait 
écrit de la vie de l'Empereur Alexandre. Il est par- 
tagé en cinq chapitres : Péi^iode cVJiésitatioiis, de 
1801 à 1807 ; V Alliance avec Napoléon, de 
1807 à 1812 ; la Lutte contre Napoléon, de 1812 
à 1814 ; V Epoque des Congrès, de 1816 à 1822 ; 
enfin, de 1822 à 1825, Désenchantement général. 

On ne doit point s'en rapporter à ces rubriques 
pour prendre une idée des matières qui se trou- 
vent abordées dans ces cinq parties : de même, 
doit-on tenir compte que le texte, écrit primitive- 
ment en russe, a été traduit en français, avec infi- 
niment de soin assurément, mais avec une certaine 
lourdeur qui ne se rencontre pas dans l'original, 
d'une langue, à ce que disent les connaisseurs, 
impeccable, vivante et vibrante. 



L EMPEREUR ALEXANDRE 141 



Pour donner une idée de la liberté d'esprit et de 
l'indépendance avec lesquelles sont traitées les 
questions les plus délicates, il suffit d'indiquer 
qu'une notable partie du chapitre premier est con- 
sacrée à exposer le meurtre de l'empereur Paul et 
à déterminer quelle part de responsabilité in- 
combe à son fils. 

En dehors des documents émanés de la Biblio- 
thèque personnelle de l'Empereur, le grand-duc 
a utilisé, pour un tel récit, une quantité de té- 
moignages inédits, tels que les mémoires du poète 
Pouchkine, de Langeron, de Davidoff, de Gretch, 
les récits de plusieurs des conjurés, les lettres de 
La Harpe et surtout une lettre du prince Yachvil : 
celle-ci tout à fait admirable. On y prend pour la 
première fois une idée à peu près nette de l'état 
d'esprit qui a déterminé la catastrophe et on ne 
saurait nier la part qu'y ont prise certaines idées 
vraiment supérieures de mysticisme patriotique. 

L'article des Réformes, si brillamment et si 
complètement exposé dans le Comte Paul Stro- 
ganoff\ se trouve complété d'une façon singu- 
lièrement heureuse par la publication des lettres 
de La Harpe et de Czartoryski. Pour celles-ci, 
M. de Mazade en avait édité un grand nombre, 
mais ce sont celles que M. de Mazade avait écar- 



142 POUR L EMPEREUR 

tées qui paraissent à présent et elles ne semble- 
ront pas des moins piquantes. 

Pour le second chapitre, une des sources essen- 
tielles vient des archives viennoises : c'est la cor- 
respondance qu'entretint avec son gouvernement 
l'ambassadeur d'Autriche, le coriite de Saint-Ju- 
lien, de 1809 à 1812. Là ne se trouve pas encore 
dévoilée la duplicité de la cour de Vienne ; M. de 
Metternich n'avait point pour habitude de confier 
ses secrets aux agents officiels, publiquement 
accrédités ; il les réservait à ses agents person- 
nels ; mais les papiers de ceux-ci existent ; l'on 
est assuré qu'avant quelques mois, quelques 
semaines peut-être, éclatera une révélation qui 
aura pour effet d'établir d'une façon indiscutable 
la bonne foi de Napoléon vis-à-vis de l'Autriche 
et l'entière duplicité de celle-ci. De toutes les ca- 
lomnies savamment répandues et accréditées par 
Metternich, grâce à un historien français com- 
plaisant — ou dupé — dont quantité de biogra- 
phes ou d'essayistes se font encore les échos, il ne 
restera rien, pas même de quoi étayer une pauvre 
petite déclamation sur l'ambition de Napoléon. 
Déjà les lettres de Kocheleff, de Stackelberg et de 
Saint-Julien, que publie le grand-duc , ne sau- 
raient guère laisser de doute, dès qu'on a quelque 
habitude de manier les pièces diplomatiques ; 
mais il y a mieux, et on le verra bientôt. 



L'EXfPEREUR ALEXAN.IRE 143 



Ce sont là des documents admirables, mais il 
en est de plus curieux encore : les lettres de 
l'Empereur au prince Golitzine, qui forment la 
base de la documentation de la partie du cha- 
pitre IV', Mysticisme. Lorsque survint Mme de 
Krudner, le terrain était préparé depuis dix ans, 
et cet attrait pour la mystique achève de donner 
au caractère d'Alexandre une tournure byzan- 
tine tout à fait singulière ; les lettres au prince 
Golitzine servent d'introduction aux lettres 
d'Alexandre au pape Pie VIT, de la baronne 
Krudner à Alexandre. 

Sur la dernière partie du règne, le grand-duc 
a eu la bonne fortune de rencontrer les rapports 
des agents français à Pétersbourg, de sep- 
tembre 1816 à octobre 1825 : il s'en trouva qui 
furent des hommes d'une perspicacité et d'une 
valeur hors ligne, possédant au suprême degré 
l'art d'observ^er et de rendre compte. Alors, il v 
avait une diplomatie française ; elle se recrutait 
dans des classes de la société où Ton sait voir de 
même qu'on sait agir, où le don de tourner un 
billet est de race et d'essence, où l'on n'ignore pas 
plus comme on parle aux souverains que comme on 
s'adresse à des égaux, où l'on est assuré de l'édu- 
cation des gens cpi'on mène avec soi comme de 
leur origine. Je reviendrai quelque jour sur le 



144 POUR L EMPEREUR 

personnel diplomatique de la Restauration : il vaut 
la peine qu'on l'étudié. 

Pour l'instant aurai- je réussi à inspirer quelque 
désir qu'on lise ce livre, l'un des plus profonds et 
des plus neufs qu'on ait publiés depuis longtemps 
sur une matière d'histoire. L'édition russe tirée à 
grand nombre fut épuisée en quelques jours et 
les exemplaires font prime. Si l'on a chez nous 
quelque souci de l'histoire vraie, le même succès 
attend l'édition française et l'on verra se renou- 
veler l'empressement avec lequel fut accueillie, 
il y a deux ans, V Impératrice Elisabeth. 



TRIANON SOUS NAPOLEON 



CONFÉRENCE DONNEE AUX « AMIS DE VERSAILLES » 
DANS LA SALLE A MANGER DU GRAND-TRIANON <** 



Mesdames, 

Je ne suis point un habitué de Versailles, sur- 
tout du Versailles royal, et je me donnerai bien 
garde de braconner sur les terres que s'est réser- 
vées mon ancien collaborateur, M. Pierre de 
Nolhac, juge et maître de cette capitainerie. Ce 
fut à lui que s'adressèrent naturellement les Amis 
de Versailles lorsqu'ils désirèrent s'instruire des 
origines de Trianon et de son histoire Louis- 
Quatorzienne : il est sans doute un autre Trianon 
puisque votre président, auquel quarante années 
d'une amitié sans nuage ne me permettent de rien 

(1) 20 juin 1910. 



146 POUR L EMPEREUR 

refuser, me requiert d'y parler. Il sait que ce dont 
je parle volontiers, c'est de Napoléon ; je pense 
que vous le savez aussi, et qu'il n'y a point de 
vous à moi la moindre dissonance à ce sujet. 

Pourquoi Napoléon ici? Simplement qu'il y est 
chez lui : Louis XIV édifia cette maison royale 
où passèrent assez peu Louis XV et Louis XVI ; 
mais, sans Napoléon, qu'en subsisterait-il? Lui 
seul a tiré ce monument de la ruine, comme il en 
a tiré la France. N'eût-il fait que traverser ces 
salons, cela suffirait; mais, des jours lumineux de 
son avènement aux heures funèbres oii les traîtres, 
complices de l'Etranger et payés par lui, machi- 
nèrent sa chute et le partage de la France, une 
suite d'événements, qui se rattachent intimement 
à sa vie et la caractérisent, se sont déroulés entre 
ces murs et s'y rendent encore plus tragiques. 

Toutefois, il ne faudrait point s'imaginer que 
le décor ici soit demeuré tel qu'au temps de Na- 
poléon. Les extérieurs furent, par ses ordres, réta- 
blis tels qu'ils étaient sous Louis XIV, sauf que 
jadis, sur la terrasse, au long de la balustrade^ 
des vases et des groupes disposés de distance en 
distance rompaient la monotonie d'une ligne basse 
trop étendue et y pDsaient des saillies dont l'ab- 
sence se fait cruellement sentir. 

Mais, à l'intérieur, toutou presque des décora- 
tions, tout du mobilier fut l'œuvre de Napoléon. 
La République avait vendu aux enchères le mobi- 
lier de Versailles et des Trianons ; pour appeler 



TRIA>*ON SOCS NAPOLEON 1 iT 

les amateurs étrangers et hâter la dispersion de 
ce qui fut à l'usage des tyrans, elle avait levé à 
la sortie les droits de douane pour tous les objets 
en provenant. Napoléon eut tout à faire ; il n'y a 
ici que les meubles datant de l'époque impériale 
ou postérieurs à cette époque qui aient une origine 
authentique et une provenance certaine. Quant aux 
distributions intérieures, elles ont subi de chaque 
génération des modifications et des appropriations ; 
elles furent conformées aux modes d'existence et 
aux exigences familiales. Trianon en particulier, 
<q)rès les réfections intégrales de Napoléon, qui 
avait accepté telle quelle la maison royale, fut 
modifié de fond en comble par Louis-Philippe. 
Ainsi on changea alors les distributions acces- 
soires des Grands Appartements pour y trouver 
les petites pièces de service ; on augmenta consi- 
dérablement l'appartement du Roi et de la Reine, 
et on le compléta ; on retira de l'aile du Midi les 
cuisines et leurs annexes qui furent établies en 
sous-sol ; on détruisit les logements de suite à 
l'aile gauche de la cour d'entrée pour y créer un 
appartement à Madame Adélaïde ; on assainit et 
on améliora le corps de bâtiment de droite, et « on 
y pratiqua des appartements commodes et agréa- 
bles » ; on rétablit la galerie en aile conduisant 
de l'appartement en retour au corps de bâtiment 
appelé Trianon-sous-Bois et on y installa une salle 
à manger; on pratiqua sous les bâtiments, depuis 
les cuisines jusqu'à l'extrémité de l'aile de Tria- 



148 POUR L EMPEREUR 

non-sous-Bois, un corridor souterrain assainissant 
toutes les pièces, procurant, outre des facilités de 
service, des facilités de chauffage ; et encore bien 
d'autres améliorations, aménagements, conforta- 
tions et transformations. Dans ces conditions, il 
reste peu de chose, bien peu de chose des aména- 
gements antérieurs. 

Irai- je me plaindre et réclamer qu'on restitue 
Trianon tel qu'il fut au temps de Napoléon ? En 
vérité, je serais bien sot : chaque souverain qui 
habita les palais du Domaine royal y marqua son 
empreinte. Louis-Philippe a droit à sa place tout 
comme Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Je ne 
suis point de ceux qui prétendent arracher une 
seule page du livre de noti*e histoire, qui en dé- 
daignent une seule époque ou qui méprisent une 
période d'art. On peut apprécier moins ou plus les 
œuvres produites de 1830 à 1848, mais ici fort 
heureusement, sauf la déplorable chapelle, la par* 
tie de décoration exécutée au temps de Louis- Phi- 
lippe ne jure point avec celle exécutée au temps de 
Napoléon, cela par une raison fort simple: Napo- 
léon et Louis-Philippe avaient le même architecte. 
Sans doute, en vingt ans, le style s'était alourdi 
et sensiblement abâtardi, surtout dans ce qui était 
du mobilier ; sans doute, le travail de l'ébéniste, 
du bronzier, du ciseleur, était à présent fait à la 
grosse, mais, dans les bâtiments, la tradition se 
perpétuait ; Percier et Fontaine continuaient à 
appliquer des motifs de décoration datant de l'Em- 



TRIANON SOLS NAPOLEON 149 

pire, en sorte que l'ensemble des restaurations 
dans les palais, durant la première moitié du dix- 
neuvième siècle, présente une unité appréciable, 
telle qu'on ne saurait détacher soit les parties an- 
térieures à 1814, soit celles postérieures, sans 
risquer de se tromper grossièrement. D'ailleurs, à 
quoi cela sen-irait-il ? La destruction est odieuse 
et elle est stupide : ce qui fut aboli l'est pour ja- 
mais, et nul ne parviendra à le ressusciter ; on en 
tentera des reproductions, des reconstitutions, des 
restitutions ; mais, aux connaisseurs, ces œuvres 
d'art réalisées d'après des documents incomplets, 
.souvent inexacts et parfois suspects, paraîtront 
toujours ce qu'elles sont, des approximations où, 
à chaque clou, à chaque soudure, à chaque lé 
d'étoffe, éclate le truquage, la malfaçon et, comme 
dit notre peuple, le toc. 

L'Empereur avait l'horreur du toc. Tout ce qui 
fut construit, bâti, forgé, fondu, ciselé, sculpté 
sous son règne le fut pour la suite des âges ; on 
peut en contester le goût, on ne saurait rien re- 
prendre ni à la qualité des matériaux, ni à la per- 
fection de la main-d'œuvre, et ainsi allait-on au 
grand et n'épargnait-on rien. 

Dès que Napoléon-Bonaparte, Premier Consul 
à vie, eut, pai* le sénatus-consulte du 28 floréal 
an XII, été présenté pour empereur au peuple 
français ; dès qu'il eut, du peuple, par 3.572.329 
suffrages, reçu le gouvernement de la République 



450 POUR L EMPEREUR 

française, certains palais nationaux furent, en 
vertu des dispositions de la Constitution de 1791, 
remis à l'intendance de la Couronne ; l'Empereur 
s'occupa alors de les visiter et de déterminer l'ordre 
dans lequel ils seraient tirés de leurs ruines. 

Il ne parait point être venu à Trianon, au moins 
en visite officielle, avant le 22 ventôse an XIII 
(13 mars 1805). Sans doute a-t-il pris la forme 
impériale il y a dix mois, depuis le 29 floréal an XII 
(19 mai 1804), mais tant d'affaires l'ont occupé! 
Du 29 messidor an XII (18 juillet 1804) au 20 ven- 
démiaire an XIII (12 octobre), il est à Boulogne, 
à Ostende, à Aix-la-Chapelle, à Mayence ; puis, 
c'est le voyage à Fontainebleau, les fêtes du cou- 
ronnement, des séjours à Boulogne, à Malmaison, 
à Saint-Cloud, à Rambouillet, tout cela en courant 
et dans une fièvre continuelle. Mais, avant de 
partir pour l'Italie, il veut voir Trianon, sur quoi 
il a des desseins. 

Il y vient de Malmaison, où il est de la fin de. 
février ; il donne dès lors ses ordres pour la ré- 
fection complète du palais, la mise en état des 
appartements, la réparation et la reconstruction 
des murs bordant le Grand-Canal, le rétablisse- 
ment de tous les conduits, aqueducs et rigoles 
alimentant les jets, les cascades et les bassins des 
eaux de Versailles : en même temps pour la réso- 
lution du bail du cafetier qui occupe le Petit-Tria- 
non et en a fait un jardin de plaisir. 

Il y revienthuit jours après, le 22 mars (l^'ger- 



TRIAXOX SOUS >APOLÉON 154 

minai). Il fait à sa façon la visite de tout et dis- 
pose Torganisation administrative, même la repré- 
sentation décorative. Il prépose à la direction des 
travaux l'architecte Trepsat, auquel il porte un 
intérêt particulier, parce qu'il fut grièvement 
blessé le 3 nivôse, lors de l'explosion de la ma- 
chine infernale ; il a déjà promu au gouvernement 
de Versailles, les Trianons, Saint-Germain et 
Rambouillet, un gouverneur, le général Dessoles, 
celui-là même qui fut des plus ardents à conspirer 
contre lui ; un sous-gouverneur, le général La- 
planche-Mortière, et un adjudant, le colonel Du- 
moustier; mais ce brillant état-major est pour la 
parade. C'est au concierge qu'est remis de fait le 
pouvoir exécutif. Celui-ci est aussi nommé en ger- 
minal an XIII, et c'est un nommé Lagrange, pro- 
tégé très particulier de Joséphine, qui, mort en 
1808, fut alors remplacé par un sieur Marcilly, 
ancien contrôleur de la maison du roi Joseph. Le 
concierge était la cheville ouvrière ; il avait la res- 
ponsabilité de tout le matériel, la surveillance de 
tous les employés, et, lorsque le palais était habité, 
ses fonctions allaient à l'infini. La nomination du 
concierge marque le premier acte de l'installation 
souveraine. En même temps que Lagrange, sont 
nommés les portiers, un pour le Crand-Trianon, 
deux pour le Petit, et deux balayeurs. Les travaux 
sont poussés avec une activité très grande. Il est 
dépensé aux bâtiments, durant cette seule année, 
247.961 fr. 92, eten ameublement, pour le Grand- 



f52 POUR L EMPEREUR 

Trianon seul, 167.215 fr. 73. Au Petit-Trianon, 
où il a fallu non seulement résilier le bail du cafe- 
tier qui en était locataire, mais congédier trois 
petits rentiers qui étaient établis dans les com- 
muns, l'ameublement, tout entier neuf, monte à 
150.454 fr. 82. 

L'Empereur résolut de réunir les jardins du 
Grand et du Petit Trianon, ce qu'il fit en jetant 
un pont sur l'allée qui les séparait; il régularisa 
Fabord des deux palais par des avenues et des 
grilles d'entrée. Aux jardins, il nomma, pour les 
pépinières, deux inspecteurs et un garçon, pour 
chacun des palais, un jardinier chargé de choisir 
et diriger les manœuvres : les gages ne dépas- 
saient point 6.500 francs, mais, dans le seul 
an XIII, l'entretien des jardins coûta 15.348 fr. 73, 
les travaux neufs montèrent à 8.340 francs. 

Pour rendre habitable le Grand-Trianon, la pre- 
mière nécessité — et aussi le premier ordre 
donné — avait été de fermer par des portes vi- 
trées le vestibule à jour, de façon à établir une 
communication d'une aile à l'autre. Cet ordre 
n'avait point été donné à la légère, et l'Empereur 
en dégagea par la suite la philosophie : lorsque 
les architectes lui présentèrent les plans du pa- 
lais qui, construit sur les hauteurs de Chaillot, 
devait porter le nom de palais du Roi de Rome, 
un large vestibule à jour et à colonnes séparait, 
comme dans le château de Louis XIV, l'habita- 
tion en deux parties : celle de droite était pour 



TIUA.NU.N ?;OLS NAl'OLEO.N 153 

l'Empereur, celle de gauche pour l'Impératrice. 
<i II ne faut pas, dit Napoléon, que l'appartement 
de réception, où tout le monde peut et doit abor- 
der, soit placé entre le mien et celui de la mère 
de mes enfants. Comment pourrai-je, dans une 
demeure ainsi divisée, aller librement, sans dé- 
ranger personne, me délasser des fatigues de mes 
travaux ordinaires ? Louis XIV, au milieu de ses 
nombreux enfants, n'avait pas de famille; il 
fuyait l'ennui, et moi je cherche des loisirs et du 
repos. Trianon ne me convient pas : c'est un lieu 
fort joli, sans doute, mais il n'y faut rester que 
quelques jours. » 

Au moins la personne à laquelle il destinait alors 
le palais pourrait-elle, moyennant ces fenêtres, 
se contenter de l'habitation. C'était sa mère, tout 
récemment revenue d'Italie, où elle avait suivi 
son fils Lucien, Les ambitions qu'on avait suggé- 
rées à Madame Bonaparte la mère n'étaient point 
médiocres. Elle ne prétendait rien moins qu'em- 
porter pour Lucien sa rentrée en grâce, pour elle- 
même un titre d'impératrice, une maison égale 
presque à celle de l'Impératrice régnante et une 
dotation pareille à une liste civile. Lorsque, lasse 
de bouder, elle daigna à la fin revenir et prendre 
possession, pour sa demeure à Paris, de l'hôtel de 
Brienne que Lucien lui avait cédé et que l'Empe- 
reur avait payé, elle avait reçu le titre de Ma- 
dame, — Madame, comme était qualifiée ci-de- 
vant la première princesse du sang, — à quoi on 

9. 



154 POUR L EMl'EREUR 

ajouta: Mère de S. M. l'Empereur, et qu'on pré- 
cédait de l'Altesse Impériale ; son fils l'avait déco- 
rée de la dignité de Protectrice des Sœurs hospi- 
talières et des Sœurs de Charité dans toute l'éten- 
due de l'Empire ; il lui avait formé une maison de 
grands seigneurs et de grandes dames d'ancien et 
de nouveau régime: Fontanges et Saint-Pern, 
Brissac et Beaumont,la maréchale Davout, la ma- 
réchale Soult et Mme Junot ; il avait tenu avec 
elle sur les fonts le second fils du prince et de la 
princesse Louis, auquel Sa Sainteté le Pape con- 
féra le^sacrement du baptême ; bref, il l'avait trai- 
tée en fils très respectueux et très tendre, et l'on 
peut [bien dire qu'il l'avait comblée. Mais elle 
n'était point de cet avis ; et d'abord eùt-elle voulu, 
outre l'appartement que le Pape allait abandonner 
aux Tuileries, un palais national pour y passer la 
belle saison à la campagne. L'Empereur lui offrit 
le Grand-Trianon où, disait-on, tous les travaux 
allaient être terminés. Partant le 31 mars (10 ger- 
minal) pour le couronnement d'Italie et y emme- 
nant toute sa cour, dont le grand-maréchal Duroc, 
auquel il s'en rapportait de ces détails, il dut s'en 
remettre à l'intendant général Fleurieu de veiller 
à l'achèvement. Fleurieu vint donc le 19 germinal 
(10 avril) prendre les ordres de Madame au sujet 
de son installation et la prier de dire le nombre 
d'appartements qu'elle voulait pour sa suite. Elle 
pourrait, disait-il, entrer à la fin de floréal (fin 
avril-mai). 



TRIANO>' SOUS NAPOLEON 155 

En même temps, car l'Empereur pensait à tout, 
avait-il ordonné de mettre à la disposition de la 
princesse Paulette le Petit-Trianon. Ainsi la mère 
se trouverait-elle tout à portée de sa fille préférée, 
jouirait de sa compagnie et recevrait ses soins. 
Toutefois, comme l'achèvement des travaux au 
Petit-Trianon pouvait tarder, car la princesse ne 
supportait pas plus que son frère l'odeur delà pein- 
ture, qu'elle fût à l'huile ou à la colle, l'Empereur 
lui avait, en attendant, assigné un appartement au 
palais de Saint-Gloud, et M. de Fleurieu était 
chargé de lui en faire part. La princesse témoigna 
sa sensibilité de l'attention particulière que Sa 
Majesté avait donnée à tous les détails de son sé- 
jour à Saint-Cloud, mais elle annonça qu'elle ne 
comptait pas y aller encore, décidée qu'elle était à 
ne quitter Paris que lorsque le docteur Corvisart 
en partirait. Elle vint donc ensuite à Saint-Cloud, 
y resta peu, car l'air était trop vif pour la poitrine 
de Son Altesse, et s'installa en juin au Petit- 
Trianon. 

Avec la princesse Paulette, qui aimait son frère 
et le tenait pour le maître, Fleurieu ne devait avoir 
aucun ennui ; elle organisait les choses à sa guise, 
et, dans un palais de l'Empereur, se contentait 
assez facilement ; mais il n'en allait point de 
même de Madame et surtout de la bande corse qui 
formait son intimité et qui la poussait constam- 
ment à de nouvelles exigences. L'Empereur, lors- 
qu'il avait offert à sa mère de loger à Trianon, 



i56 POUR L EMPEREUR 

n'avait entendu ni restaurer, ni meubler en entier 
le palais. Il avait destiné à Madame l'aile dite du 
Dauphin, avait fixé la somme affectée à l'ameu- 
blement et visé l'état où l'appartement qui lui 
était réservé était détaillé pièce par pièce. Tous 
les aménagements étaient terminés lorsque, le 
16 floréal (6 mai), Madame se rendit à Trianoïi 
de sa personne pour s'assurer par elle-même de 
l'état des travaux. « Elle fut bien étonnée de les 
trouver si peu avancés; mais ce qui a surpris 
bien davantage Son Altesse Impériale, c'est l'in- 
suffisance et même le peu de convenance du loge- 
ment préparé pour son service. Sa chambre à cou- 
cher lui parait d'une incommodité notoire; il n'y a 
point de cabinet de toilette contigu, et les femmes 
de service sont beaucoup trop éloignées. On ne 
peut parvenir au salon qu'en traversant la chambre 
à coucher ou en passant par les garde-robes. » 
Et qu'est-ce que les logements destinés aux dames 
et aux officiers de la maison ? Ils ne sont précédés 
par aucune pièce et donnent sur la cour par des 
portes vitrées. Enfin, l'appartement de Madame 
est tourné au nord ; il est désagréable et malsain. 
Conclusion : En parcourant le palais, Madame 
s'est assurée qu'il serait plus convenable de faire 
préparer l'autre pavillon, et elle le distribue selon 
son gré. « Si ce nouvel arrangement ne s'effectue 
pas, écrit le secrétaire, Son Altesse Impériale ne" 
pourra pour cette saison profiter de l'agrément du 
séjour qu'elle se promettait de faire à la campagne 



TRIA^ON SOUS ÎÎAPOLEOX 157 

et que l'état de sa santé rend indispensable. Tria- 
non ne pourra plus être que le but de quelques 
promenades et un lieu de résidence passager, ce 
qui n'était point dans les intentions de l'Empereur 
lorsqu'il a ordonné la destination de ce palais au 
service de Madame. » 

M. de Fleurieu, conseiller d'État, grand-officier 
de la Légion d'honneur, intendant général de la 
Maison et grand-officier de la Couronne, se trouve 
ainsi mis en demeure de répondre point par point 
aux plaintes que Madame lui adresse ; il prouve 
que tout sera prêt dés les premiers jours de prai- 
rial fin mai-juin) ; il dit qu'on a attendu pour 
poser les sonnettes la présence vainement récla- 
mée de l'intendant de Madame ; il démontre qu'il 
V a erreur même dans l'orientation ; l'apparte- 
ment de Madame est au couchant, le salon et le 
boudoir au ïnidi. Pour le reste, Fleurieu se re- 
tranche derrière les ordres de l'Empereur, auquel 
il en a référé. Aussi bien l'Empereur lui donne-t-il 
pleinement raison, il lui écrit cette lettre demeu- 
rée inédite, qui porte leçon : « Monsieur Fleurieu, 
on a indisposé Madame contre le logement qui 
lui a été préparé dans l'aile dite du Dauphin du 
Grand-Trianon, qui est cependant la partie la plus 
convenable de ce palais ; je lui ai écrit dans ce 
sens ; j'espère qu'elle le sentira. Faites venir le 
secrétaire de ses commandements et dites-lui 
qu'une partie de ses observations est ridicule, 
qu'on n'occupe pas un palais comme une petite 



458 POUR l'empereur 

maison, qu'il faut le prendre tel qu'il est ; qu'il y 
a d'ailleurs dans le logement de Madame quatre 
belles pièces ; que si elle veut avoir cependant 
quelques lits de plus pour des personnes de sa 
Maison, je ne vois pas d'inconvénient qu'elle dis- 
pose de quelques' chambres dans le bâtiment qu'a 
fait bâtir Louis XV; que, pour rétablir Trianon, 
il faudrait dépenser six ou sept cent mille francs, 
car il y a beaucoup à réparer ; qu'enfin, voulant 
avoir un pied-à-terre pour ma chasse de Ram- 
bouillet, je m'étais réservé cette partie du palais. » 
L'Empereur avait encore dicté quelques mots, 
mais sur l'original que m'a communiqué jadis la 
regrettée marquise des Réaulx, il les a rayés de 
sa main, tant il poussait loin le respect filial! 
M. de Fleurieu triompha modestement ; il avisa 
simplement le secrétaire des commandements de 
Madame que Sa Majesté n'avait pas jugé à propos 
de changer les premières dispositions qu'elle 
avait ordonnées. 

Madame Bonaparte, née Ramolino, dut donc se 
contenter de la demeure qui avait semblé agréable 
à Louis XIV, à Louis XV et au Dauphin, et sans 
s'installer au propre, elle daigna parfois profiter 
de cette campagne. L'Empereur, d'ailleurs, estima 
que, pour tout le monde, mieux vaudrait qu'il fût 
chez lui et que sa mère fût chez elle, et, de Bo- 
logne, le 24 juin (3 messidor), il lui manda qu'il 
avait acheté pour elle le château de Pont-sur- 
Seine, qui avait été au prince Xavier de Saxe- 



TRIANON SOUS NAPOLEON 159 

« Vous avez là, lui écrivit-il, une des plus belles 
campagnes de France où, je crois, vous avez été 
il y a dix ans. C'est beaucoup plus beau que 
Brienne. Je désire que vous voyiez dans ce que 
j'ai fait une nouvelle preuve de mon désir de vous 
être agréable. » Et à l'immense château, il ajouta 
60.000 francs pour les meubles. 

Il revient d'Italie le 17 juillet (28 messidor). 
Quatre jours après, il arrive en coup de vent à 
Trianon, et c'est au Petit-Trianon, où réside la 
princesse Paulette, laquelle en trouve le séjour 
délicieux. 

Depuis qu'elle est installée, ce ne sont que 
fêtes, bals, promenades et goûters. Au retour d'une 
promenade à Satory, elle voit les bassins de Ver- 
sailles, demande qu'on fasse jouer les eaux, et, le 
lendemain, elle a le grand jeu pour elle et sa cour 
avec accompagnement de musiques militaires. Elle 
semble se porter à mei*veille ; tout le monde le 
dirait à la vie qu'elle mène, mais elle se meurt : 
c'est elle qui le déclare, et cela est grave, car elle 
a sûrement quelque chose à demander. « J'ai vu, 
a écrit Joseph à l'Empereur, Mme Borghèse, dont 
la santé est évidemment très délabrée ; elle a la 
poitrine attaquée. Elle est très bonne et très pa- 
tiente dans ses souffrances. » En effet, sa santé 
s'altère ; lorsque, de Paris où elle préfère qu'il sé- 
journe, arrive Borghèse, ce prince que, l'année 
d'avant, elle trouvait si fort à son goût et auquel 



160 POUR l'empereur 

incombe légitimement « le bonheur de la veuve 
d'un brave et de la sœur d'un héros y>, il n'est 
vraiment pas à la hauteur. Aussi, malade comme 
elle est, la princesse Paulette semble-t-elle s'être 
remise au héros de lui rendre un peu de liberté 
et déjà elle a mis les fers au feu. L'Empereur, 
arrivé le 17 juillet (19 messidor), a, dès le 20 
(l*"" thermidor), écrit au maréchal Bessières : 
« Mon cousin, j'ai nommé M. Borghèse chef d'es- 
cadron à la suite des grenadiers à cheval de la 
garde. Recommandez-le au major qui reste, afin 
qu'on lui apprenne les détails et les manœuvres 
du corps, et que, dans quelques mois, il puisse 
commander un régiment. » Gela occupera assuré- 
ment le prince. A-t-il vraiment un tel goût pour la 
gloire et le métier des armes? Peu importe, l'Em- 
pereur veut lui faire gagner son siège de séna- 
teur, sa plaque de Grand-Aigle, son collier de la 
Toison, et surtout il se soucie médiocrement de 
faire la joie du mari s'il comble les vœux de la 
femme. G'est cette nouvelle vraisemblaljlement 
que, le 21 juillet (2 thermidor), il vient annoncer 
à sa sœur. Il arrive en ouragan à l'heure du dî- 
ner. La princesse, un peu souffrante, s'est fait ser- 
vir dans ses appartements. Les dames et les offi- 
ciers, qui tiennent table dans la salle à manger, 
s'affolent en apercevant, au milieu d'un nuage de 
poussière, un escadron de guides. «G'est l'Empe- 
reur ! » Tous s'envolent pour faire toilette ; on 
enlève le couvert; mais, sur une console de l'an- 



TRIANON SOUS NAPOLEON 161 

tichambre, on oublie un huilier. « Pas d'ordre 
ici, l'argenterie traîne », dit l'Empereur. On a 
cru qu'il allait entrer chez la princesse qui occupe 
le tiers entier du bâtiment à droite, point ; il tra- 
verse la salle à manger, sort sur le parterre des 
orangers et se dirige vers le Grand-Trianon. 
L'Impératrice, les dames, les grands-officiers, les 
officiers suivent en courant, traversent le palais 
en acrobates, filent aussi vers le Grand-Trianon. 
L'Empereur y rencontre Trepsat, l'architecte, re- 
garde tout, voit tout, trouve tout si fort à son gré 
qu'il annonce à l'architecte une gratification de 
8.000 francs. Cela valait la peine de servir. Il 
s'occupe surtout des extérieurs et des jardins, de= 
cette réunion qu'il a ordonnée du petit et du grand 
palais ; puis, il rentre pour causer avec sa sœur ; 
il s'installe avec elle dans le petit salon. Entre 
autres phobies, comme on dit à présent, la prin- 
cesse Paulette avait celle des courants d'air :pour 
s'en préserver avec certitude, elle faisait appro- 
cher une échelle le long des portes, à l'endroit des 
rainures, et, ne s'en rapportant qu'à elle, elle pro- 
menait le long de celles-ci une bougie allumée ; si 
la flamme vacillait, c'était grave ; si la flamme 
fléchissait, c'était dramatique ; qu'eùt-ce été si 
elle se fut éteinte ! Alors, on renforçait les bourre- 
lets, et s'ils étaient impuissants, on condamnait 
la porte en clouant derrière des tapis. Ainsi avait- 
elle ordonné qu'il en fût pour la porte donnant du 
grand salon dans la salle à manger, de façon qu'on 



16^2 POUR L EMPEREUR 

n'accédait plus au grand salon que du petit et par 
une porte dérobée. Quand Joséphine arriva, hors 
d'haleine, suivie à distance de sa cour éparpillée, 
elle ne voulut point troubler l'Empereur en en- 
trant dans le petit salon et crut, de la salle à man-r 
ger, pouvoir passer dans le grand salon; elle 
avait compté sans le rempart des tapis ; l'inten- 
dant donna ordre de les arracher, mais ils tenaient 
si bien que Joséphine prit le parti de s'asseoir 
dans la salle à manger, sur une chaise qu'on lui 
apporta. L'Empereur sort là-dessus, ne comprend 
rien cà cet imbroglio, mais voit l'Impératrice 
assise sur une escabelle d'antichambre, et cela le 
met si terriblement en colère qu'il entremêle les' 
jurons italiens aux interjections françaises, et 
c'est alors une véritable cacophonie. 

Toutefois, il ne tint point rigueur à la princesse 
Paulette. Le 23 juillet (4 thermidor), le prince 
Borghèse recevait, par l'intermédiaire du maréchal 
Bessiçres, l'ordre de se rendre à Boulogne dans 
la huitaine et d'y envoyer immédiatement ses che- 
vaux. Pauvre Borghèse ! il ne tenait ni au bonnet 
à poil, ni au grand sabre, ni aux bottes fortes des 
grenadiers à cheval ; mais on n'est point impuné- 
ment le déplaisant mari d'un être tel que la divine 
Paulette ! 

Pour elle, elle resta indéfiniment au Petit-Tria- 
non, où son frère, six^ jours plus tard, devait en- 
core lui rendre visite à son retour du Prytanée 
militaire de Saint- Cvr. Il avait besoin de remettre 



TRIANOX SOUS NAPOLEON 165 

son Immeui', car tout, à Saint-Gyr, lui avait si 
bien déplu que, un mois plus tard, il réorganisa 
l'Ecole de fond en comble. Aux Trianons, s'il 
exerça son esprit critique, ce fut dans un sens 
d'améliorations et d'embellissements. Au Grand, 
il déclara la chambre de Madame très mal arran- 
gée. « Mon intention, écrit-il au grand-maréchal, 
est qu'elle le soit comme autrefois ; qu'il y ait 
une balustrade, un lit de parade et des meubles 
convenables à une si grande pièce. » Il passe de 
là au Petit-Trianon. « Mon intention, écrit-il, est 
qu'il soit parfaitement arrangé, que la salle de 
spectacle, les petites maisons de rendez-vous, les 
jardins soient bien entretenus et surtout les eaux 
qui sont le principal agrément de cette campagne. ^> 
Tous ces jardins lui tenaient si fort au cœur qu'il 
y revient dans une lettre à Daru, nommé inten- 
dant général en remplacement de Fleurieu, écrite 
huit jours plus tard du camp de Boulogne : 
<c Faites rétablir au Petit-Trianon les eaux 
et jardins en aussi bon état qu'ils l'ont jamais 
été. » 

Puis, c'est Austerlitz, Au retour, à la fin d'avril, 
il y a diverses visites à Versailles ; mais l'Empe- 
reur vient-il à Trianon ? Puis léna, Eylau, Fried- 
land, la paix de Tilsit : à sa rentrée, point de 
trace d'une promenade ici ; pourtant , c'est ici 
qu'il envoie les beaux objets en malachite, coupe, 
candélabres, dessus d'armoires et de consoles 
dont l'Empereur Alexandre lui a fait présent. Ils 



1(U POUR L EMPEREUR 

furent placés alors dans l'ancien Salon frais; ils 
y sont encore la plupart. 

Peut-être les chasses dans les bois de Versailles, 
en mars 1808, l'amènent-elles en vue de Trianon, 
mais pour qu'il y réside il faut une circonstance 
tout à fait à part dans sa vie : la dissolution de 
son mariage avec Joséphine. Jamais rupture ne 
fut plus pénible ; jamais l'âpre douleur n'en 
fut mieux sentie ; jamais n'apparut plus néces- 
saire et plus digne d'admiration la subordination 
du sentiment à la pensée. Il aime cette femme et 
surtout il l'a aimée ; ses sens palpitent encore à 
son souvenir et, s'il la revoyait seule, ses bras, 
malgré lui, s'ouvriraient pour elle et l'étrein- 
draient. Sans doute en connut-il de plus jeunes, 
de plus belles, de plus rares ; mais celle-ci fut la 
première, l'unique, durant ces jours où ces deux 
passions : l'amour et la gloire, s'exaltaient l'une 
l'autre dans son imagination et dans son cœur, 
portaient son esprit et ses sens à ce degré d'éré- 
thisme où la lucidité de l'un et sa faculté créatrice 
semblent parallèles à l'excitation des autres et à 
leur hypertension. Napoléon lui consacra la chas- 
teté de sa jeunesse pauvre et ardente ; il l'aima 
comme la plus désirée des maîtresses, et la plus 
sensuelle ; il l'aima comme la femme qui connais- 
sait le monde et s'y entendait ; il l'aima comme 
son auxiliaire, sa confidente (oui, pour beaucoup 
de choses !), l'associée de sa prodigieuse fortune. 
Et pour conquérir l'avenir, pour avoir des en- 



TRIA>ON SOUS NAPOLEON 165 

fants à lui, des enfants légitimes et dignes de lui 
succéder, il fallait à présent qu'il répudiât cette 
femme, pour épouser une princesse d'Europe. Il 
s'y détermina après de longues, de terribles an- 
goisses, et le drame accompli, il voulut se retirer, 
se reprendre, réfléchir, car ce qu'il comptait en- 
treprendre alors était sans précédent en France, 
ni sans doute dans aucun pays, ni dans aucun 
temps. 

Le 16 décembre 1809, à deux heures de l'après- 
midi, par une pluie sans arrêt qui glace, José- 
phine est partie pour Malmaison que l'Empereur 
vient de lui donner. A quatre heures, l'Empereur 
part pour Trianon. Pourquoi Trianon ? C'est que, 
mis à part Saint-Gloud qui touche à Malmaison et 
où vraiment trop de souvenirs réveilleraient la 
confusion des désirs, Trianon est la résidence la 
plus proche, et que là nulle réminiscence de la vic- 
time ne doit venir le troubler. Pour le défendre 
contre les Beauharnais, dont les retours peuvent 
être redoutjibles, les Bonaparte s'attachent à l'en- 
tourer, l'occuper et le distraire. Aussi jamais réu- 
nion de famille ne fut aussi nombreuse, aussi 
fournie en jolies femmes que ce triste voyage dans 
le vent, la pluie et la neige de décembre. Pauline 
y mène la beauté de Mme de Barrai, la grâce de 
Mme de Ghambaudoin, la tète sans corps de 
Mme de Mathis; Caroline, qu'accompagne la du- 
chesse de Bassano, y porte l'éclat strident de son 
rire ; Madame, sa noblesse d'attitude ; Jérôme, ses 



466 POUR L EMPEREUR 

enfantillages ; Murât, ses complaisances et ses 
rodomontades, et Louis se tient lui-même obligé 
d'y conduire sa mélancolie, ses inquiétudes et ses 
désespérances. En hommes, il y a ceux auxquels 
l'Empereur est le mieux habitué : Berthier, Duroc, 
Savary, Lauriston, Nansouty, M. de Rémusat se 
multiplie, tout prêt aux messages officieux pour 
Malmaison, où est sa femme; M. de Luçay tient 
la maison ; il y a encore de service un chambellan 
et un écuyer et les dames de l'Impératrice, car, 
l'Impératrice supprimée, les dames subsistent, et 
la duchesse de Bassano est présente avec Mme de 
Talhouet et Mme de Bouille. Pour la première fois, 
Trianon est plein presque à déborder, car, de 
Paris, tout ce qui a les entrées vient faire sa cour 
à l'Empereur. On ne voit pourtant que la famille : 
elle seule, au premier plan, s'agite pour occuper 
les heures vides, mais à tout moment l'Empereur 
échappe. Les remords qu'il éprouve vis-à-vis de 
Joséphine se traduisent en inquiétudes, en billets, 
en pages, en écuyers, en chambellans dépêchés à 
Malmaison, et aussi en rebuffades pour qui l'en- 
toure. Il essaie de tout sans trouver plaisir à rien. 
Chasse ou promenade est impossible « par le temps 
le plus affreux qu'on puisse imaginer » ; sa pensée 
se refuse au travail et il tue les heures à jouer 
aux cartes. Le ciel s'éclaircit-il, il a tout aussitôt 
l'idée de faire visite à la répudiée, mais il n'entre 
qu'à peine dans le château ; si la pluie l'y con- 
traint, il veut les portes ouvertes, n'admet point 



TRIANON SOUS NAPOLEON 167 

l'intimité du verrou poussé qui le mènerait trop 
loin. De retour, il précipite les pages, les écuyers, 
les chambellans en grappe sur la route de Rueil ; 
tant pis s'ils arrivent chez l'Impératrice et en re- 
viennent comme d'une campagne de guerre, bro- 
dés de la boue des chemins. Pourtant, tous les 
jours à Malmaison, cela ne serait pas décent. 
Allons, les veneurs ! et des cinq heures durant, 
jusqu'à nuit close, on suit des cerfs ou bien, mal- 
gré les ratés des fusils, on tue des lièvres au j)la 
teau de Satory ; mais l'aimant l'attire ; s'il vient 
un jour à Paris pour rendre visite au roi et à la 
reine de Bavière, il retourne à Malmaison ; il veut 
que Joséphine vienne de Malmaison diner avec lui 
à Trianon, et de quelles faveurs, de quelles grâces 
il l'accueille, elle, sa fille et son fils ! Et puis, 
lorsque, le 26, il quitte à la fin pour rentrer à Pa- 
ris où l'appellent les grandes affaires, c'est un au 
revoir qu'il lui dit, car elle va venir elle aussi, il 
n'en doute pas, s'installer à l'Elysée qu'il lui a 
donné. Pour elle, il eût prétendu alors créer une 
place sans précédent dans aucune monarchie mo- 
derne, une place d'impératrice douairière, près de 
l'impératrice régnante, celle-ci au premier rang 
sans doute, mais celle-là si peu en retrait et toute 
proche ! Le rang dans l'Etat n'eût différé que par 
la maternité, mais des palais de souveraine à Pa- 
ris et auprès de Paris, mais les mêmes armoiries, 
la même cuuronne, la même livrée, une maison 
aux costumes semblables; dames, chambellans, 



168 POUR L EMPEREUR 

écuyers, officiers de vénerie, pris dans les mêmes 
milieux ; autant de chevaux aux voitures pareilles, 
le même nombre de laquais devant et derrière, 
tout Textérieur de la souveraineté, cela dans la 
même ville et sur les mêmes routes, de façon que 
si les deux Impératrices se croisaient, quelle cé- 
derait le pas à l'autre ! Gela est absurde : inte- 
nable pour une Française, même accoutumée aux 
surprises qu'entraîne l'institution du divorce, par 
quoi la Famille comme la Société se trouvent dé- 
truites, que serait-ce pour une princesse catholi- 
que? Sans doute en sortirait l'immédiate révolte 
et une scandaleuse rupture; mais, en ce moment, 
Napoléon vit de roman, non de réalités. Il est sin- 
cère en cette sorte de sentimentalisme qui lui fait 
concevoir comme possible, même comme facile, 
cette existence à trois où il conserverait les jouis- 
sances de cœur du passé tout en pourvoyant à 
l'avenir de sa dynastie. Il agit de premier mou- 
vement, et lorsque, en présence de nécessités iné- 
vitables, il lui faudra revenir, il prendra des airs 
de dureté qu'un peu moins de tendresse et de pitié 
lui eût épargnés. 

Quel contraste de ce voyage au déjeuner d'amou- 
reux que, six mois plus tard, le 28 juin 1810, 
l'Empereur vient faire au Petit-Trianon avec sa 
seconde femme, l'impératrice Marie-Louise! Celle- 
ci se sent, se croit là chez elle, car on lui a dit 
assez que ce fut la maison de sa tante. Elle ne s'y 



TRIAXON SOUS NAPOLEON 169 

trouve point dépaysée comme ailleurs ; ces fabri- 
ques, très allemandes d'invention, quoique si fran- 
çaises de réalisation, l'attirent comme un coin de 
Schœnbrunn ou de Laxenburg; elle y rêve de 
goûters copieux au laitage, avec les gâteaux de 
boulangerie à la \dennoise. Cette tante, la reine 
du Petit-Trianon, la bergère de l'Empyrée, les 
mains liées sur la charrette de Sanson, son vi- 
sage aux traits impériaux, à la lèvre du Témé- 
raire, ses cheveux gris coupés en échelons pour 
le couperet, sa tête, ainsi ronde, coiffée du bonnet 
de linge du populaire : elle ne voit point cela, 
l'Autrichienne, mais la grâce de ces paysages de 
Mique et d'Hubert Robert, l'amusement de jouer 
à la dînette, si on lui permettait tout au moins 
d'être, comme la ci-devant Reine, un peu libérée 
des étiquettes. 

Elle n'a de cesse qu'on y retourne, et cela con- 
vient à l'Empereur. 11 arrive de Saint-Cloud le 
2 août, après le spectacle : petit voyage et suite 
courte, dix-neuf personnes, dont sept dames ; mais 
il est accordé une cinquantaine d'entrées particu- 
lières, et, à Trianon, cela donne le droit, dont il 
faut user, de faire sa cour aux levers et aux repas 
de Leurs Majestés, et au cercle, le soir, dans le 
salon de famille. Donc, sur les routes, les cin- 
quante élus, au moins une fois par jour, dévalent 
de Paris et y rentrent ! Le dimanche, après la 
messe, l'Empereur reçoit, dans le premier salon, 
les autorités civiles et militaires de Versailles, 

10 



170 POUR L EMPEREUR 

qui, le même soir, auront le spectacle aux secondes 
loges, dans la salle entièrement restaurée. Le 
jeudi, autre spectacle. Le 5, on b. le Barbier de 
Séville et les Héritiers; le 9, les Femmes sa- 
vantes ; spectacle sévère, mais il convient que 
l'Impératrice s'instruise des chefs-d'œuvre. Dans 
les entr'actes, on sert des glaces et rafraîcliisse- 
TTients aux premières, au parterre et aux secondes. 
Les autres soirs, promenade en calèche. Le ma- 
tin, après le déjeunej* que Leurs Altesses pren- 
nent tête-à-tête, soit dans le petit salon de l'Empe- 
reur, soit dans la galerie, plus souvent dans les 
pavillons du jardin, on chasse à tir dans la plaine 
de Galie, on promène en bateau sur le Canal, on 
joue aux barres ; l'Empereur à cheval poursuit 
l'Impératrice dans un parterre planté d'arbustes, 
tombe, se remet en selle en riant comme un fou et 
en criant « casse-cou ». Un jour, à quatre heures, 
•on vient à Saint-Gyr, à l'Ecole Impériale Spéciale 
Militaire ; l'Empereur interroge les élèves, les 
fait manœuvrer devant l'Impératrice; n'ayant pas 
achevé l'inspection, il revient le lendemain, inter- 
roge, pousse à fond, voit tout, décore quatre offi- 
€iers professeurs et surveillants, octroie une do- 
tation de 6,000 francs au général Bellavène, com- 
mandant l'Ecole, et, pour améliorer, ce jour-là, 
l'ordinaire des élèves dont il a goûté la soupe et 
le pain, il leur envoie un de ses cuisiniers avec 
des rafraîchissements de toute espèce ; un autre 
jour, grande chasse en forêt de Rambouillet; un 



TRIAXON SOLS NAPOLEON 171 

autre, représentation par les frères Franconi dans 
un cirque en plein air au Petit-Trianon, et l'Impé- 
ratrice parait s'amuser au menuet et à la contre- 
danse à cheval de Gérard de Nevers, surtout aux 
exercices du cerf Coco. 

Qu'on n'aille pas croire tout le moins que l'éti- 
quette fût mise de côté. Si Leurs Majestés firent 
parfois, durant ce petit voyage, l'honneur à quel- 
ques dames et officiers de les admettre à leur 
table pour le dîner, au déjeuner les officiers s'as- 
seyaient à la table du grand-maréchal, dans la 
salle à manger de Trianon-sous-Bois, les dames 
à celle de la dame d'honneur, dans l'antichambre 
de l'Impératrice ; le soir, dames et officiers ne 
faisaient qu'une table dans l'antichambre de l'Im- 
pératrice. Cela est ainsi, bien qu'il y ait au voyage 
le prince d'Eckmiihl, le grand-maréchal et la du- 
chesse de Frioul, le grand-chambellan et la com- 
tesse de Montesquiou, le comte et la comtesse de 
Luçay, le comte de Lobau, MM. de Gontaut, de 
la Yieuville,de Rambuteauet d'Alsace, MM. d'Au- 
denarde, de Mesgrigny et Aldobrandini, la du- 
chesse de Montebello, Mmes de Brignolle, de 
Bouille et de Nansouty. L'Empereur pourtant 
trouve à s'instruire lorsqu'il daigne admettre à 
sa table quelques-uns des invités. Un jour maigre, 
la comtesse de Montesquiou a été nommée pour 
dîner avec Leurs Majestés ; par une étrange inad- 
vertance, le contrôleur a ordonné un dîner entière- 
ment gras. Mme de Montesquiou, sans aucune 



-172 POl R L EMPEREUR 

affectation et avec une parfaite aisance, se met à 
dîner avec du pain et du beurre. L'Empereur la 
regarde à la dérobée, et chacun guette la tempête 
prochaine. Cette tempête se résout en un brevet de 
gouverilante des Enfants de France. L'Empereur 
a estimé, et à bon droit, que celle-là qui, au risque 
de tout et même d'une possible disgrâce, n'éprouve 
nulle fausse honte à observer les commandements 
de l'Eglise, ne sera pas moins résolue à remplir 
son devoir vis-à-vis de l'enfant qui lui sera con- 
fié ; et il a bien jugé celle qui fut, dans la mau- 
vaise fortune, la mère véritable de son fils, et qu'on 
n'arracha à sa charge — devenue une obligation 
de sa conscience — que par un coup d'Etat, un 
de ces crimes d'Etat familiers à la maison d'Au- 
triche. 

De ce voyage de Trianon, tel futle fait d'impor- 
tance et, dirai-je, la principale nouvelle, aussi 
bien que l'essentiel indice des transformations su- 
bies par Napoléon. Par la suite, de Saint-Cloud 
où l'on est revenu, de temps en temps, l'Empereur 
avec sa jeune femme, dont il est amoureux comme 
de sa gloire, vient en partie déjeuner à Trianon. 
L'on dispose le repas que l'Impératrice veut à la 
viennoise dans une des fabriques du parc, et les 
dames de la Maison, qu'on fit lever pour cela 
avant le jour, gémissent et baillent. 

Après Saint-Cloud, Fontainebleau, la déclara- 
tion de la grossesse, le retour à Paris, les pré- 
cautions qui permettent à peine un tour en calèche, 



TRIANOX SOUS NAPOLEON 473 

un tour à pied, enfin FacoGuchement et les rele- 
vailles. Aussitôt après, bien trop tôt, car l'Impé- 
ratrice en demeurera longtemps souffrante, le 
voyage de Cherbourg, et de la façon dont Napo- 
léon comprend les voyages, dont Joséphine, mal- 
gré ses migraines et la lassitude de tous ses 
membres, devait les supporter. On revient et, à 
Saint-Cloud, des fêtes, des fêtes ! Mais on est en 
juillet, et c'est la canicule ; l'Impératrice se trou- 
vera mieux à Trianon ; on y vient donc le 10 juil- 
let pour treize jours ; tout petit comité — vingt et 
une personnes, dont Borghèse, le souffre-douleur 
en titre, le plastron sur qui s'exercent les plai- 
santes imaginations, les cruels divertissements de 
la vie de château. Il y a là la princesse de Neu- 
châtel, née princesse de Bavière, et le grand- 
écuyer, avec lesquels l'Impératrice parle sa langue 
natale, et cette vie presque à l'allemande, avec le 
dîner ser\'i tour à tour dans les fabriques du Ha- 
meau, les promenades en calèche dans les jardins 
où jouent les grandes eaux, les courses à cheval 
dans les bois, les parties de billard avec la dame 
d'atours qui y excelle, les promenades en gondole 
sur le Grand-Canal et, pour finir la soirée, le jeu 
de loto, le jeu que Marie-Louise aime par-dessus 
tous les jeux et où doivent, bon gré mal gré, se 
passionner toutes les dames. Pour l'Empereur, il 
est féru de Versailles et, chaque jour presque, il v 
vient, prend des dispositions, tire des plans, pro- 
jette des distributions. De là, semble-t-il, le pre- 

10. 



174 POUR L EMPEREUR 

mier devis sérieusement étudié montant à dix mil- 
lions, sans compter la démolition de l'aile Gabriel 
et les projets pour l'entrée avec des colonnades 
grimpant vers le Palais. De là le bel album que 
dessinent et lavent les architectes, où mon cher 
confrère et ami Sardou avait cru reconnaître les 
Tuileries, si bien qu'il en fit le décor de Madame 
Sans-Gêne^ et qui ferait si bien à la Bibliothèque 
de Versailles. On rentre à Saint-Gloud après avoir 
passé par Saint-Cyr, où les élèves de l'Ecole mili- 
taire jouent, devant l'Impératrice, un petit opéra- 
comique, Fritz et Pauline. 

Ce n'est qu'un faux départ : un mois plus tard, 
le 24 août, on revient, et c'est pour fêter la chère 
Louise^ celle qui tout à l'heure enchâssera dans 
l'encrier de son mari une miniature la représen- 
tant, entourée de pierres de couleur dont la pre- 
mière lettre a une signification. Ici : Louise je 
faillie. Le lieu est bien choisi ; l'Impératrice a 
Trianon en prédilection, elle s'y croit presque en 
Autriche. « C'est un très petit château de chasse, 
écrit-elle <à son père, mais qui ressemble un peu au 
Laxenburg, et vous pouvez facilement vous ima- 
giner, mon cher papa, que tout ce qui me le rap- 
pelle me réjouit infiniment. » 

Le 24 août, l'Impératrice a commencé par rece- 
voir à Saint-Cloud, dans son salon ordinaire, les 
félicitations des princes, des princesses, des 
grands dignitaires, des dames du Palais, des 
femmes des ministres et des grands-officiers, des 



TRI.\NOX SOUS NAPOLEON 175 

duchesses, des ministres, des grands-officiers de 
l'Empire, de quiconque est de la Cour. Après le 
diner, Leurs Majestés viennent coucher à Trianon, 
où le roi de Rome les rejoindra dans la matinée 
du lendemain. Le 25 est un dimanche, et il y a 
messe d'abord, mais uniquement pour le voyage, 
et la liste n'est que de douze personnes. Dans la 
journée, on se promène dans le parc de Versailles 
où jouent les grandes eaux ; on dîne dans la grande 
salle à manger et, à huit heures et demie, heure 
militaire, par une chaleur étouffante et sous une 
pluie qui a duré presque toute la journée, arrivent 
les invités, toute la Cour et toutes les personnes 
présentées, les hommes en habit de soie à la mode, 
bas de soie, l'épée en verrouil, certains si gro- 
tesques qu'ils ne peuvent, entre maréchaux d'Em- 
pire, se regarder sans rire ; les femmes en robe 
ronde, mais de toute élégance, surtout de blonde 
brodée, des robes de douze à quinze cents francs 
d'alors — qui feraient cinq fois autant — et, sur 
la poitrine et les bras très découverts, des charges 
de diamants. A la sortie de Versailles, la fête 
commence. Les avenues sont éclairées en lampions 
ou en terrines à graisse, de même tous les abords 
extérieurs, les murs d'appui du Château, les 
grilles, les clôtures, les portes, et, d'un bout à 
l'autre, la balustrade du Grand-Trianon. A mesure 
que les invités pénètrent par la cour, les chambel- 
lans et les maîtres des cérémonies les distribuent 
dans les salons et dans la galerie du grand appar- 



176 TRIANON SOUS NAPOLÉO>- 

tement. Tout le monde deljout ; la chaleur telle 
que plusieurs dames s'évanouissent. A neuf heures 
et demie, l'Empereur et l'Impératrice sortent du 
Salon de Famille, suivis de leur service, et par- 
courent le cercle en distribuant les phrases d'usage ; 
l'Impératrice n'en a qu'une, sur la température, 
mais elle est à propos. Aussi s'y complait-elle, et 
le cercle s'en prolonge exagérément. 

Après, on se met en marche vers les jardins ; 
l'Empereur et l'Impératrice prennent la tête, puis 
les dames, toutes les dames, et les hommes en- 
.suite : une interminable procession. On part du 
cabinet de l'Empereur par le chemin qui mène au 
pont de réunion, — ce pont qui fut récemment 
démoli pour être remplacé par un pont moderne. 
A cause de la pluie, l'illumination n'est pas termi- 
née et l'on se contente d'abord d'admirer la pers- 
pective des parterres, éclairés par des guirlandes 
de verres de couleur, avec au fond le Pavillon 
français et le Petit-Trianon, dont des lignes de 
feu dessinent les architectures. Sous une tente de 
coutil décorée de feuillages, sur un chemin garni 
de tapis, on va d'abord à la salle de spectacle 
pour entendre les Projets de /nariage , d'Alexandre 
Duval. et un à-propos d'Alissan de Chazet, la 
Grande Famille ou la France en miniature ^ 
rare niaiserie où s'évertuent sérieusement les ac- 
teurs des Français, des Bouffons et de Feydeau, 
et qu'égaie un divertissement par les premiers 
sujets de l'Opéra. 



TRIANON SOUS NArOLEON 177 

Pour cette belle œuvre, Chazet, le futur lecteur 
de Louis XYIII, homme dont la fidélité royaliste 
ne faillit jamais et qui la prouva par les vers dont 
il accabla l'Empereur, les Impératrices, la foule 
des princes et le public. Chazet reçut — et non 
pas cette fois en monnaie de théâtre, mais en 
bonnes espèces ayant cours — cent cinquante na- 
poléons: 3.000 francs! 

A la sortie du théâtre, on suit l'itinéraire qui 
fut déterminé par Sa Majesté, et, c'est dans les 
allées parfois boueuses que marchent les pieds 
gantés de satin. On prend le long des par- 
terres, on jette un coup d'oeil sur les avenues de 
tilleuls que décorent des verres de couleur, que 
bornent des ifs enflammés, et où des lampions, 
disposés derrière les arbres, soutiennent la lumière 
et font une clarté générale ; on s'arrête quelques 
instants au Pavillon français pour une cantate 
qu'exécute à l'intérieur un chœur de voix accom» 
pagné par un nombreux orchestre ; on laisse à 
gauche le Petit-Trianon, où un autre orchestre est 
placé sur le perron, du côté du carrousel, tout 
illuminé, où courent la bague des enfants vêtus en 
Chinois. A droite de la pelouse, on prend un che- 
min qu'éclairent des lampions dissimulés au bord 
de la rivière et dans les bosquets, ainsi que des 
grands feux de fagots allumés dans les fossés, du 
côté de la route extérieure. Au Temple del'Amour 
illuminé en verres de couleur, danses d'enfants 
autour de la statue de Vénus, aux sons d'une 



178 POUR L KMPEUEUK 

musique et d'un chœur cachés dans le feuillage- 
Puis, par la futaie éclairée en reflets, où de hautes 
bornes portant des transparents au chiffre de^ 
l'Impératrice marquent la route, où un orchestre- 
d'harmonie scande la marche, on arrive au Ha- 
meau, où est l'essentiel de la fête. Tontes les fa- 
briques sont illuminées ; verres de couleurs, lam- 
pions, transparents. Des villageois d'opéra, aux 
fenêtres de la première chaumière, acclament l'Im- 
pératrice ; d'autres dansent ou chantent devant 
elle ; d'autres font courir sur le lac des barquettes 
à lanternes de couleur. Voici une noce de cam- 
pagne qui défile en dansant et qui, près de la se- 
conde chaumière, offre des fleurs. Des acrobates 
traversent le lac sur la corde raide, près de la 
grande chaumière, très illuminée au dedans et au 
dehors, où l'on trouve des rafraîchissements. L'ho- 
rizon s'embrase de fagots allumés partout sur les 
hauteurs, et, du balcon, Marie- Louise assiste à 
cette apothéose, où les gens de la Cour mêlent 
leurs vivats aux gens de la Comédie. — Quels 
sont les plus sincères ?... 

' Après, par le circuit du lac, en s'arrêtant de- 
vant la Tour de Marlborough où paradent des 
Groteschi, on va chercher le chemin qui traverse 
les pelouses et qui aboutit au Grand- Rocher : 
verres de couleurs, lampions, fagots ; transparents 
pour marquer la route; danses de villageois, des 
deux côtés, orchestres et fanfares; au Salon de 
Musique, sur le Grand-Rocher, concert; enfin. 



TRIANOX SOUS NAPOLEON 179 

rentrée au Grand-Trianon, où le souper, par pe- 
tites tables, est servi dans la grande galerie. 
Après le souper Leurs Majestés rentrent dans 
leurs appartements. Les invités alors ont permis- 
sion de chercher leurs voitures et de rentrer à 
Paris. 

Tel a été le fruit des méditations de Despréaux, 
le mari de la Guimard, lequel, pour un tel travail, 
reçoit une gratification de cent napoléons. Il avait 
l'té mieux inspiré chez la princesse Pauline, à 
Xeuilly, chez le prince Schwarzenberg, à l'hôtel 
Montesson : mais, à la fin, l'imagination s'épuise, 
et puis avoir l'Empereur pour collaborateur, cela 
intimide. Or, Sa Majesté a discuté, revu, censuré 
chaque article : rien de tel pour paralyser le gé- 
nie. 

En 1812, point de voyage ; seulement, de l'Ely- 
sée où il est venu loger le 15 février pour avoir 
unjardin et la liberté de s'y promener, l'Empereur 
part le 7 mars, à onze heures et demie du soir, 
avec l'Impératrice, pour coucher à Trianon. Per- 
sonne de la Cour ne s'attend à cet impromptu qui 
affole. Dès le lendemain, d'ailleurs, l'Empereur 
est à son poste, préside le Conseil privé, va visiter 
les travaux du pont d'Iéna et revient par l'École 
Militaire, la rue de Bourgogne, le pont de la Con- 
corde. 

On a d'autres choses à penser et ce sont 
d'autres voyages: Dresde d'abord, où l'on ren- 
contrera l'empereur d'Autriche et la mortelle en- 



180 POUR L EMPEREUR 

nemie, Maria-Ludovica, puis Moscou... Car ce 
sera l'appât que lui présentera la Fortune pour 
l'attirer hors de ses routes, le perdre aux steppes 
mystérieux où ses armes invincibles tomberont 
de ses mains glacées. Alors, de tous les coins de 
l'horizon, ailés de leurs manteaux hermines qui 
les font pareils à de gigantesques oiseaux de proie, 
les oligarques se rueront à la curée, et moyennant 
qu'ils abusent encore les nations en leur promet- 
tant l'indépendance et la liberté, moyennant qu'ils 
emploient toutes les ruses, les fourberies et les 
trahisons, ils auront raison à la fin du Héros en 
([ui sont incarnés, à présent et pour jamais, la 
France et la Révolution. 

Les jours sombres sont arrivés. L'Empereur, 
rappelé à Paris par l'attentat de Malet qui mit en 
péril son empire et sa dynastie, est revenu pres- 
que seul, traversant l'Allemagne d'un seul temps 
de galop ; à tout prix, il prétend assurer à son fils 
le trône où il fut porté par l'unanime consentement 
des citoyens et des soldats ; préserver la nation des 
réactions sanglantes qui paraissent inévitables, 
des tyrannies factieuses qui vont, durant près 
d'un demi-siècle, s'y disputer le gouvernement; 
tout son esprit est concentré à chercher des liens 
assez résistants pour former, entre sa race et le 
peuple français, une indissoluble union. Depuis 
1801, il a concentré son effort à assurer à la France 
un lendemain, car, sans la croyance au lendemain 



TRIAXOX SOUS NAPOLÉON 181 

lie ne saurait besoigner, s'industrier, commer- 
cer, former de grands desseins, vivre même. Dix 
années durant, à chaque tentative qu'il faisait 
dans ce sens, la fortune succédait ; maintenant, 
à chaque fois qu'il forme un projet, ce projet 
avorte ; jamais pourtant il ne désira avec une 
telle passion, cett€ passion paternelle qui est à 
]n-ésent maîtresse absolue de son cœur, de réussir ; 
mais la chance a tourné, et elle est toute contre 
lui. 

Ainsi cett« réconciliation avec le Pape, ce con- 
cordat nouveau où il abandonne virtuellement 
toutes ses prétentions sur l'Etat pontifical en 
échange du couronnement de sa femme et de son 
îils, ce concordat dont le Pape, instrument docile 
du Sacré-Collège, retire sa signature. Ainsi cette 
confiance en la loyauté du beau-père, l'empereur 
François, le père de cette femme qu'il aime, parce 
qu'elle est la mère de l'enfant auquel il est prêt à 
sacrifier même sa vie ; il lui laissera, à cette femme, 
la garde, l'éducation, le gouvernement de cet en- 
fant de deux ans en qui, par un suprême effort 
de son orgueil, il croit qu'il sur\'ivra. Rien ne 
subsiste des fondements qu'il a cru donner à son 
empire : il ne reste plus qu'à combattre et à mou- 
rir. Peut-être devant cette veuve qui est de leur 
race, devant cet orphelin qui a de leur sang, l£s 
rois d'Europe s'arrêteront-ils? Mais, avant son 
départ, dans ce beau lieu où il fêta sa jeune 
femme, où il la vit heureuse et tendre, il veut, 

11 



182 POUR L KMPEREUR 

avec elle et son îils, passer encore quelques jours. 
Sous les rafales de mars, le 7, il part pour Tria- 
non. La liste du voyage est courte : Duroc, Cau- 
laincourt, trois aides de camp, dont Flahaut^ 
quatre chambellans, deux écuyers, dix-sept 
hommes, et en femmes, la reine Hortense avec 
une de ses dames, la duchesse de Montebello et 
quatre dames du Palais. A la fin seulement du sé- 
jour, Catherine de Westphalie, chassée de ses 
États. Point de fête, aucun divertissement. « Ja- 
mais palais ne fut aussi calme et aussi morne. » 
La matinée, chacun reste à lire dans sa chambre, 
à moins qu'il n'y ait chasse, auquel cas, par vent, 
pluie et neige, les dames suivent en calèche. L'Im- 
pératrice est à cheval et, comme sa tante, prend 
là son plus grand plaisir. M'ais l'Empereur ayant 
fait une chute « qui effraya tout le monde », les- 
chasses sont suspendues. Alors, on ne fait rien. 
On attend, il ne vient personne, et on n'a rien à 
dire à ceux même qu'ailleurs on serait heureux de 
trouver. L'Empereur dine quand il a le temps, 
« quelquefois à huit heures », avec sa femme et 
les reines. Les autres à la table de la dame d'hon- 
neur. Très rarement, quelqu'un du voyage avec 
Leurs Majestés. Après diner, on se réunit dans 
le salon de l'Empereur et, s'il y a eu conseil des 
ministres, dans le Salon de Famille. « On échange 
quelques paroles, et l'Empereur fatigué, emmène 
sa femme avec lui se coucher à neuf heures. » 
Quinze jours passent ainsi, les plus lugubres qu'on 



TRIANON SOUS NAPOLEON 483 

ait vus à Trianon, très doux pour Marie-Louise, 
qui ne cesse de s'en louer. 

Et c'est sur la mélancolie de ces jours de mars 
pluvieux et noirs, jours où pas un instant le ciel, 
brusquement éclairci, le ciel d'un azur qui s'appro- 
fondit dans l'infini, n'est traversé du rayon d'or 
par quoi s'illumina voici deux ans, pour la nais- 
nance du roi de Rome, la journée du 20 mars ; 
c'est sur cette mélancolie que s'achève, comme 
dans la lente beauté d'un accord prolongé, cette 
brève histoire de Trianon. Elle enferme en son 
abrégé assez de Napoléon, de sa gloire, de sa 
grandeur, des actes mémorables de sa vie, pour 
que, désormais, à ces murs vous attachiez un peu 
de son souvenir. Vous reverrez alors les arrivées 
rapides, les brusques départs ; vous entendrez les 
cors sonner la Bonaparte ; vous verrez au bout de 
ces avenues les veneurs vert et rouge ; vous sui- 
vrez les radieux cortèges parmi les parterres 
fleuris, entre les canaux illuminés ; vous assiste- 
rez aux goûters à la viennoise dans les fabriques 
du parc ; vous contemplerez en ses attitudes la 
Vénus moderne ; la divine Paulette à qui des mor- 
tels moins épris de laideur eussent élevé des 
temples ; vous ne trouverez point indigne du Tria- 
non royal cet hôte de passage qui, dès sa jeunesse, 
avait pressenti et annoncé son histoire même lors- 
qu'il écrivait : « Les hommes de génie sont des mé- 
téores destinés à brûler pour éclairerleur siècle. » 



48 i POUR L EMPEREUR 

Mais alors vous sentirez comme, à ces cloisons 
qui se délabrent et qu'on abat, est accolée l'his- 
toire; elle les tapisse, les rejoint et les cloue; si 
elles tombent, l'histoire tombe avec elles; il n'y a 
plus pour elle ni site, ni décor; elle devient une 
loque molle et flottante qu'on accroche où l'on 
veut, que la pluie décolore et que lèvent emporte. 
Et c'est ainsi que les êtres meurent une seconde 
fois, et c'est ainsi qu'il est des larmes des choses. 



LA SŒUR D ALEXANDRE P 



LA 
GRANDE-DUCHESSE CATHERINE '^ 



Alexandre P'" fut un des grands acteurs qui 
parurent sur le théâtre du monde ; il j noua et 
dénoua cette tragédie dont la scène fut successive- 
ment à Tilsitt, à Erfurth, à Pétersbourg, à Moscou, 
à Fontainebleau : les péripéties en sont à ce point 
dramatiques que, lors même qu'on les regarde 
sans passion pour l'autre acteur — Napoléon — 
l'on est étreint par une angoisse qui domine tout 
raisonnement. Les deux personnages apparaissent 
l'un vis-à-vis de l'autre comme des incarnations 
définitives du génie de leurs races ; ils sont sym- 
boliques en même temps que réels et leur lutte 
met aux prises, bien plutôt que deux politiques, 
deux humanités. 

(1) Le Gaulois, 6 mars 1911. 



186 poi;r l'empereur 

On a beaucoup écrit déjà sur leur rivalité — - on 
a écrit en France, on a écrit en Russie. Oserai-je 
dire que de Russie il est venu plus de lumières 
que de France et que l'historien français qui a 
rendu compte de ce qu'on eût appelé, au temps de 
M. Gaillard, la rivalité des deux empereurs, n'a 
point épuisé la question ? 

Les documents récemment publiés à Berlin par 
M. Bailleu, dont notre cher et perspicace ami 
Albert Sorel avait signalé l'importance ; ceux plus 
probants encore, s'il est possible, qu'a mis au 
jour M. le baron de Martens, l'éminent diplomate 
dont la mort seule a pu interrompre l'admirable 
histoire de la diplomatie russe ; ceux, enfin, déci- 
sifs, que S. A. I. le grand-duc Nicolas Mikhado- 
vitch ne manquera point de fournir dans la suite 
de son grand ouvrage [Recueil des documents 
sur les relations de la Russie et de la France), 
cet ensemble de pièces où les archives françaises 
n'ont fourni jusqu'ici que des mots et des phrases 
creuses et destinées à tromper, mais où les 
archives russes, prussiennes, autrichiennes, ont 
commencé à fournir la clef des actions essentielles, 
cet ensemble de pièces a changé l'orientation, 
modifié entièrement les impressions, déterminera 
quelque jour un jugement où chacun des carac- 
tères sera mis en lumière ; mais il faudra qu'on 
ait appris ce qu'il faut penser des acteurs du 
second plan : Tolstoï, Kourakine, Nesselrode, 
Gzernitcheff, puis Savary, Gaulaincourt, Lauris- 



LA SŒLlt 1» ALKXA.Nlmfc 1' \>'i 

ton, Rayneval, Courbon-Saint-Genest, Prévost, 
sans parler des comparses dont aucun n'est indif* 
férent et dont certains peut-être ont joué, sans 
qu'on le sache encore, un rôle considérable : il 
faudra qu'à Pétersbourg comme à Paris, on ait fait 
la revue minutieuse des dames qui formaient la 
société habituelle des ambassadeurs et qui leur 
servaient d'intermédiaires avec certains hommes 
en place. Tout est à chercher de ce côté, car il ne 
saurait plus être question d'accepter pour argent 
comptant certaines affirmations dont il est vrai- 
ment trop facile de démontrer ce que, poliment, il 
faut appeler l'inexactitude. 

Bien plus encore convient-il de s'instruire de 
l'état d'esprit des protagonistes. Au risque de 
paraître d'une extraordinaire naïveté, j'oserai dire 
que la mentalité de Napoléon paraît extrêmement 
simple et sans aucune complication. En même 
temps que réaliste, il est simpliste : il ne rêve 
point, comme on croit ; toute hypothèse qu'il euAd- 
sage a une base sur laquelle il construit, et chaque 
étage qu'il élève est bâti avec le même soin et la 
même solidité. Sa carrière est dominée toute par 
la conquête de l'avenir; il sait à merveille quel 
est son point faible et il n'a sur la durée de son 
empire que bien peu d'illusions, jusqu'au moment 
où, par son alliance avec la maison d'Autriche et 
par la naissance de son fils, il croit avoir fondé 
une dynastie. Tout, dès lors, est subordonné à la 
pensée d'assurer la sécurité et la continuité de 



488 POUR L EMPEREUR 

cette dynastie, aux destinées de laquelle il vou- 
drait que fussent associées pour jamais les desti- 
nées de la France. Mais il sent et il connaît la 
fragilité de la construction. Il sait que les temps 
seuls donnent la patine nécessaire aux dynasties 
comme aux monuments et que seuls ils les éprou- 
vent, les asseyent et les consolident. Et lorsque la 
coalition européenne triomphe à la fin de la France 
moderne. Napoléon éprouve à quel point ses- 
craintes étaient justifiées. 

Alexandre n'a rien à redouter de son peuple ^ 
s'il peut avoir quelque chose à redouter de sa 
cour. Mais l'exemple de l'empereur Paul lui sert 
d'avertissement. Il ne s'écarte donc qu'en appa- 
rence de la politique traditionnelle d'alliance avec 
les Anglais et les velléités qu'il éprouve d'accom- 
plir à l'intérieur de ses Etats la révolution qui 
libérerait les paysans ne sont point suivies d'effet. 
Il est curieux d'idées et se laisse séduire par ceux 
qui lui parlent — mais durant qu'ils lui parlent. 
Il a l'air de subir des influences; on ne saurait, 
dire s'il ne s'amuse point à le faire croire, tant 
chez lui tout est mystérieux «t double. Qui n'a 
point lu les études du grand-duc Nicolas sur les 
Dolgorouki^ sur Stroganov, sur VJiupératrice 
Elisabeth n'a aucune idée des complications de 
son esprit, des labyrinthes où il promène ses pro- 
jets, des cabinets où il les cache pour qu'ils 
échappent à tous les yeux ; avec celui-ci, c'est 
telle partie de ses idées qu'il déploie ; avec celui- 



LA SŒUR d'aLEXANDRE I^'"^ 189 

là, telle autre, mais il arrive fort bien que l'une 
contredise l'autre — ait l'air de la contredire : lui 
seul est maître de ses secrets et sait comme il les 
accordera. Dans quelques lettres de l'impératrice 
Marie- Feodorovna à son fils que le grand-duc a 
découvertes et qu'il a publiées dans les Archives 
russes, ou voit comme elle le prêche, quelle action 
elle entend exercer continuement sur lui et com- 
bien — notamment lors d'Erfurt — elle est loin 
de connaître son but et de saisir les moyens qu'il 
prend pour s'y acheminer. Elle a cru qu'il allait à 
Napoléon et que, sincèrement, il suivait sa poli- 
tique : Quelle puissance il a sur lui-même, celui 
qui, même à sa mère, fait croire le contraire de ce 
qu'il pense, lui dissimule son dessein de façon à 
lui donner entièrement le change, montre à celle 
qui pourtant le connaît le mieux, la même face 
qu'à Napoléon, durant qu'il prépare tout pour la 
guerre dont il entend fixer à son gré le jour et 
l'heure ! Il semble que l'effort de son génie se 
soit concentré sur ces années de lutte et qu'ensuite 
il ait été moins ferme en ses desseins et moins 
assuré dans ses projets : cela reste encore indécis ; 
faute d'informations autres que celles de Schindler 
dont en vérité il parait difficile d'admettre la pers- 
picacité et qui demeure constamment dans la pos- 
ture d'un historiographe officiel aspirant à tou- 
cher la fameuse fondation Araktcheïef. Pour le 
moment, d'ailleurs, c'est à la période de la rivalité 
avec Napoléon qu'il faut s'attacher, et le grand- 

11. 



190 POUR L EMPEREUR 

duc Nicolas apporte un nouvel élément de travail, 
des plus précieux et des plus rares. 

L'on sait que l'empereur Alexandre avait une 
sœur préférée, la grande-duchesse Catherine, née 
en 1788, avec laquelle, à partir de 1805, il entre- 
tint, lorsqu'il était absent de Pétersbourg, une 
correspondance suivie. On ne saurait dire qu'au 
début, sauf pour ce qui touche directement les 
intérêts de la grande-duchesse, il sorte du ton 
familier et des discours affectueux, fraternels et 
intimes. La première fois qu'il aborde des sujets 
plus graves, c'est lorsqu'il s'agit d'un projet de 
mariage entre la grande-duchesse et l'empereur 
François d'Autriche, déjà veuf de deux femmes. 
Alexandre en détourne très nettement sa sœur, 
laquelle en serait tentée. Les lettres de l'un sont 
pleines de bon sens et de sagacité ; celles de 
l'autre du désir de s'émanciper et de faire un grand 
mariage. Rapprochée des dépèches adressées par 
le prince Kourakine à rimpératrice-mère — la- 
quelle l'avait envoyé à Vienne poiir examiner le 
caractère et le moral de l'empereur François — 
cette correspondance de frère à sœur montre les 
caractères au net et sert d'illustration aux négo- 
ciations tentées plus tard par l'empereur Napoléon 
pour épouser la même princesse. 

Voici Tilsitt ; et à Alexandre annonçant « qu'il 
passe ses journées dîWQC BonapdJ'te », la grande- 
duchesse répond : « De ma vie je ne me ferai à 
l'idée de vous savoir passer vos journées avec 



LA SŒUR D ALEXANDRE ^'"^ 191 

Bonaparte... Toutes les cajoleries qu'il fait à la 
nation russe sont autant d'artifices, car cet homme 
est un composé d'astuce, d'ambition personnelle, 
de fausseté... » Voilà qui est l'opinion de la cour 
entière et de ce qui compte en Russie — on Ta 
vu de l'impératrice régnante et de l'impératrice- 
mère et le voici de la sœur chérie. 

Erfurt. — « Ce que je puis vous dire de* plus 
agréable d'ici, écrit, le 8 septembre 1808, Alexandre 
à sa sœur, cest quon ne pense plus à vous. » 
Ainsi traversée par ceux mêmes qui étaient char- 
gés de la mener, la négociation du mariage avec 
Xapoléon est à vau-l'eau. Et l'alliance ? En vérité 
guère moins : « Bonaparte prétend que je ne suis 
qu'un sot. Rira bien qui rira le dernier! et moi 
je mets tout mon espoir en Dieu î » Cela est écrit 
par Alexandre, de Weimar, le 26 septembre 1808, 
et en ces deux lignes plus même que dans la longue 
lettre à sa mère, l'empereur Alexandre dévoile sa 
pensée. 

En 1809, la grande-duchesse se marie : Elle, à 
qui furefit offerts des trônes impériaux à Vienne 
et à Paris, n'aura qu'un tabouret, si l'on peut 
dire, à côté d'un fauteuil ducal, dans la petite 
ville d'Oldenbourg. Même ne résidera-t-elle point 
dans les Etats de son beau-père, mais à Tver, 
dont son mari est nommé gouverneur en même 
temps que directeur général des Tponts et chaus- 
sées de l'Empire russe. 

A partir de ce moment, la correspondance 



19^2 POUR L EMPEREUR 

devient très vive et continue ; l'on y peut suivre 
les vicissitudes de la politique d'Alexandre ; l'oc- 
cupation du duché d'Oldenbourg par Napoléon 
étant devenue un des pi'étextes de la rupture. La 
confiance d'intimité est d'autant plus grande que 
la grande-duchesse est liée avec Mme ]Marie Na- 
rischkine et que si l'empereur, dans aucune de 
ses lettres ne parle de sa femme, l'impératrice 
Elisabeth, il ne manque jamais de donner à sa 
sœur des nouvelles de sa petite famille. Telle est 
cette confiance que le frère et la sœur paraissent com- 
ploter à des moments contre l'impératrice-mère, 
laquelle à coup sûr les ennuie et les fatigue autant 
l'un que l'autre. La grande-duchesse ne ménage 
pas à son frère ni les conseils, ni les avis, ni 
même les réprimandes. Ainsi ose-t-elle lui dire 
très nettement, en juin 1812, que sa place n'est 
pas à l'armée, mais au siège du gouvernement; 
en août, que certaines mesures qu'il a prises sont 
mauvaises ; en septembre, lorsque Moscou est 
pris, que jamais, tant que le territoire russe sera 
occupé, il ne doit penser à négocier : « Mon ami, 
pas de paix, et fussiez-vous à Kazan, pas de 
paix. » Sa lettre du 6 septembre est d'une in- 
croyable violence, et l'empereur adhère à tout ; 
il plaide sa cause et sa lettre du 18 septembre est 
une justification de sa politique qui, en vérité, est 
la plus inattendue et la plus curieuse ; en exposant 
nettement son plan de revanche, il annonce les 
événements qui vont se produire et, pas un ins- 



LA SŒUR d' ALEXANDRE l^"^ 193 

tant, il ne paraît douter du triomphe final; mais la 
grande-duchesse insiste, fulmine un nouveau 
réquisitoire, se rend, semble-t-il, l'interprète de la 
nation au sujet de l'abandon de Moscou. 

Voici la Retraite et tout ce qui donne si pleine- 
ment raison à l'empereur Alexandre. Alors la 
grande-duchesse triomphe elle aussi. Elle vou- 
drait que son mari fût à l'armée, qu'il y rejoignît 
l'empereur dès que celui-ci s'y rendra de nou- 
veau ; le prince d'Oldenbourg va y partir, mais il 
est pris par les fièvres : il meurt le 15 décembre 
1812 à Tver, et c'est alors un grand désespoir. 
Mais la grande-duchesse n'est point femme à éter- 
niser ses douleurs ; elle décrète qu'un voyage lui 
fera grand bien, et, dès la mî-mars 1813, elle est 
en route, suivant à bonne distance les armées libé- 
ratrices de son auguste frère, secondant sa poli- 
tique, récoltant des nouvelles et recevant ses con- 
fidences. 

« Vous saurez déjà, lui écrit l'empereur, le 
28 mai, que l'Autriche ne pouvant être tout à fait 
prête pour le temps convenu, qui était le l**" juin 
nouveau style, a désiré que nous fassions un armis- 
tice pour gagner quelques semaines. » Que devient 
alors la légende des hésitations de l'Autriche et de 
sa bonne foi et que penseront de cela les apolo- 
gistes de Metternich 1 Si l'Autriche devait être 
prête le l*"" juin (n. st.), à quelle date remontait la 
conclusion de son arrangement avec la Russie et 
quand avaient commencé les négociations ? 



194 POUR L EMPEREUR 

N'était-ce pas avant qu'on envoyât Bubna à Pa- 
ris, n'était-ce pas en janvier au plus tard?... 

Et que penser de ceci qu'écrit Alexandre à sa 
sœur le 20 juillet : « Je regrette que vous ne 
m'ayez rien dit encore sur Metternich et sur ce 
qui est nécessaire pour l'avoir tout à fait à nous. 
J'ai les fonds nécessaires : ainsi n'économisez 
pas. » Napoléon à Dresde, lorsqu'il disait à ce 
même Metternich : « Dites ! Combien vous ont- 
ils payé ? » exprimait donc une incontestable vé- 
rité ? 

Mais où l'intérêt s'accroit, où la curiosité est 
tout à fait éveillée, c'est lorsque la grande-du- 
chesse arrive, d'étape en étape, jusqu'en Angle- 
terre, qu'elle trace de la cour, du prince régent et 
de ses frères, des portraits d'une vivacité et d'un 
trait satirique délicieux. On peut dire qu'elle y 
excelle : en rapprochant ces lettres d'un impor- 
tant fragment des mémoires de Mme de Lieven, 
trouvé dans la bibliothèque particulière de S. M. 
l'empereur de Russie, on se demande si la grande- 
duchesse n'a point éprouvé quelque contrariété 
dont ni elle ni l'ambassadrice de Russie ne rend 
compte. Ce fut à la suite de sa première entrevue 
avec le prince régent qu'elle conçut contre lui une 
aversion qu'elle ne manqua point une occasion 
d'exprimer et qu'elle fit partager à son frère. Elle 
s'entoura, et elle entoura l'empereur Alexandre, 
des whigs les plus prononcés ; elle ne manqua 
point de faire au vertueux père qu'était le régent 



LA S(KIR D ALEXANUUfc; 1"' IL'5 

l'éloge de sa fille Charlotte qu'il haïssait et elle 
alla jusqu'à vouloir entrer en relations avec la 
princesse de Galles. Sait-on qu'Alexandre, venu 
pour triompher à Londres, attendit en vain durant 
plusieurs heures la visite du régent, lequel n'osait 
sortir de son palais, tant il redoutait l'immense 
foule assemblée pour le huer, le couvrir de boue 
et d'ordures ! Quand telle est à l'égard de son sou- 
verain l'opinion de la nation, il est peut-être loi- 
sible à une princesse étrangère de la partager. 

Au milieu des confidences qu'il fait à sa sœur 
bien-aimée, l'empereur laisse, presque dès les 
premières années, percer chez lui le mystique. Il 
instruit la grande-duchesse. En 1809, il lui com- 
munique le livre de Saint-Martin : Des Erreurs et 
de la Vérité. « Dans peu de jours, écrit-il, je vous 
enverrai une espèce de clef sans laquelle on n'y 
entend rien. » En février 1810,1a grande-duchesse 
est en admiration devant les frères Moraves, 
« congrégation d'imitateurs de Jésus-Christ », et 
elle fait part de ses sentiments à l'empereur. Ils 
lisent Boehm, Swedenborg, Stillnig ; ils échangent 
des billets dont le sens précis échappe, mais qui 
ont trait aux « sociétés mystiques ». 

La grande-duchesse paraît pourtant n'avoir été 
mêlée que de loin à l'aventure d'Alexandre et de 
Mme de Krudner. Sur les débuts de cette liaison 
spirituelle, le grand-duc Nicolas fournit, dans sa 
remarquable préface, des documents précieux, 
entre autres la lettre où l'empereur raconte à 



196 POUR LEMl'KHELU 

Mlle Stourdza, demoiselle d'honneur de l'impé- 
ratrice Elisabeth, comment il est entré en rap- 
ports avec la thaumaturge livonienne ; puis une 
lettre de Mlle Stourdza à l'impératrice rappor- 
tant les prophéties de sa pythie sur Napoléon, 
mais il ne donne point de preuves convaincantes 
que la grande-duchesse Catherine ait été mise 
dans la confidence. Sans doute est-il question 
d'une certaine Virginie, dans deux lettres que 
l'empereur écrit à sa sœur les 3 et 13 juin, et 
est-on porté à croire que cette appellation désigne 
Mme de Krudner — qui, comme on sait, avait 
publié un roman sous le titre : Virginie. Mais 
dans ces lettres, surtout dans la première, c'est 
d'amour qu'il s'agit, et, en vérité, quel amour, hor- 
mis un amour purement mystique, eût pu inspirer, 
en 1815, Mme de Krudner? «Virginie, écrit l'em- 
pereur, sait que je ne lui ai jamais rien demandé ; 
ainsi, pourquoi peut-elle m'en vouloir ? » Cette 
Virginie semble avoir été brusquement rappelée 
et, le 13 juin, elle disparait; tandis que Mme de 
Krudner, dans ce même mois de juin, vient trou- 
ver l'empereur et la grande-duchesse, réunis au 
château de Langenzell, près d'Heidelberg. 

On peut fort bien croire qu'Alexandre n'avait 
point si fort dépouillé le vieil homme qu'il demeu- 
rât entièrement insensible aux attirances de la 
chair et peut-être y aurait-il lieu de rapprocher ce 
passage de lettres écrites vers la même date à la 
reine Hortense. Toutefois, ce n'est point encore 



LA SŒUR D ALEXANDRE I*"" 197 

ici la solution du problème et il faudra d'autres 
trouvailles. 

Car, à partir de cette époque, Alexandre se 
montre moinâ confiant Vîs-à-vis de sa sœur et ses 
lettres se font plus rares. Un peu contre le gré de 
son frère, tout à fait contre celui de l'impératrice- 
mère, la grande-duchesse entend se remarier avec 
le prince royal de Wurtemberg ; on l'a empêchée 
d'épouser l'archiduc Charles ; elle n'a guère plu 
au prince des Pays-Bas ; elle n'a voulu d'aucun 
des princes anglais, mais elle tient au prince de 
Wurtemberg, marié malgré lui à une princesse 
de Bavière dont il vient de divorcer. Elle l'épouse 
donc et ainsi de^Hent-elle la belle-sœur de la reine 
Catherine de Westphalie. Mais elle meurt en 1818, 
et ainsi ne se trouve-t-elle point dans l'obligation 
d'appeler ses neveux les fils et la fille de Jérôme 
Bonaparte, les neveux de l'empereur Napo- 
léon. 

A coup sur, la grande-duchesse Catherine, avec 
son agitation ambitieuse que lui reprochait tant 
l'impératrice Elisabeth, a joué un rôle dans ces 
étonnantes scènes que ^^rent se dérouler les deux 
premières décades du dix-neuvième siècle ; rôle de 
confidente, d'informatrice, peut-être en un moment 
de directrice ; mais le rôle était terminé lorsqu'elle 
se maria et il n'est point à croire que, hormis par 
l'indiscrétion de certaines demandes, elle se fût 
rappelée à son frère, et alors eût-elle été bien ve- 
nue. Mais, de 1812 à 1814, elle n'avait pas été sans 



198 POUR L EMPEREUR 

influer sur les événements et on ne saurait trop 
exprimer de gratitude au grand-duc Nicolas Mi- 
khailovitch pour nous avoir mis à même d'appré- 
cier son intéressante figure. 



L'AUTRICHE ET NAPOLEON 
EN 18 13^'^ 



Il y a quelque seize ans, lorsque Albert Vandal 
fut reçu à l'Académie par M. le comte d'Hausson- 
ville, une polémique courtoise s'engagea entre 
celui-ci et Henry Houssaye. M. d'Haussonville, 
se conformant à une tradition qui était acquise, 
avait reproché à l'Empereur de s'être refusé à 
faire en 1813 la paix avec l'Autriche, lors de la 
Fameuse entrevue de Dresde. Henry Houssaye 
répliqua dans le Figaro et il mit ses arguments 
dans la bouche de Napoléon lui-même. « L'Au- 
triche, lui fit-il dire, bien que liée à moi par le 
traité du 14 mars 1812, faisait en secret des vœux 
pour mes ennemis ; mais, par une sorte de pudeur, 
elle hésitait à rompre mon alliance sans prétexte. 
Elle s'avisa de passer du rôle d'alliée à celui de 
médiatrice, ce qui lui permettrait, si la médiation 

(1) Le Gaulois, 23 mai 1913. 



200 POUR L EMPEREUR 

était déclinée par moi, de déchirer le traité de 1812 
et d'entrer honnêtement dans la coalition. » Il don- 
nait ensuite le récit de la négociation telle qu'elle 
s'engagea dès le mois de janvier 1813 pour avor- 
ter finalement le 15 août. Chacune des phases en 
était marquée avec une précision admirable, et 
c'était vraiment un beau morceau d'histoire, qui 
vient à propos au milieu de ces articles d'un pa- 
triotisme éclairé et généreux que M. Louis Sono- 
let a recueillis sous le , titre : la Patrie Guer- 
rière. 

Ce qu'a dit là Henry Houssaye, ce qu'il a noble- 
ment affirmé, ce qui, tant il est difficile de faire 
éclater la vérité, est encore contesté aujourd'hui, 
c'est ce qu'on trouvait dans les documents pa- 
tents, ce qui ressortait des documents conservés 
dans nos archives, des imprimés officiels, de cette 
partie de leurs papiers que les étrangers nous com- 
muniquent. Sans doute rencontrait-on à l'inverse 
la légende que M. de Metternich s'était plu à faire 
accréditer : l'Autriche pauvre victime, l'Autriche 
pleine de tendresse pour la France, l'Autriche si 
magnifiquement fidèle aux engagements qu'elle 
avait pris avec l'empereur Napoléon que, pour les 
tenir, elle risquait ses finances, son armée, son 
territoire, sa gloire même, car sa parole vaut de 
l'or ! l'Autriche, enfin, présentant jusqu'au dernier 
moment des chances d'une paix honorable à l'aven- 
turier que son ambition insensée avait conduit à 
l'abime et qui, aveuglé par elle, refusait les aver- 



l'aUTRICHE et NAPOLÉON" 2Ct 

tissemeats d'une alliée généreuse, magnanime, 
désintéressée et sensible ! 

Il y a encore des gens qui le croient ! 

Il est vrai que de ces historiens que la vanité 
improvise et que l'infatuation inspire, l'opinion ne 
pèse guère, mais elle fait nombre... 

Et, s il était démontré par les récits, les dépê- 
ches et les lettres de ceux qui ont mené la négocia- 
tion, cpie Henry Houssaye, en attribuant à l'Au- 
triche une sorte de bonne foi, avait tort ; que des 
documents secrets infirmaient les documents offi- 
ciels et que, constamment, l'Autriche était d'ac- 
cord avec nos ennemis et nous livrait à leurs coups ? 
S'il était démontré que ces négociations autri- 
chiennes, auxquelles on reproche à l'Empereur de 
ne point s'être suffisamment prêté, n'étaient qu'un 
jeu combiné pour l'attirer plus avant dans le tra- 
quenard? S'il était démontré que ce que M. de 
Metternich et ses confidents considéraient comme 
le chef-d'œuvre de la politique, c'était justement 
d'avoir machiné 'tout ce complot sans que l'Empe- 
reur, ni ses agents, en sussent rien? Il est vrai 
que, du côté des agents, Napoléon fut, à des mo- 
ments, singulièrement servi ! 

Si un historien sincère et de bonne foi, tel qu'Al- 
bert Sorel, ne pouvait se soustraire à la con^^ction 
que les Autrichiens, durant la campagne de 1812, 
n'avaient fait qu'une parade concertée avec l'en- 
nemi, renouvelant ainsi la tactique que les Russes 
avaient employée à l'égard des Autrichiens durant 



202 POUR L EMPEREUR 

la campagne de 1809, il pouvait se laisser aller à 
croire que le cabinet de Vienne n'avait peut-être 
pas intégralement dicté la conduite du prince 
Schwarzenberg et que, jusqu'au début de juin 1813, 
il avait hésité quelque peu sur la conduite à tenir. 
Or, il résulte de documents que va publier tout 
à l'heure le grand-duc Nicolas Mihaïlovitch, dont 
les travaux historiques ont été déjà si fertiles en 
révélations, et qui vient d'être élu si brillamment 
membre de l'Institut de France, que rien n'est vrai 
de ce que nous a enseigné l'historien du Consulat 
et de l'Empire et que, constamment, alors même 
qu'elle se liait à la France par un traité solennel, 
alors qu'elle semblait confondre ses armes avec 
celles de la France, l'Autriche était d'accord avec 
la Russie comme avec les ennemis de la France. 



L'ambassadeur patent et officiel de l'Autriche à 
Pétersbourg était M. de Saint-Julien : mais il y 
avait un ambassadeur latéral et secret, le conseil- 
ler de la légation, M. de Lebzeltern, qui, par ordre 
de son souverain, entretenait avec celui-ci une cor- 
respondance séparée, à l'insu de son chef. M. de 
Lebzeltern a laissé une autobiographie accompa- 
gnée des pièces justificatives, c'est-à-dire des mi- 
nutes des dépêches qu'il adressait à l'empereur 
son maître ou à M. de Metternich. En voici le pas- 
sage essentiel sur la négociation en question : 



l' AUTRICHE ET NAPOLÉON 203 

(' Le traité d'alliance entre l'Autriche et la 
France venait d'être signé (14 mars 1812), écrit 
M. de Lebzeltern. Une guerre entre la Russie et 
la France devenait imminente. L'ordre me parvint 
de me rendre à Wilna (où était l'empereur 
Alexandre , chargé d'une mission secrète à la- 
quelle et peu de monde l'a su), l'empereur 
Alexandre a dû en grande partie ses succès, car il 
lui fut loisible de porter toutes ses forces sur un 
ravon étroit, en face de l'ennemi, et de dégarnir 
entièrement le reste de l'empire sur une immense 
étendue, ayant ses flancs à l'abri de tout danger. 
Grands et inappréciables furent alors les ser\'ices 
que rendirent à la cause de la légitimité et à celle de 
l'affranchissement des peuples, la fermeté inébran- 
lable des principes de l'empereur François, la 
loyauté de sa marche et la sagesse des combinai- 
sons du chef du cabinet autrichien î » 

Sur le point de se voir pris par les Français 
avec les papiers dont il était porteur et qui eussent 
irrémédiablement compromis son gouvernement, 
M. de Lebzeltern, « grâce à beaucoup de bonheur 
et à un peu d'adresse », parvint à les anéantir, en 
sorte qu'il se présenta fièrement devant le roi de 
Westphalie', qui avait précédé l'Empereur à Var- 
sovie. « Le roi Jérôme, écrit-il, répondit par des 
prévenances et des excuses à mes protestations, 
mais en déclarant toutefois ne pouvoir me délivrer 
de passeports pour retourner en Autriche sans 
ordre supérieur. Enfin, une lettre de Thorn, du 



204 POUR L EMPEREUR 

conseiller de l'ambassade d'Autriche à Paris, Flo- 
ret, qui avait accompagné l'Empereur, expliqua 
l'énigme. Napoléon instruit par l'ambassadeur 
Lauriston de mon départ pour Wilna et admettant 
la possibilité que j'abordasse le royaume de Po- 
logne, avait envoyé l'ordre sur toute la frontière 
de me diriger sur son quartier général. ^) L'inten- 
tion de l'Empereur, ajoutait M. de Floret, était 
d'attacher M. de Lebzeltern à sa personne et de 
l'emmener en Russie. Décidé à ne point reparaître 
dans de telles conditions à Wilna, le diplomate 
autrichien rusa et gagna du temps. Il se rendit 
très lentement à Thorn, d'où le duc de Bassano 
venait de partir la veille, après l'avoir vainement 
attendu. Il y trouva Floret et s'empressa de rédi- 
ger un rapport que Floret transmit aussitôt à Bas- 
sano. « J'obligeai M. de Floret, dit Lebzeltern, à 
m'expédier sur l'heure en courrier à Vienne, M. de 
Floret légalisa la minute de ce rapport que le comte 
de Stackelberg (ambassadeur de Russie à Vienne) 
prit le soin d'envoyer à l'empereur son maître. Sa 
Majesté put y relever des preuves de ma loyauté; 
elle vit que je n'avais pas trompé sa confiance. 

« Je rencontrai l'auguste cour à Prague, où se 
trouvait l'impératrice Marie-Louise, ajoute Lebzel- 
tern, et j'y soumis à mon chef plusieurs mémoires 
des 29 mai et 19 juin 1812, qui renfermaient les 
résultats de ma mission à Pétersbourg et ceux de 
mon séjour à Wilna et des concerts qui y avaient 
été arrêtés. » 



L AUTRICHE ET NAPOLEON '203 



Nous avons en mains ces rapports des 29 mai 
et 19 juin. Ils entrent dans tous les détails et ré- 
solvent toutes les questions de l'entente secrète 
qui avait été conclue entre les deux cours et dont 
l'exécution fut d'ailleurs suivie par M. de Lebzel- 
tern, lequel, de Vienne, durant que Français et 
Russes se battaient, faisait des courses fréquentes 
et secrètes à Gratz, où s'était retiré l'envoyé 
russe. Ces courses continuèrent jusqu'au mois 
de février 1813. Lebzeltern fut alors expédié au 
quartier général de Kalisch, où venait d'arriver 
l'empereur Alexandre, et il fut chargé de l'offre de 
la médiation de T Autriche : « système habile, dit-il, 
qui lui rendait possible de se délier avec dignité 
de ses engagements et moyennant lequel, en se 
plaçant entre les puissances belligérantes et se 
jetant au milieu de leurs conflits, l'Autriche se 
créait, d'un côté, un rôle aussi prépondérant que 
favorable à ses intérêts ; de l'autre, elle se ména- 
geait le temps nécessaire pour se renforcer dans 
son intérieur et réorganiser son armée ; dans tous 
les cas, elle se résersait le choix du moment le 
plus avantageux pour prendre un parti ». 

Ainsi, est-il acquis que, au même moment où 
l'Autriche signait avec la France un traité patent 
contre la Russie, elle assurait son concours le plus 
dévoué et le plus efficace à la Russie et la mettait à 

12 



206 POUR L EMPEREUR 

même d'employer toutes ses forces contre l'armée 
impériale : le rôle qu'elle joua en Turquie pour pro- 
curer la paix entre cette puissance et la Russie se 
trouve de plus mis au jour, et par cette paix, elle mit 
de nouvelles armées russes à même de concourir 
à la guerre contre les Français. Telle était la con- 
fiance établie que Lebzeltern eut soin d'expédier à 
la cour de Russie le double du rapport qu'il avait 
remis à Bassano, ministre de l'Empereur. Durant 
toute la campagne, la communication entre les 
deux cours n'a pas un instant été interrompue et la 
négociation suivie par Lebzeltern à Kalisch, où il 
a'rriva le 5 mars, fut le couronnement de cette 
campagne menée par Metternicli avec une prodi- 
gieuse habileté. Il n'est point question de lui 
reprocher sa duplicité : c'est la diplomatie. Sans 
doute pourrait-on moins vanter « la fermeté iné- 
branlable de l'empereur François I", surtout la 
loyauté de sa marche » , mais ce sont des Autri- 
chiens qui parlent et toute arme leur est bonne 
contre la Révolution. 



Seulement, que des Français s'émerveillent à 
une telle conduite, c'est ce qui pourra désormais 
étonner; il leur a été permis d'accepter jusqu'ici, 
sur la foi de M. Thiers, les récits de M. de Met- 
ternich, lequel, tout de même, préférait qu'on ne 
connût point les procédés qu'il avait employés ; 



L AUTRICHE ET NAPOLEON 207 

voici ses actes que révèle son confident le plus in- 
time, son agent le plusaffidé. Le lien formé entre 
les deux cabinets depuis l'avènement de l'empe- 
reur Alexandre, ce lien resserré par de communs 
malheurs lors de la campagne de l'an XIV, n'a 
jamais été rompu; il n'a jamais été plus résistant 
qu'aux époques où l'empereur Napoléon s'imagi- 
nait l'avoir brisé. L'alliance autrichienne, que Na- 
poléon crut former par le traité du mariage et con- 
solider par le traité du 14 mars 1812, n'a été 
qu'un leurre, et toute la marche du cabinet de 
Vienne jusqu'au 10 août 1813, a été secrètement 
concertée avec Pétersbourg. C'est là ce que per- 
mettra de démontrer avec l'ampleur nécessaire 
l'autobiographie de M. de Lebzeltern. On y 
apprendra pour quelles causes l'Autriche imagina 
la prolongation de l'armistice de Plesswitz et la fit 
agréer par les alliés ; comment elle conduisit la 
négociation de Prague jusqu'au jour où, les temps 
étant accomplis, elle amena, par la finesse de son 
jeu, la France à endosser. la responsabilité de la 
rupture. Ce n'est pas d'hier qu'on pratique en 
Allemagne « le coup de la dépèche », et tout 
Prussien qu'il était, M. de Bismarck avait reçu 
les traditions de ^I. de Metternich. 

Il faut conclure : en 1813 comme en 1814, l'em- 
pereur Napoléon n'a point eu à refuser la paix ; et 
Heniy Houssaye a raison, certes, mille fois rai- 
son, lorsqu'il met cette phrase dans la bouche de 
l'Empereur: « Le congrès de Prague, les négocia- 



-208 POUR L EMPEREUR 

tions de Francfort, le congrès de Chàtillon furent 
autant de comédies jouées par les alliés en vue 
d'abuser l'opinion. Chaque fois que je faisais un 
pas en avant pour arriver à la pacification, ils en 
faisaient deux en arrière... » 

Encore Henry Houssaye n'avait-il pu deviner 
jusqu'où était poussée la duplicité du cabinet au- 
trichien — ce que M. de Lebzeltern appelle « la 
loyauté de l'empereur François ». 



LA MOSKOWA-BORODINO^*' 



Ceux qui nous gouvernent n'ont pas trouvé à 
propos que la France commémorât magnifique- 
ment et comme elle le devait aux ancêtres, les vic- 
toires que ceux-ci remportèrent, il y a un siècle, 
sur l'Europe coalisée : ni Austerlitz à cause des 
Russes, ni léna à cause des Prussiens, ni Saragosse 
à cause des Espagnols, ni Wagram à cause des 
Autrichiens ; nous paraissons honteux d'avoir eu 
des aïeux qui se battaient si bien. Nous sommes à 
l'égard de tout le monde d'une réserve, d'une dis- 
crétion , d'une .galanterie qu'on ne vit point depuis 
l'époque où Napoléon, mari rajeuni d'une archi- 
duchesse, donnait des ordres pour effacer ou du 
moins noyer d'une ombre propice les inscriptions, 
les bas-reliefs ou les tableaux attestant les défaites 
autrichiennes. On gardait les victoires, sans dire 
sur qui elles avaient été remportées. Il n'y avait 

(1) Écho de Paris, 3 août 1912. 

M. 



210 POUK l'empekeur 

plus d'Austerlitz et l'Arc de Triomphe, comme la 
Colonne, devenaient des monuments anonymes ; 
il n'y était pas plus question d'Alexandre I<"- que 
de François I" ou II. Gela était, pour un nouveau 
mari, parfaitement courtois ; reste à savoir si 
c'est aussi digne d'éloge pour une vieille nation et 
si, vraiment, il lui est permis de passer ainsi sous 
silence et d'abolir ses gloires anciennes, en vue 
de ne point porter ombrage à ses vainqueurs d'il 
y a quarante ans. 

On s'est imaginé, il est vrai, après avoir mis 
en oubli Austerlitz, léna, Friedland, Wagram, 
de commémorer la Moskowa. La nation amie et 
alliée allait justement en faire autant et donner 
au centenaire de la Guerre patriotique le plus 
grand éclat: il devait y avoir services divins, pa- 
rades des régiments qui ont pris part à la bataille, 
érection de monuments religieux à la gloire de 
l'armée russe victorieuse à Borodino. Alors on vit 
des Français sans aucune qualité d^abord et mus 
uniquement par le désir de faire parler d'eux, puis 
de plus en plus qualifiés jusqu'à être ministres et 
présidents du conseil, on vit des Français inter- 
venir pour ériger, eux aussi, au même lieu, un 
monument modeste et laïque. Chacun aura sa vic- 
toire, remportée le même jour, sur le même champ 
de bataille ; nous appelons la nôtre : la Moskowa ; 
les Russes appellent la leur : Borodino ! C'est la 
même. Seulement il peut sembler étonnant qu'elle 
ait été remportée à la fois par les Russes et par 



TA MOSKOYA-BOUODINO -211 

d'autres. Pour nous tirer d'embarras, nous autres 
Français qui, contrairement à notre réputation, 
sommes modestes et pleins d'une sage prudence, 
nous avons imaginé que nous ne célébrons pas les 
victorieux, mais les morts. Nous aurons pour les 
morts, qui ne sauraient faire ombrage à personne, 
des larmes et des couronnes. Point de lauriers, 
cela pourrait faire penser que nous croyons qu'ils 
ont été vainqueurs ; tout juste un mausolée, avec 
un Mémento ; encore un Mémento ne serait-il pas 
bien audacieux ? Et puis cela pourrait faire penser 
qu'il y a parmi ces Français qui honorent les morts 
des catholiques ! Il y en a, certes, qui mendient 
la croix, mais ce n'est pas la même ! 

On ne parlera même pas de la Moskowa, c'est 
un nom qui retentit un peu trop haut et qui clame 
la victoire : Borodino, ce sera mieux, plus russe 
et on ne saurait être assez russe, et Borodino c'est 
la victoire russe. Ne le savez-vous pas ? Yt' Inva- 
lide russe, journal militaire, pour le moins offi- 
cieux, vous l'apprendra, d'après un document ir- 
réfutable que veut bien me signaler un correspon- 
dant bien informé et très aimable. 11 n'y a point à 
en douter : « Parmi les papiers que la veuve du 
général Dragomiroff a bien voulu me communi- 
quer, écrit dans V Invalide russe M. Dobrorolskv, 
se trouve le texte d'un ordre absolument ignoré 
que Napoléon avait rendu, à l'issue de la bataille 
de Borodino, le soir du 26 août 1812. 

« Et cet ordre est ainsi conçu : 



-lill POUR L EMPEREUR 

« Français,^ 

« Vous avez été battus ! Vous vous êtes laissé 
couvrir d'opprobre et d'ignominie ! C'est dans le 
sang russe seul que vous pouvez vous laver de 
cette tache ! 

« Dans deux jours, je donnerai une nouvelle 
bataille plus sanglante encore que celle d'hier. 
Que les lâches y périssent, je ne veux commander 
qu'à des braves. 

« Bataille de la Moskova 1812. 

ft Napoléon. » 

Et comme ce document, où l'on n'a pas même 
pris soin d'écrire Moskowa à la française, où l'on 
a orthographié Moskova à la russe, et où l'on a 
donné à l'empereur une si étonnante mentalité, 
paraîtrait à première vue quelque peu surprenant, 
on ajouta que, au milieu de la nuit, Napoléon 
ayant constaté que les Russes battaient en re- 
traite, pour un motif assurément de haute straté- 
gie, avait retiré son ordre du jour dont l'armée 
française n'avait pas eu connaissance. 

(Ceci, entre parenthèses, peut être une réminis- 
cence transportée de ce qui se produisit à Eylau 
où, en effet, l'armée française se disposa à se re- 
tirer.) 

L'ordre donc avait été supprimé, mais il en res- 
tait un exemplaire dans les papiers du maréchal 
Berthier, et ces papiers tombèrent aux mains des 



L.V MOSKOVA-BORODINO 213 

Cosaques lors du passage delà Bérésina, L'auteur 
russe ne prétend point que ce soit cet exemplaire 
qui soit venu aux mains du général Dragomiroff ; 
il lui suffit assurément que ce soit une copie ; et 
il n'en tire pas moins cette conclusion : « C'est, 
dit-il, V attestation de notre victoire sur le champ 
de bataille même de Borodino ; mais la retraite 
finale de nos troupes a permis aux Français de se 
proclamer victorieux ! » 

Les Russes ont placé si haut leur orgueil na- 
tional que rien de leur part ne saurait étonner. 
Qu'on lise plutôt, de Tolstoï, la Guerre et la Paix 
et le volume intitulé Napoléon et la campagne de 
Russie ; qu'on se fasse rendre compte des inscrip- 
tions peintes ou gravées en Russie dans les ma- 
nèges de régiments : tout est victoire et c'est affaire 
aux Français, et, d'ailleurs, à tous les adversaires 
de la sainte Russie, d'être battus. Le sentiment, 
pour peu historique qu'il parait, est bien autrement 
noble que cet abaissement systématique de leur 
propre pays qui constitue, chez certaines fractions 
d'un autre peuple, la façon de se croire éclairé, 
philosophe et sans préjugé. Les Russes ne sont 
pas comme nous amateurs de défaites, et, sous 
prétexte de Gloria victis, ils ne s'hypnotisent point 
sur leurs désastres. Ils en font des victoires, ce 
qui vaut mieux. Ils adoptent et ils pratiquent la 
devise des peuples forts, Gloria victoribus, et 
ils vont l'affirmer sur le champ de bataille de 
Borodino par le plus large déploiement de leurs 



'214 POUR L EMPEREUR 

forces militaires et par le plus vibrant appel au 
patriotisme de la nation. Déjà, chacun des régi- 
ments de l'armée a reçu de l'empereur un livre 
magnificjue où sont représentés tous les généraux 
de la guerre patriotique et où une notice est con- 
sacrée à la mémoire de chacun d'eux; à la pre- 
mière page de cette collection sans prix qu'a for- 
mée pour ses compagnons d'armes le grand-duc 
Nicolas Mikhaïlovitch, on lit cette phrase écrite 
de la main même de l'Empereur et reproduite en 
fac-similé : 

Aux VAILLANTS DESCENDANTS DES GLORIEUX AN- 
CÊTRES. 

Nicolas. 

Cela certes a de la grandeur et, au moment de 
commencer les commémorations de la Guerre pa- 
triotique, celle qui, par l'écrasement de la France, 
changea les destinées de l'Europe, il est beau 
qu'un souverain, paraissant au front des troupes, 
les salue de la sorte. Seulement, je ne vois pas 
bien ce que des Français auront à faire dans cette 
fête, pas plus que je ne vois ce qu'on fera de leur 
monument. 



LETTRES D'AMOUR DE SOLDATS' 



Il est imprudent de généraliser et, du relevé 
d'un certain nombre de cas, de déduire une loi; 
tout de même, il y avait beaucoup de bons maris 
dans les armées impériales et si, durant ces cam- 
j>agnes interminables, ils trompaient leurs femmes, 
— car la chair est faible, — au moins leur témoi- 
gnaient-ils, par correspondance, une fidélité qui 
demeurait à coup sûr dans leurs intentions. Fort 
souvent leurs femmes furent insupportables, elles 
poussaient à un degré incroyable la vanité, la 
susceptibilité, la dépense ; elles trouvaient que, si 
« l'absence est le plus grand des maux » , il n'est 
que de donner aux absents des suppléants momen- 
tanés, et eux prenaient tout pour bon, hormis le 
dernier cas qu'ils ignoraient ; car ils n'eussent 
point badiné. 

On a de cette littérature épistolaire d'admirables 

^1) Écho de Paris, 16 septembre 1912. 



216 POUR L EMPEREUR 

exemples, à commencer par les lettres de Napo- 
léon à Joséphine, celles d'Italie, brûlantes comme 
la lave, égales en passion à toutes les Lespinasse, 
Aïssé et autres Portugaises : celles d'après le 
Consulat, d'un bon mari, établi en son ménage, 
ayant pardonné et pris son parti et aimant encore 
fort tendrement ; celles d'après le divorce, avec la 
lassitude des scènes, des imprudences, des dettes 
et, tout de même, combien de ménagements! Et 
puis il y a les lettres du maréchal Davout à sa 
femme, les lettres du général Golbert, bien d'au- 
tres. Seulement, les publications ont-elles toujours 
été fidèles ? N'a-t-on pas coupé les reproches, les 
remontrances, la jalousie ? Qui garantit l'intégrité 
des textes ? Très souvent, comme dans les lettres 
de Mme de Rémusat à son mari, on sent la cou- 
pure ; ici l'éditeur l'avoue lui-même. Alors à quoi 
bon publier ? Si c'est pour donner à admirer le 
style et la façon d'écrire, c'est bon; mais n'est-ce 
pas aussi un document d'histoire et d'humanité, et 
que faire d'un tel document, s'il est revu, corrigé 
et considérablement abrégé ? Hormis les lettres 
de l'Empereur à Joséphine, qui ont été publiées, 
à peu près intégralement, il faut compter avec les 
convenances des descendants, la pudeur des édi- 
teurs, toutes sortes de considérations qui n'ont 
rien à voir avec la vérité. 

Il y a les lettres publiées sans l'aveu des desti- 
nataires ni de leurs familles, et c'est de celles-là 
qu'on peut tirer des notions authentiques sur les 



LETTRES D AMOUR DE SOLDATS 217 

êtres ; mais si l'on en trouve dans les catalogues 
ou dans des recueils d'autographes, il est rare 
qu'elles forment un ensemble, qu'elles soient exac- 
tement d'un même temps, qu'elles émanent de 
personnages appartenant au même milieu. De 
cette espèce, il va guère que les deux publications 
faites par les Anglais [Copies of original letters 
from the army of gênerai Bonaparte in Egypt 
intercepted by the fleet under the command of 
admirai lord Nelson, Londres, 1798, 2 vol. in-8, 
et Lettres de l'armée en Egypte au gouvernement 
français, interceptées par la corvette de Sa Ma- 
jesté britannique^ El Vincejo, dans la Méditer- 
ranée, Londres, 1800, in-8). La seconde publi- 
cation est presque uniquement politique, mais la 
première, qui eut pour le moins onze éditions en un 
an, est composée presque entièrement de lettres de 
particuliers. Aussi, rééditée à Paris par un nommé 
Simon, en l'an VII, elle fut trouvée par Lorédan 
Larchey, si fin appréciateur des documents sur 
l'histoire des mœurs, un des plus précieux qu'il 
eût rencontrés. Il décida Pincebourde à en faire 
une réimpression à la vérité fort abrégée, dans la 
Bibliothèque originale. « Parlerai-je, disait Lo- 
rédan Larchey, de la valeur historique de ces 
lettres ? Elle me semble médiocre pour tout ce 
qui regarde les questions des chiffres, enflés ou 
diminués au gré du caractère de chaque corres- 
pondant ; mais elle est réelle, incontestable, pour 
tout ce qui regarde les petits détails constituant 

13 



218 POUR L EMPEREUR 

ce que j'appellerai la physiologie de l'expédition. » 
Encore, comme il le fait observer, n'est-ce là, 
évidemment, qu'un choix t'ait par les Anglais à 
seule fin « de nuire dans l'esprit public à l'expé- 
dition d'Egypte ». Le but est de montrer le soldat 
français dépaysé, sevré tout aussi bien de vin 
clairet que de payse. « Je m'ennuie diablement 
après eux, » écrit un général. Qu'est-ce du simple 
fantassin ? Il grogne, oui bien. C'est le grognard. 
Gela l'empêchera-t-il de se battre et de vaincre ? 
Il grognait, hier, à Arcole, comme il grogne au 
Caire, comme il grognera à Vienne, à Berlin, à 
Madrid, à Moscou. Ils grognaient et le suivaient 
toujours. 

Les Anglais ont manqué leur but, si c'était de 
prouver à la France le découragement de son 
armée. La France sait ce qu'il faut prendre de 
ces grogneries de ses fils ; ne grognaient-ils pas 
déjà à Malplaquet, ceux qui ne voulaient point 
quitter la place, disant qu'ils avaient bataille 
gagnée et qu'on leur volait leur victoire ? On trou- 
verait de ces grognards à la suite de la Pucelle et 
de Bayard, comme de Villars ou du maréchal de 
Saxe. C'est ainsi. Mais il n'y a pas que cela. Il y 
a de l'amour. La pudeur britannique en a laissé 
passer quelques témoignages ; à la vérité, l'on ne 
saurait dire si, sous cette libéralité, elle n'a point 
caché quelque ironie, car la première lettre d'amour 
qu'elle livre est de Tallien à sa femme. Il a ac- 
compagné Bonaparte avec toutes sortes d'espé- 



LETTRES D AMOUR DE SOLDATS 219 

rances de fortune, mais il aspire à rentrer, tout 
de suite, et à tout risque, tant l'amour le tour- 
mente. « Adieu, ma bonne Thérésia, écrit-il, les 
larmes inondent mon papier. Les souvenirs les 
plus doux de ta bonté, de notre amour, l'espoir de 
te retrouver toujours aimable, toujours fidèle, 
d'embrasser ma chère fille, soutiennent seuls l'in- 
fortuné 

Tallikn. » 

Oui, toujours fidèle ! Thérésia lui avait repassé, 
t'n l'escomptant, un des vieux billets de Ninon, 
mais qu'il le serrât sur son cœur comme une 
valeur de tout repos, cela ne regardait que lui. 
Par malheur, d'autres lettres, que les Anglais 
publièrent, n'étaient point écrites par des maris à 
leurs tendres épouses et il advint que certains, 
qui étaient en France, apprirent ainsi, en deux 
langues, français et anglais, leur irréparable in- 
fortune. Evidemment, l'éditeur anglais — ou plutôt 
genevois, car l'on assure que sir Francis d'Yver- 
nois s'était chargé de la publication et de l'anno- 
tation — avait manqué de bienséance, mais pou- 
vait-il savoir? Telle quelle, cette correspondance 
fournit sur l'état d'esprit de l'Armée d'Egypte le 
renseignement le plus précieux. Eh bien ! nous 
allons avoir sur l'Armée de Russie un document 
analogue, plus certain, plus complet, plus authen- 
tique encore. 

Presqpie dès le début de l'expédition, des cour- 



220 POUR l'empereur 

riers français furent pris par des Cosaques. Les 
lettres ainsi capturées (quelques-unes sans doute 
sur des morts ou sur des prisonniers) furent réu- 
nies par les soins de l'état-major et, plus tard, 
classées aux archives de l'État. Elles y dormaient 
depuis lors; à diverses reprises, en ces dernières 
d'années, quelques spécimens en ont été montrés 
au public. Ainsi le colonel de Villeneuve-Barge- 
mon en donna quelques-unes au Carnet de la 
Sahretache ; M. A. Ghuquet, de l'Institut, en a 
communiqué d'autres aux Feuilles cVhistoire et le 
capitaine Fabry en a placé certaines en appendice 
à la Correspondance inédite de V empereur 
Alexandre et de Bernadotte ; mais, isolées comme 
elles étaient, elles ne prenaient point leur intérêt ; 
et d'ailleurs c'était presque insignifiant par rap- 
port à l'ensemble. M. Serge Goriaïnow, le direc- 
teur des archives impériales, eut la pensée d'en 
publier le plus grand nombre, en Russie et en 
France, et il demanda, à cet effet, le concours de 
la Sahretache^ où deux hommes d'érudition et de 
bonne volonté, le commandant Martin, directeur 
du Carnet^ et le savant M. Hennet, des archives 
de la Guerre, associèrent leurs efforts pour identi- 
fier les personnages et annoter sobrement les textes. 
D'ici à quelques semaines, le volume, réservé aux 
membres de la Sab retache, va voir le jour. 

C'était une grave expérience qu'on tentait là ; 
on avait dû s'engager sans avoir vu toutes les 
pièces et s'en avoir pu en juger l'ensemble ; quelle 



LETTRES D AMOUR DE SOLDATS "221 

impression s'en dégagerait-il, et sur notre peuple, 
et sur la Grande Armée, et sur ceux qui la com- 
posaient? Car on ne s'était pas borné aux lettres 
de généraux et d'officiers : on avait tout pris 
pêle-mêle. On avait insisté pour obtenir, de la 
bonne grâce de M. Goriaïnow, toutes les lettres 
de sous-officiers et de soldats qui auraient été con- 
servées et, en même temps, on entendait donner 
les lettres venues de France, lettres de femmes, 
de mères, d'amies, de camarades. Jamais occasion 
si belle ne se serait trouvée de surprendre à la 
fois l'âme de l'armée et l'àme de la nation. 

Oui, mais quelle épreuve, et ne pouvait-il pas 
arriver qu'au lieu de grandir par là elles fussent 
abaissées ? 

Ceux qui ont décidé cette publication ont fait 
crédit à la France et à ses soldats. En vérité, ils 
ont eu raison ! Mis à part un ménage Junot, qui 
se révèle tel que l'imaginaient ceux qui ont été 
présentés à la duchesse d'Abrantès, mis à part un 
arriviste, le nommé Maillard de Liscourt, qui se 
complète, s'achète et se rend merveilleusement 
typique (c'est le même homme qui prétendit avoir 
reçu de l'Empereur, en mars 1814, l'ordre de faire 
sauter la poudrière de Grenelle) ; quelles admi- 
rables figures de bons soldats, de braves gens, 
d'amants imperturbables et de maris délicieux ! 
Il est vrai qu'ils sont loin ! Comme il y a de l'es- 
prit, de la grâce, de la fierté, de l'amour ! Et quels 
hommes ! Vous connaissez Morand, le comte Mo- 



22-2 POUR L EMPEREUR 

rand, général de division, grand-officier de la Lé- 
gion, grand-croix de la Réunion, commandeur de 
la Couronne de fer, commandant la l*"" division du 
l"" corps d'armée ? Sa femme est Polonaise, il le 
faut croire, car il s'est marié à Varsovie en 1808, 
mais elle porte un nom à désinence franchement 
russe, car elle se nomme Parissow. A la Mos- 
kowa, Morand a été blessé d'un coup de feu à la 
face, au moment où il était obligé d'évacuer les 
redoutes conquises ; sur sa demande, pour ne pas 
inquiéter sa femme, cette blessure n'a pas été men- 
tionnée au Bulletin. Il écrit à sa femme le 10 oc- 
tobre : « Je t'ai écrit toute l'après-midi, ma Emi- 
lie adorée, une très longue lettre de six pages, 
mais voyant que je ne peux la finir pour l'envoyer 
aujourd'hui à l'estafette, je prends le parti de 
t'écrire en deux mots pour aujourd'hui ; demain, 
j'achèverai ma grande lettre. Ma santé est excel- 
lente, ma petite blessure, comme je te l'ai mandé, 
est entièrement guérie. 11 me restera, pendant 
quelque temps, une petite cicatrice à côté du men- 
ton, à la joue droite, qui disparaîtra avec le 
temps... 

« J'attends avec impatience la nouvelle de tes 
couches. Que le bon Dieu te protège comme il m'a 
protégé dans les batailles. Bonjour, Emilie ado- 
rée, charme et bonheur unique de ma vie, je te 
presse mille fois sur mon cœur qui t'adore avec 
nos enfants chéris. Ton époux qui t'adore, ne vit 
et ne respire que pour toi. » 



LETTRES D AMOUR DE SOLDATS 2^23 

Il y a là, chez ce quadragénaire^ comme on 
disait alors, une délicatesse de sentiment en même 
temps qu'une passion et une tendresse qu'on ne se 
fût point attendu peut-être à trouver chez un des 
divisionnaires de Davout, tête de fer et cœur de 
feu ; ceux qui ont présent à l'esprit sa conduite à 
Nantes, en avril 1815, son admirable proclama- 
tion, son livre : l'Armée suivant la C/iarte, savent 
ce que valent son intelligence, son patriotisme, 
son dévouement à l'Empereur ; mais n'est-ce pas 
d'un cœur supérieur encore à l'esprit, cette lettre 
du héros à sa femme? Eh bien! ce sont de pa- 
reilles surprises à chaque page : il y a là de la 
gaieté, de l'humour, de la délicatesse, de la pas- 
sion, de l'intrigue parfois, de l'ambition souvent, 
de la grognerie aussi, infiniment de bravoure et 
de noblesse, — quoi ! l'àme française d'il y a cent 
ans ! 

On peut la montrer, celle-là, à ses amis. . . comme 
aux autres. 



LES ROMANS 
DU DUC D'ABRANTÉS EN RUSSIE 

(OCTOBRE 1812) (1) 



Lorsqu'il s'agit d'elle-même, Mme la duchesse 
d'Abrantès est aussi discrète qu'elle l'est peu 
lorsqu'il s'agit des autres. Dans les volumes de 
ses Mémoires qui ne sont pas, comme le premier, 
l'œuvre du plus illustre romancier du dix-neuvième 
siècle, elle consacre aux aventures de son époux 
quelques pages qui vont se trouver complétées 
par des lettres dont les Cosaques eurent la pri- 
meur, mais que les membres de la Sabretache 
vont prochainement savourer. 

Il n'est point question en effet que de légitimes 
amours dans les confidences de nos guerriers et il 
s'y rencontre des scénarios auxquels la guerre, 
l'héroïsme, l'éloignement prêtent un caractère 

^1) Écho de Paris, 29 septembre 1912. 

13. 



'2-26 POUR L EMPEREUR 

quelque peu épique, en même temps que la volupté, 
l'élégance, les mystifications y paraissent plus 
amusantes, plus précieuses et plus vives. 

^Ime Junot a conté en diverses parties de ses 
Mémoires que son mari était, au printemps de 
1812, des plus liés avec une femme charmante, 
épouse d'un officier général d'artillerie et répondant 
au prénom de Li. . ,e et au nom de F.y [Ed. Garnier., 
t. IX, pp. 172 et 245 et pag. suiv.). Junot, étant 
allé en Bourgogne dire adieu à son père, écrivit 
aux deux dames, àLi...e et à sa femme; par une 
distraction qui est trop fréquente (car elle arriva, 
comme on sait, à Sa Majesté l'Empereur et Roi qui, 
s'étant amusé un jour à cacheter des enveloppes 
que son secrétaire expédiait, intervertit des lettres 
qui eussent été de grande conséquence), par une 
fatale distraction, Junot envoya à la duchesse qui, 
comme on sait, s'appelait Laure, la lettre qu'il ne 
lui destinait point et qui ne pouvait lui laisser 
aucun doute ni sur la personnalité de sa corres- 
pondance, ni sur l'extrême intimité où il était 
avec elle. Laure reçut la lettre qui était pour 
Li...e, et cela fit une forte scène. Junot essaya de 
plaider coupable et « de mettre sur le compte de 
la fatalité un amour dont il ne pouvait se défaire 
et qui le rendait aussi cruellement malheureux ». 
Les amants romantiques ont eu sous l'Empire 
leurs modèles achevés et peut-être alors sincères : 
mais la duchesse prenait, de ce que lui contait 
son noble époux, ce qu'il fallait qu'elle prit. 



LES ROMANS 1»L DUC U ABRAXTES Hl 

Junot partit pour l'expédition de Russie et la 
duchesse s'en vint à Aix, en Savoie, la station à la 
mode, où se trouvaient réunis, en même temps que 
les princesses de la Famille impériale, les person- 
nages les plus en ^Tie. Talma n'était pas des moin- 
dres, et ce fut juste alors le temps de cette liaison 
entre l'émule de Roscius et la sœur de César qui 
échappa aux regards les plus malveillants, même 
à ceux de Mme d'Abrantès. Elle y était allée en 
grand train, décidée à déployer toute sa magnifi- 
cence, et Ton sait qu'elle s'y entendait, mais elle 
ne voulait point être dupe et, de si loin, continuait 
avec son époux, commandant d'abord de la réserve 
de l'Armée d'Italie, puis du 8^ corps, une corres- 
pondance qui, de sa part, manquait d'aménité. 
« Votre dernière lettre, lui écrivait-elle, m'a fait 
à la fois peine et pitié ; elle est d'un insensé, et 
d'un insensé d'autant plus coupable de l'être qu'il 
dépend de lui de recouvrer sa raison et qu'il s'y 
refuse avec autant d'opiniâtreté que s'il s'agissait 
de son malheur éternel. Les gens dominés par une 
passion malheureuse sont, au commencement, 
comme ces malades qui ne veulent pas se sou- 
mettre au traitement vigoureux qui les guérirait. 
Et vous voulez que je vous plaigne ! Vous me 
demandez de la pitié! Mais, en méritez-vous ! Oui, 
peut-être, mais de cette pitié dépouillée de toute 
estime, car vous n'êtes pas celui à qui j'ai promis 
la mienne, avec toute mon amitié, pour prix des 
nobles efforts qu'il ferait pour mériter le nom 



228 POUR L EMPEREUR 

d'homme, en éloignant de son cœur un sentiment 
qu'il sait bien ne pouvoir jamais être heureux. 
Vous connaissez à cet égard ma façon de penser. » 
Et, après une longue digression sur le malheur 
qu'elle a d'être trop franche, de ne pas être co- 
quette, des raisons pour lesquelles « elle lui 
refuse un présent qui ne ferait qu'aigrir sa bles- 
sure «, elle termine ainsi : « J'espère que la 
première lettre que je recevrai de vous sera bonne 
et raisonnable, telle enfin que je la désire. Beau- 
coup de gens se font une grande gloire de ne pas 
changer de sentiments. Faites le contraire et 
mettez la vôtre à éloigner de vous ceux qui 
vous dominent maintenant. Ce n'est que par fai- 
blesse, croyez-moi, que l'on conserve un penchant 
déraisonnable et le mot constance est profané 
lorsqu'on l'applique à la folie. Adieu, croyez à 
mon amitié bien sincère : rien ne peut la diminuer 
et une chose peut l'augmenter beaucoup : c'est la 
certitude de pouvoir vous l'accorder sans 
crainte. » 

Ce sermon en trois "points, qu'on eût dit d'une 
femme austère et incapable de défaillance, parvint 
à son destinataire le 13 octobre. La réponse, ou 
plutôt les réponses de Junot sont au nombre de 
cinq. Elles constituent la comédie la plus com- 
pliquée qu'un homme ait voulu jouer à sa femme 
étant à 736 lieues d'elle. Toutes, comme on pense 
bien, sont de même date ; mais certaines datées 
de INIoscou et d'autres de Mojaïsk. 



LES ROMANS DU DUC D AERANTES 2-29 

Il y a d'abord une lettre à la duchesse, où il 
simule qu'il n'a rien reçu d'elle depuis longtemps : 
« Mais, ma chère Laure, lui écrit-il, pourquoi es- 
tu donc si longtemps sans m'écrire ? Tu sais com- 
bien je tiens à recevoir tes lettres et à connaître 
l'état de ta santé, et puis, il y a une autre raison 
qui me fait désirer vivement de recevoir cinq ou 
six lettres de toi bientôt, parce que je m'attends 
que, dans les premières, là, tu vas me grogner. 
Ah! de main de maître, tu me grogneras une fois, 
deux fois, ensuite tu auras bien réfléchi qu'il n'y 
a rien dans tout ce que je t'ai dit qui n'ait pour 
direction le but de ton bonheur, du mien et de 
celui de tes charmants enfants; alors, tu repren- 
dras un autre style, tu te moqueras de moi, de 
me revoir amoureux de ma femme, mais pourtant 
j'espère que tu n'en seras pas trop fâchée, car 
comme tu es un peu coquette, ce sera un triomphe 
de plus, ou plutôt tu en seras bien aise, parce 
que cet amour-là, fondé sur un désir très grand 
d'en rendre l'objet heureux, cet amour qui n'a 
plus d'ailes et qui sera attaché par la véritable 
amitié avec les liens de la nature, ne nous don- 
nera que des jours heureux, plus calmes et déli- 
cieux, mais il faut savoir le tenir enchaîné légère- 
ment. Si les nœuds étaient trop serrés, il ferait 
tout son possible pour s'échapper. Mais l'Amitié 
qui sera toujours avec lui le consolera d'un peu 
de captivité que le bonheur des autres fera com- 
plètement oublier. » Et puis des tendresses pour 



230 POUR l'empehklu 

ses enfants, des plaintes sur son gouvernement 
de Mojaisk, des demandes de nouvelles et des 
effusions. Gela constitue le prologue, semi-badin, 
ou, si l'on veut, le premier acte. Il pose une situa- 
tion dont Junot entend tirer son parti. 

Deuxième acte : changement de noms, de décors 
et d'interlocutrice. Junot s'adresse à la délicieuse 
baronne Li...e F... Cette fois, il date de Mojaisk 
et il signe Alexandre : pourquoi pas Alcandre ? Il 
est vrai qu'il se nomme Andoche et qu'il faut jus- 
tifier l'initiale que surmonte une couronne ducale. 
« Je veux, ma L...e chérie, te dire que je t'aime 
toujours plus, que je m'ennuie comme un mort, 
que je ne désire rien au monde que de te revoir, 
que j'habite le plus indigne pays du monde, que 
je mourrai de chagrin, si je ne vais pas bientôt 
te rejoindre, et que je mourrai de faim, si je reste 
ici. Es-tu toujours fâchée contre mon portrait ? 
Est-il bien vrai que tu ne l'aies pas baisé en bou- 
chant les yeux avec ton pouce. Ah ! dis-moi la 
vérité ! Ce sera un trait vraiment héroïque que la 
conservation d'une jolie colère, si forte et si digne 
d'excuse. L'amour ne pardonne rien: Tu n'as pas de 
beaux yeux, eh bien ! tant pis pour toi, tu ne seras 
pas embrassé, pauvre Alexandre, si tes yeux res- 
semblent à ceux de ton portrait quand tu revien- 
dras ! Eloignez-vous, funestes pressentiments, 
laissez-moi croire que je serai toujours le même 
pour ma Li...e. 

« Est-ce que vous passerez la mauvaise saison 



LES ROMANS DU DUC D AERANTES 231 

à M... ? j'espère que non. Il n'y a rien de si con- 
traire à la vertu que l'ennui. Revenez à Paris, 
amusez-vous et n'ayez pas le temps de trouver 
des ressemblances; entendez-vous, Li...e, vous 
auriez beau dire : « Il vous ressemblait », je n'en- 
tendrais pas raison; je vous le dis de sang-froid : 
Je. vous tuerais. 

« Oh ! mon Dieu ! que deviendrais-je si j'avais 
tué ma Li...e? Je ferais comme le beau Dunois 
quand il transperça si maladroitement la belle Do- 
rothée. Je retirerais bien \\ie mon épée et je tom- 
berais dessus, percé de part en part. Mais il vaut 
mieux être près de Li...e bien portant, l'aimer, le 
lui dire, entendre dire qu'elle aime aussi et prendre 
au vol ce baiser sur ses lèvres de rose... » 

Ici, l'Amour a gardé ses ailes, mais il ne s'agit 
point du tout d'amitié ; Junot est léger, badin, 
talon rouge ; il évoque la Pucelle de Voltaire ; Ju- 
not doit se dire : Quel roué je fais ! 

Et voici, à présent, M. le duc qui parle à son 
secrétaire : « J'ai reçu ce matin neuf paquets par 
le courrier westphalien ; les gants ne valent rien 
et paraissent destinés à un comédien des Variétés. 
11 faut des gants verts \7) et forts et les paver 
30 francs au lieu de 26. Vous m'avez envoj'é des 
vieux bas de soie. Ce sont de forts bas de bottes, 
bien neufs et forts, qu'il me faut. Joignez-v des 
bas de laine extrêmement fins. Les bottes, au lieu 
d'être élargies de deux lignes au mollet, l'ont été 
de deux mains, de sorte qu'elles pourraient chaus- 



232 POUR L EMPEREUR 

ser mes cuisses. Faites-en mon compliment à Asse- 
lay (c'est Ashley, le grand bottier anglais, rue Vi- 
vienne, 16). M. Oubiguand (c'est Houbigant, rue 
du Faubourg- Saint- Honoré, n° 19) ne fait point 
d'eau de Cologne. C'est M. Farina qui la fait, et 
M. Oubiguand n'a d'autre privilège que de la mal 
faire. Informez-vous de tout cela. L'économie ne 
consiste pas à acheter ce qui est à meilleur marché ; 
elle consiste à choisir ce qu'il y a de meilleur, et 
au vrai prix. » Cette leçon donnée, et de quel ton! 
— le duc de Richelieu, qui se connaissait aux élé- 
gances et qui savait tout de même se faire servir, 
eùt-il parlé de cette façon ? — la leçon donnée, le 
Bourgeois gentilhoiuiue passe à ses commissions 
d'amour : il y a deux lettres pour la duchesse : 
« Vous remettrez la petite lettre à la duchesse, dès 
qu'elle vous sera parvenue, dit-il à son secrétaire ; 
la grande, si elle vous parvient le soir, vous ne la 
remettrez que le lendemain en disant que c'est une 
autre estafette; de même, si elle arrive le matin, 
vous la remettrez quatre heures après la petite et 
vous direz qu'il y avait deux paquets pour vous... 
Courage, économie, finesse et tout ira bien. Je me 
porte bien. » Et il signe : Le Duc ! 

Et puis il reprend la plume pour la « grande 
lettre ». Cette fois, il a reçu l'épitre de sa femme : 
« Je t'avais écrit, ce matin, ma chère Laure, pour 
me plaindre que tu ne m'écrivais pas et je te disais 
que j'attendais avec impatience des lettres qui me 
gronderaient. On vient de me remettre celle-ci, 



LES ROMANS DU DUC DABUANTES 233 

que je te renvoie après en avoir pris copie, car elle 
est curieuse. » Alors il reprend, paragraphe à 
paragraphe, la lettre de sa femme, et c'est pour 
tourner en ridicule toutes ses phrases. « Comme 
je n'ai pas le brouillon de mes lettres, lui dit-il 
par exemple, je ne me rappelais pas si je t'avais 
demandé du poison pour ma blessure, et, vraiment, 
si tu m'envoies du baume, je ne saurai où l'appli- 
quer. J'ai bien quelques cicatrices, je serai bien 
aise que tu les effaces, si, en me rendant plus beau, 
cela répand plus de charmes sur notre amitié... 

« Je pense, ma bonne amie, que cette lettre que 
tu attendais de moi est bonne et raisonnable, mais 
je te prie de ne pas me presser de changer de 
sentiments ; je t'assure que tu y perdrais et laisse- 
moi employer le mot de constance pour exprimer 
la douceur de ce sentiment. » 

Des pages et des pages, mais l'écrivain est fati- 
gué, il se répète, il manque d'esprit et de souffle 
pour soutenir ce qu'il tient pour une gageure ; ou 
plutôt l'objet auquel il s'adresse ne l'inspire pas. 
Pourtant, il est homme à se retrouver vis-à-vis 
d'une autre. Et cette autre parait en effet. 

A toute page des Mémoires de Mme la duchesse 
dWbrantès, il est question d'une baronne Lalle- 
mand qui l'accompagne en tous ses voyages, est 
sa commensale, sa confidente, sa dame de compa- 
gnie. C'est la femme de ce Lallemand qui, aide 
de camp de Junot, a été général de brigade en 
1811, et qui, par la suite, participera à la conspi- 



234 POUR L EMPEREUR 

ration dite du Nord, sera lieutenant général aux 
Cent-Jours et proscrit à la deuxième Restauration. 
Junot parait être avec elle sur le ton de confidence : 
« La duchesse, lui écrit-il, recevra une lettre en 
même temps que vous, mais elle en recevra une 
autre quelques heures après. Dites-moi franche- 
ment si elle vous en aura parlé, ce qu'elle vous 
aura dit. C'est le pendant de la Lettre de Bour- 
gogne ; il n'y a rien de si plaisant. » 

Confidence, bon ! Mais voici de la galanterie 
médiocrement platonique : « Comment passez-vous 
votre temps ? pensez-vous quelquefois à votre meil- 
leur ami ? Oh ! je le crois ! L'aimable Caroline a 
un bon cœur et elle sait si je l'ai aimée, si je l'aime, 
si je l'aimerai toujours. C'est un être unique au 
monde, à qui il n'a manqué pour être le modèle du 
bonheur qu'un mari comme j'en connais un, qu'elle 
connaît aussi bien et qui serait heureux s'il eût 
trouvé une femme comme Caroline. Oui, aimable 
créature, vous faites regretter le bonheur à tous 
ceux qui vous connaissent. Serais-je le seul qui 
n'aurait point d'yeux? Suis-je donc si bête que je 
ne puisse pas juger du beou d'un ouvrage parfait, 
oui, parfait, Caroline ; vous êtes un ange, beau, 
bon, généreux, sensible, très sensible, dévoué, 
aimant; en un mot, vous êtes un ange ; conservez 
toutes ces qualités qui nous sont chères, conservez 
surtout cette amitié que vous avez pour moi de- 
puis si longtemps. La mienne ne cessera qu'avec 
nous et toujours mon cœur volera au-devant de 



LES ROMANS DU DUC D AERANTES 235 

VOUS... Adieu, Calo ; si j'étais près de vous, je 
prendrais sur votre front calme le baiser que vous 
envoie votre meilleur ami. Donnez-le à mon fils. » 

Et il signe Le Duc, comme pour le secrétaire. 

La suite, peut-on dire, au prochain numéro. 

Il avait du temps à perdre, ce commandant de 
corps qui, par un seul courrier, expédiait ainsi 
plus de cinquante pages de galanteries, de repro- 
ches, de plaisanteries et, de sa main, recopiait la 
lettre de sa femme pour lui renvoyer l'original. Et 
pourtant n'étaient-ce pas là les signes d'un affai- 
blissement mental qui s'accordait à une déchéance 
physique ? 

« Sept ans auparavant, a dit ^L Arthur Chu- 
quet dans une pénétrante étude sur la folie de Ju- 
not [Etudes et Portraits)^ il était beau, superbe, 
étincelant, et, pour la figure, la tenue et la tour- 
nure, il éclipsait tout le monde. En 1812, c'était 
un gros homme, négligemment vêtu d'une mau- 
vaise redingote ; il marchait le dos voûté et il avait 
dans la physionomie je ne sais quoi de repoussant 
et d'hébété. » Cela n'empêchait point les senti- 
ments, et les délires annonçant la paralysie géné- 
rale se prononçaient simultanément. 

« Au combat de Valontina, disait Napoléon à 
Sainte-Hélène, Junot était déjà fou. » Oui, certes, 
comme militaire, mais si l'Empereur réalisa alors 
ce qu'était en Russie son vieil ami, eût-il pensé 
tout de même que c'était à écrire des lettres d'amour 
et à combiner des intrigues de comédie que le com- 



2;JG POUR L EMPEREUR 

mandant du 8* corps avait employé le temps qu'il 
perdait à ne point faire marcher son monde ? Moins 
de neuf mois après, Junot, que l'Empereur, par 
un de ces mouvements de son cœur dont il fut cons- 
tamment la dupe, avait nommé gouverneur géné- 
ral de Venise et des Provinces lUyriennes, tom- 
bait en plein délire, et il fallait lui passer la ca- 
misole de force. Quelques semaines plus tard, il 
était mort. 



L;ES allemands en RUSSIE 

(1812)^*^ 



On assure — et cela a produit une certaine 
émotion — que les membres de la délégation fran- 
çaise, revenant d'inaugurer le monument élevé à 
Borodino aux soldats français de 1812, se trou- 
vèrent en wagon avec l'attaché militaire allemand ; 
que, là, ils apposèrent leurs signatures, sur le 
procès-verbal d'inauguration du monument, au- 
dessous de celles de l'empereur, des grands-ducs 
et des personnages qualifiés ; que l'attaché alle- 
mand demanda à signer, lui aussi, et qu'on ac- 
cepta sa signature. D'ici peu, l'on pourra s'assu- 
rer du fait, puisque ce procès-verbal doit être 
déposé au Musée de l'Armée, et il sera facile de 
constater si la signature en question y figure — 
ou y a figuré. 

(1) Le Gaulois, 13 octobre 1912. 



238 POUR L EMPEREUR 

L'émotion qu'ont éprouvée certains de nos amis 
de Moscou est compréhensible, et elle fait hon- 
neur à leur patriotisme, mais peut-être n'est-elle 
point justifiée, si l'on admet que les membres de 
la délégation aient songé aux raisons que nous 
voudrions donner et qu'ils en aient, eu, sur l'ins- 
tant, le souvenir historique. 

Qui dira si, de la part de l'attaché militaire alle- 
mand, il n'y eut pas autre chose qu'un accès de 
cette courtoisie germanique qui s'exerce souvent 
à contre-temps ? Je veux dire : un acte d'admira- 
tion envers l'homme de guerre dont les Allemands 
adoptèrent, développèrent, pratiquèrent les doc- 
trines — contre nous, mais c'est que nous les 
avions mises en oubli. Ce fut le général York von 
.Wartenburg qui rendit le mieux hommage k Napo- 
léon chef cf année, et son livre demeure sans 
analogue qu'un Français ait écrit. On a creusé 
davantage, mieux étudié certaines campagnes et 
certaines manœuvres ; mais sans doute n'existe-t-il 
point un ouvrage d'ensemble assez bref et assez 
clair pour être accessible aux profanes, résumant 
à la fois la carrière militaire de Napoléon et les 
formules qu'avaient pratiquées son génie. Aussi 
bien, le général York von Wartenburg avait dé- 
fini heureusement l'esprit de son œuvre, divisée 
en deux parties : ascension et déclin, lorsqu'il 
écrivait : « Si, dans la première partie, il a sem- 
blé que j'aie trop sacrifié à cette parole du poète: 



LES ALXEMANDS EN RUSSIE 239 

Jaime celui qui demande l'Impossible. 

j'espère cependant qu'on saura aussi reconnaître, 
dans la deuxième partie, les conseils de pondéra- 
tion donnés par le même poète : 

Ton homme de prédilection est grand sous 
bien des aspects ; ses œuvres pourront te servir 
longtemps à te former ; mais tâche de discerner 
vite ses défauts, car ce n'est pas le modèle qu'il 
faut aimer, c'est Vart. 

L'attaché militaire allemand est peut-être un 
élève du général York von Wartenburg, lequel, 
comme on sait, périt dans un déplorable accident, 
étant chef d'état-major du corps expéditionnaire 
en Chine : mais cet attaché ne peut-il être mieux 
encore? Le descendant, par exemple, d'un des 
officiers allemands qui, sous les aigles napoléon- 
niennes, s'acquirent une gloire immortelle et de- 
meurèrent pénétrés d'admiration pour le Héros 
qu'ils avaient accompagné à travers l'Europe ; de 
svmpathie et d'affection pour les compagnons 
français avec lesquels ils avaient combattu, vaincu 
et souffert. La fraternité d'armes qui a existé entre 
nos pères ne saurait rien faire oublier de nos 
griefs, mais elle fut : ce ne sont point les soldats 
de 1805, de 1809 et de 1812 qui à Liepzig nous 
abandonnèrent avec la fortune. Qu'on maudisse 
les transfuges de 1813, on ne les traitera jamais 
comme a fait le souverain allemand le plus fier 
de son armée et le plus jaloux en même temps de 



240 POUR L EMPEREUR 

son honneur militaire, Frédéric, roi de Wurtem- 
berg. 

C'est évidemment dans cet état d'esprit qu'il 
convient de se placer, si l'on n'y est point naturel- 
lement porté et que l'on soit doué d'une courte 
mémoire. 

Il est certain qu'en 1812, dans l'armée qui fran- 
chit le Niémen, les Allemands étaient en plus 
grand nombre que les Français et que les uns et 
les autres rivalisèrent d'enthousiasme, ainsi qu'ils 
devaient, durant cette rude campagne, rivaliser 
de vaillance, et, durant la retraite, de souffrances. 
Les événements d'il y a quarante ans ne sau- 
raient, au point de vue historique^ modifier une 
appréciation qui est la constatation des faits. 

Le colonel Sauzey, notre camarade de la Sa- 
bretache, a entrepris, depuis dix ans, la publica- 
tion d'un ouvrage puissamment documenté, auquel 
il a donné pour titre général : Les Allemands sous 
les Aigles français — Essai sur les troupes de la 
Confédération du Rhin. 

Dans les six volumes parus, il a montré succes- 
sivement en action les troupes des grands-duchés 
de Francfort, de Bade et de Hesse, des duchés de 
Saxe et de Nassau, des royaumes de Bavière et 
de Saxe, et le champ qui s'ouvre devant lui est 
encore très vaste, n'y fit-il entrer que le Wur- 
temberg, la Wesphalie, les grands-duchés de 
Wurtzbourg et de Berg. Or, si pour la campagne 
de Russie l'historique du régiment de Francfort 



LES ALLEMANDS EN RUSSIE 241 

est peu chargé, celui du contingent du grand-du- 
ché de Bade, que commandait le comte de Hoch- 
berg margrave Guillaume de Bade, est des plus 
importants et on y voit inscrits les deux combats 
de Gzaznicki, celui de Batury, la bataille de la 
Bérézina ; en mars 1812, le contingent badois 
était de 7.666 hommes ; à la rentrée sur le terri- 
toire allemand, il comptait 537 soldats ; un' qua- 
torzième de l'effectif. 

Les Saxons avaient fourni pour la campagne 
810 officiers et 27.707 hommes, 3.500 revirent leur 
pays. A la Moskowa, la brigade Thielmann (régi- 
ment des gardes du corps, régiment de Zastrow 
et cuirassiers polonais) chargea jusqu'à épuise- 
ment, contribua puissamment à la prise des re- 
doutes et perdit la moitié de son effectif en 
hommes et en chevaux. 

Le régiment des duchés de Saxe, de 2.555 hom- 
mes au début de la guerre, comptait 408 hommes 
dans le rang, à la revue de Murât, à Konigsberg, 
le 28 décembre. 

Le corps d'armée bavarois était, à l'entrée en 
campagne, de 863 officiers et un peu plus de 
30.000 hommes ; il était, au 6 janvier, d'environ 
5.000 hommes et le typhus s'acharnait sur lui. A 
la Moskowa, tous les officiers du l*"" et 2« chevau- 
légers, à l'exception de deux, avaient été tués ou 
blessés ; le colonel comte de Wittgenstein, le ma- 
jor de Deux-Ponts, de la famille royale ; le major 
Bernard étaient restés sur le champ de bataille. 

u 



^42 POUR L EMPEREUR 

De Wilna au Niémen, le corps bavarois fut à 
l'arrière-garde, au poste d'honneur. 

Les souvenirs et les témoignages abondent en 
Allemagne et l'on formerait, sur les guerres napo- 
léoniennes et, en particulier sur la guerre de 1812, 
la plus précieuse collection, si l'on réunissait seu- 
lement les mémoires originaux que le colonel Sau- 
zey indique dans ses références. M. Chuquet a pu- 
blié récemment ceux du margrave de Bade, mais 
combien d'autres, venus de tous les pays alle- 
mands, solliciteraient l'attention. 

S'attachant moins au côté militaire qu'au côté 
pittoresque, le professeur Paul Holzhausen, de 
Bonn, bien connu de tous les napoléonisants pour 
ses travaux sur la période impériale, La Mort de 
Napoléon {Napoleon's Tod in Spiegel der zeitge- 
nôssiscJien Presse und Dichtung), sur Napoléon 
et Heine, Napoléon et Byron ; le professeur Hol- 
zhausen, donc, vient de publier un livre intitulé : 
Die Deutsclien in Russland 1812, où'se trouvent 
résumés, utilisés avec un soin et une conscience 
admirables les journaux et les mémoires publiés 
sur les contingents de Bade, de Bavière, de Berg, 
de Hesse, d'Anhalt, de Lippe, de Mecklembourg, 
de Schwarzbourg, de Reuss, de Waldeck, de 
Prusse, de Saxe, de Wesphalie, de Wurtemberg ; 
sur la Prusse seule et les régiments prussiens, 
M. Holzhausen a mis en œuvre quatorze relations 
dont certaines récentes, mais on ne saurait en 
comparer le nombre et la qualité à celles parues 



LES Al.l.EMAMtS h.N HLsMt 'l^.i 

sur le contingent wesphalien, par exemple, pres- 
que toutes publiées depuis 1880. En vingt ans, 
cent témoignages ont été publiés en Allemagne, 
méritant d'être traduits en langue française, four- 
nissant la plupart, non seulement des détails iné- 
dits, mais des indications précieuses sur les senti- 
ments des soldats allemands à l'égard de Napoléon. 

Le livre de M. Paul Holzhausen ne prétend 
point à être une histoire générale de la campagne; 
il se restreint forcément aux corps de Ney{3*), où 
figuraient les Wurtembergeois ; à celui d'Eugène, 
où était la division de cavalerie bavaroise ; au 6« 
(Saint-Gyr), où était Wrede avec les Bavarois ; 
au 7* ^^Reynier), avec les Saxons; au 8« (Junot), 
avec les Wesphaliens ; au 9« (Victor), avec les 
Badois et les troupes de Berg ; au 10« (^Macdo- 
nald), avec une partie des Prussiens. 

Evidemment, l'on a affaire ici, pour l'ordinaire, 
à des vétérans qui ont vu leurs petites nations 
grandir et prendre l'essor grâce au vol puissant 
de l'Aigle impériale. Elle leur a montré la route 
du soleil et leur a appris à planer dans la gloire; 
mais ils pourraient fort bien avoir des paroles de 
haine contre le chef qui les mena à sa suite jus- 
qu'à « Moscou fumant ». 

Ce n'est point là le sentiment qu'ils expriment; 
point de ces malédictions contre le tyran, qui, 
l'année suivante, abondent dans les correspon- 
dances des soldats de nouvelle levée. Sur ceux-ci, 
les sociétés secrètes ont exercé tout de suite une 



244 POUR L EMPEREUR 

action qu'elles n'auraient point trouvé à prendre 
sur ceux qui, depuis 1805, avaient mêlé leur sang 
au sang des soldats français, et pour qui l'hon- 
neur militaire était une religion. 



C'est Aux morts de la Grande Armée qu'eût 
dû être dédié ce monument de la Moskowa, mais 
alors on eût dû s'attendre que, pour célébrer, en 
même temps que les Français morts, les Italiens, 
les Espagnols, les Portugais, les Hollandais, les 
représentants de l'Europe entière, et non pas seu- 
lement l'attaché militaire allemand, fussent pré- 
sents en grand uniforme ; on eût assisté à une 
réconciliation générale qui eût réjoui ces mes- 
sieurs des Congrès de la Paix et aussi à l'apo- 
théose de Celui que l'on appela tantôt, en une cir- 
constance mémorable, « l'aventurier corse » ; mais 
on ne saurait dire que ce fût là le but de cette 
manifestation française, pas plus que ce n'était là 
l'objet des cérémonies par lesquelles l'empereur 
de Russie célébra la victoire des ancêtres. 

Alors ? 

Eh bien ! alors, il est un mot que, de part et 
d'autre, on eût pu méditer, un mot d'un diplomate 
qui eut aussi l'art de se faire valoir et de tirer parti 
des situations, M. de Talleyrand ; le mot qu'il dit 
aux employés des Relations extérieures en pre- 
nant possession de son département : 

« Et surtout, messieurs, pas de zèle ! 



LE GÉNÉRAL SILENCE^'^ 



Silence... Et il était du Midi... 

Mais de ce Midi touchant à l'Espagne, réservé, 
peu démonstratif, où les hommes, à l'ombre d'un 
vieux mur, rêvent, enveloppés d'une cape noire, 
en fumant des cigarettes. Sans doute sa famille 
était-elle arrivée d'Aragon, comme les Copons 
del Llor, qui fournirent quantité d'hommes de 
guerre et d'hommes d'État, et dont l'un des der- 
niers représentants épousa une parente de José- 
phine. Copons, Compans, ces deux noms ont un 
air de famille. 

Dominique Compans naquit le 26 juin 1769, 
deux mois avant Napoléon ; son père était un 
humble marchand de bois de Salies, un village 
près de Saint-Gaudens. Il fit quelques études au 
collège de l'Esquille, à Toulouse, mais il ne tolé- 
rait point d'être enfermé, il avait besoin d'air, 

(1] Écho de Paris, 18 octobre 1912. 

14. 



246 POUR L EMPEREUR 

d'espace et de liberté. Son père l'employa à sur- 
veiller des coupes de bois dans le comté de Foix,ce 
qui lui allait mieux. Avec des jeunes hommes qu'il 
fréquenta, il se jeta naturellement dans les idées 
révolutionnaires ; mais, lorsque les Girondins 
eurent fait déclarer la guerre à l'Europe, Gompans 
mit ses actes en concordance avec les idées qu'il 
professait, il s'enrôla comme volontaire, et, bien 
qu'il n'eût jamais servi, il fut, par ses camarades, 
élu lieutenant d'abord, puis capitaine, au 3« ba- 
taillon des Volontaires de la Haute -Garonne. 

Son avancement ne fut point foudroyant comme 
celui de certains de ses contemporains qui, en 
moins d'une année, passèrent, de lieutenants, 
généraux de division. Il mit près de trois années 
pour atteindre au grade de chef de brigade ; il 
combattit à l'Armée du Var sous Montesquiou, à 
l'Armée d'Italie sous Dumerbion, Dagobert et 
Dugommier ; il suivit celui-ci devant Toulon et il 
y fut promu, le 20 décembre 1793, adjudant gé- 
néral chef de bataillon. Bonaparte n'avait sur lui 
que deux mois d'avance, étant chef de bataillon 
du 19 octobre. 

De Toulon, Dugommier alla aux Pyrénées 
orientales ; et il emmena dans son état-major le 
chef de bataillon improvisé. Ce fut là que Gom- 
pans se fit apprécier de Pérignon, d'Augereau, de 
Lannes et de Bon, et qu'il gagna, le 13 juin 1795, 
son grade d'adjudant général chef de brigade. 

Ensuite, durant trois années, les plus intéres- 



LE GENÉUAL SILENCE 24T 

santés qui fussent pour un soldat, à l'Armée 
d'Italie comme à l'Armée du Rhin, Gompans fut 
employé à l'intérieur, à Montpellier, Nîmes et 
Marseille. Les révolutionnaires, pour se maintenir 
au pouvoir malgré le vœu hautement manifesté 
de la nation, avaient imposé, par la Constitution 
de l'an III, le maintien des deux tiers des Conven- 
tionnels dans les nouveaux Conseils. Les protesta- 
taires insurgés ayant été écrasés à Paris en Vendé- 
miaire an IV, la nation dut se soumettre, mais, sitôt 
qu'elle put émettre un vote, ce fut contre les Jaco- 
bins ; ce vote, les révolutionnaires au pouvoir en 
tinrent compte par l'annulation des élections dans 
soixante-seize départements, par la proscription et 
la déportation des chefs de l'opposition dans les 
Conseils ; ce fut le 18 Fructidor an V ; les élec- 
teurs, sans se laisser convaincre par cette tyrannie 
persuasive, continuèrent, à chaque occasion, de vo- 
ter de même contre les usurpateurs du droit natio- 
nal ; mais ceux-ci imaginèrent, pour se maintenir en 
possession, un système de scissions dans les assem- 
blées électorales ; une minorité, fùt-elle infime, 
pourvu qu'elle fût jacobine, déclarant la scission, 
procédait à ses élections durant que, de son côté, 
la majorité, la presque unanimité, faisait de même. 
Parfois, comme en Fructidor, on faisait entrer les 
soldats; c'était — on le vit à Ximes — le com- 
missaire du Pouvoir exécutif près les tribunaux 
civils et criminels, qui, président de l'assemblée 
électorale. « conservait la force armée dans son 



248 POUR l'empereur 

sein jusqu'à la retraite des perturbateurs ». A ces 
coups de force, la République directoriale excella. 
Ensuite, les Conseils validaient froidement les 
élus de la minorité et replongeaient dans les 
ténèbres extérieures les élus de la majorité. C'est 
ce qu'on appelle exercer la souveraineté nationale 
avec la sincérité républicaine. 

Les adjudants chefs de brigade employés dans 
les départements en état de siège exerçaient 
ainsi les fonctions de grands électeurs. S'ils 
s'avisaient d'être impartiaux, ou de prétendre 
l'être, gare aux dénonciations ! 

Ce ne fut qu'au mois d'août 98 que Dominique 
Gompans rentra à l'armée d'Italie dans le service 
de guerre. Chef d'état-major de la division Gre- 
nier, il prit une part active aux combats de ces 
campagnes désastreuses, qui amenèrent la perte 
de l'Italie. Sur cette partie de sa carrière, il est 
fâcheux que son récent biographe, son petit-fils, 
M. Ternaux-Compans, ajoute peu de renseigne- 
ments à la notice anonyme parue dans le Moniteur 
du 20 décembre 1845, qui reste, avec l'éloge fu- 
nèbre prononcé, en 1847, par le général Berthezène, 
à la Chambre des pairs, la meilleure source d'in- 
formations sur la vie du général. Ce fut en Italie, 
après la bataille de San-Giuliano, que Compans 
emporta les étoiles. 

Il fit la campagne de l'an VIII au corps de 
Suchet, dans l'armée de Masséna et il y conquit 
l'admiration de ses soldats, juges difficiles. Après 



LE GÉNÉRAL SILENCE i249 

l'attaque et la prise du Monte-Settepani, Oudinot 
annonce à la troupe que le général en chef décerne 
un fusil d'honneur au grenadier qui, le premier, 
a sauté dans les retranchements; alors, rendant 
justice à l'entraîneur qu'ils n'ont fait que suivre, 
tous s'écrient: Le général! Le général! Viye le 
général Compans ! 

Employé, de 1801 à 1804, dans la 27« division 
militaire, Compans rentre en campagne avec la 
Grande Armée de l'an XIV, comme chef d'état- 
major du maréchal Lannes, et il est blessé à 
Austerlitz. En 1806, il est avec Soult à léna et 
à Lubeck et il obtient sa troisième étoile ; après 
Tilsitt, il est chargé de la délimitation des nou- 
velles frontières ; l'Empereur le comble de ses 
faveurs, il le fait grand-officier de la Légion et 
comte d'Empire, avec 50.000 francs de dotation et 
ces armoiries où l'on voulut voir de ces rébus 
héraldiques où se plaisait parfois la fantaisie des 
peintres du Conseil du Sceau : D\irgent fretté de 
sÎJC lances d'azur au franc quartier des comtes 
tirés de V armée. — Et cela se lisait : le Général 
Silence. 

Chef d'état-major de Davout à la campagne de 
1809, il fut le digne collaborateur — et c'est assez 
dire — du prince d'Eckmiihl, près duquel il de- 
meura jusqu'en 1811. 11 ne se maria qu'alors, à 
quarante-deux ans, avec une femme riche, fille 
d'un banquier, ancien administrateur de la Com- 
pagnie des Indes, M. Lecocq, lequel avait été, 



'■IbO POUR L EMn-:ui:uH 

l'année précédente, un des candidats à l'intendance 
de la Maison de l'impératrice Joséphine. Il ne 
manqua point de prendre avec sa femme des habi- 
tudes d'excellent mari et c'est par la publication 
des lettres qu'il lui adressa durant la campagne de 
Russie que le livre que lui a consacré son petit- 
fils prend un intérêt, car, par ailleurs, il contient 
sur la politique de Napoléon des appréciations 
d'une impartialité médiocre et d'une information 
peu sûre. 

Sur les événements militaires, rien qu'on ne 
connaisse, c'est ailleurs qu'est la curiosité. D'abord 
le caractère inflexible de cet homme qui parait un 
fort tendre époux et se dispose à être un père en- 
core plus tendre. Il écrit à sa femme : « Je me 
proposais de t'écrire hier, mais j'étais trop maus- 
sade ; Le Cerf (un de ses chevaux) m'avait donné 
de l'humeur, je dirai même qu'il m'avait remué la 
bile. Il se montra rétif pour la première fois. Je 
n'aime pas que mes chevaux résistent à ma vo- 
lonté : de là, grande querelle entre lui et moi. 
J'usais de la main, des aides et des éperons, tout 
cela fut inutile, force restait à M. Le Cerf. Je me 
souvins qu'en pareille occasion, j'avais employé 
un moyen que les bons écuyers rejettent, mais- 
dont je m'étais toujours bien trouvé ; je demande 
un gros bâton, un pieu, une bûche. On avait l'air 
de ne rien trouver. Je me fâche et j'exige impé- 
rieusement. Une grosse bûche m'est apportée. 
J'en assène quelques coups entre les deux oreilles de 



LE GENERAL SILENCE ^251 

I animal entêté ; il se cabre, il saute et me tient 
«Il suspens ; il s'arrête. Je le présente à nouveau à 
l'endroit où je voulais le faire passer, il refuse 
«neore. Nouveaux coups de bûche entre les deux 
oreilles, La cervelle de l'animal en fut ébrîinlée ; 
au lieu de se cabrer et de sauter, cette fois il se 
mit à tourner sur lui-même comme une roue. J'at- 
tendis cpi'il tombât ou qu'il passât ; nouveau refus. 
Redoublement de coups de bûche, renouvellement 
■de tournoiement ; temps d'arrêt. Je présente en- 
■core l'animal entêté ; il passe enfin, fait toute ma 
A'olonté et nous voilà réconciliés. » 

Tel est le caractère. On ne saiirait dire que le 
général Compans pratiquât la maxime inscrite à 
présent à Paris sur les candélabres des grandes 
avenues : Soyez bons pour les animaux ; mais il 
veut que son cheval ou sa troupe passent, et il le 
veut à la façon forte, la bûche en main. C'est 
ainsi qu'il revient sur l'obstacle autant de fois qu'il 
faut pour emporter la redoute, et qu'il frappe et fait 
frapper jusqu'à ce que l'ennemi se déclare vaincu. 

Le 7 septembre, le jour de la Moskowa, Com- 
pans a été atteint à l'épaule droite par un biscaïen. 

II en a pour plus d'un grand mois. Le soir 
même, au bivouac, près de Mojaïsk, il dicte une 
longue lettre pour sa femme et il y ajoute de sa 
propre écriture: « J'ai la main un peu fatiguée de 
la secousse que j'ai éprouvée ce matin dans tout 
le bras droit au moment où j'ai été frappé par le 
biscaïen... Je me bornerai donc, ma chère Louise, 



252 POUR L EMPEREUR 

à t'embrasser mille fois de tout mon cœur et te 
prier de donner vingt baisers pour moi au petit 
Mimique » (son fils, né depuis son départ, dont 
l'Empereur devait être parrain). 

Gela n'est pas mal et fait un joli pendant au gé- 
néral Morand ; ce sont hommes de même trempe, 
l'un pourtant plus vif en tendresse, plus pénétré 
que l'autre, qui demeure grave, réservé, mais im- 
pératif et n'admettant pas la résistance, et, en 
même temps, ordonné et soigneux. Voyez plutôt : 
il a promis à sa femme qu'il lui rapporterait des 
fourrures, et, dès son arrivée à Moscou, le 23 sep- 
tembre, quoique fort blessé encore, il met « plu- 
sieurs personnes en course » pour découvrir 
quelque chose qui puisse être agréable à la com- 
tesse. Le 25, « on court toujours, écrit-il, pour 
découvrir quelque belle fourrure et quelque beau 
schall » ; il faut renoncer aux schalls, écrit-il le 
28, « ils sont déjà passés dans les mains de gens 
qui savent les apprécier ». Enfin, le 14 octobre: 
« Voici, ma bonne amie, ce que j'ai pu me procu- 
rer en fourrures : 

« Une fourrure de renard, partie bandes noires 
et partie bandes rouges ; 

« Une fourrure de renard, partie bandes bleues 
et partie bandes rouges ; c'est toujours ainsi que 
les peaux de renard sont disposées dans ce pays 
lorsqu'elles ne sont pas employées comme garni- 
tures. Ces deux fourrures, qui sont neuves, pas- 
sent pour être très belles ; 



LE GÉNÉRAL SILENCE 253 

« Un grand collet de renard gris argenté ; 

« Un collet de renard noir ; 

« L'un et l'autre sont très beaux, mais de trop 
petite dimension pour que tu puisses en tirer 
I [uelque parti ; il m'a été impossible de rien trou- 
ver de plus en ce genre. 

« De la martre zibeline pour deux ou trois gar- 
nitures de fourrures aussi larges que celles de 
chinchilla que tu achetas à Hambourg. 

« Un grand manchon de renard gris, noir, pro- 
venant de morceaux de choix, réunis en petites 
bandelettes de demi-pouce de large. On estime 
beaucoup ce manchon ici ; il a fallu bien des peaux 
de renard, bien du soin et bien du travail pour 
constituer un pareil manchon. Je crois qu'il pour- 
rait être avantageusement employé comme garni- 
ture ou comme pèlerine... » 

Est-ce que de ces deux lettres ne ressort pas la 
physionomie de l'homme et, par elles, n'est-on pas 
mieux renseigné sur son caractère qu'on ne le se- 
rait par les récits de ses actions de guerre ? Ne se 
rend-on pas mieux compte, en le voyant taper à 
coups de bûche sur la tète de son cheval ou inven- 
torier pièce à pièce les fourrures qu'il destine à sa 
femme, de sa violence raisonnée, de sa volonté 
inflexible, de cette façon méticuleuse d'inspecter 
et de se rendre compte : ainsi dégage-t-on ce que 
sera le chef de guerre et comme il mènera sa 
troupe, comme il s'en occupera, comme il la con- 
duira à l'attaque, et de là prendra-t-on quelque 

15 



254 POUR L EMPEREUR 

notion utile sur une forme d'esprit qui n'était point 
uniqjie à l'armée et où se décelait, sous le vernis 
des dignités nouvelles et des titres récemment ob- 
tenus, le fond d'atavisme et de prime éducation. 



LE GÉNÉRAL MALET 



LA GENÈSE D'UNE CONSPIRATIONS) 



Qu'est-ce que le général Malet et que faut-il 
«'Q croire ? 

Est-ce le héros républicain, qui, après avoir 
enduré la tyrannie, s'est rendu le champion de la 
liberté outragée, et a combiné, pour renverser le 
tyran, un plan d'une audace merveilleuse, dont 
seul il pu tenir tous les fils ? 

Est-ce le fidèle défenseur de la doctrine monar- 
chique, qui, sans avoir pactisé jamais avec l'im- 
piété, s'est tenu en relations avec les représen- 
tants directs du roi et a subi leur impulsion, 
groupant les mécontents et les ralliant contre 
l'Empire ? 

Ou bien est-ce un individu sans scrupules et 
sans moralité, agité d'un besoin continuel d'in- 

(1) Le Gaulois, 20 juin 1913. 



256 POUR L EMPEREUR 

trigue, un maniaque de la conspiration, un de ces 
mécontents professionnels dont l'ambition demeure 
toujours insatisfaite, dont l'instabilité physique 
égalé à peine l'instabilité morale, qui ne trouvent 
de jouissance qu'à échafauder des projets dont ils 
arrivent à se rendre eux-mêmes les dupes et qui, 
s'ils ne sont point atteints d'un délire qui justifie 
leur internement, n'en sont pas moins des demi- 
fous qui doivent être étroitement surveillés ? 

Il semble bien que c'est à cette dernière hypo- 
thèse qu'on doive s'arrêter. Elle n'est exclusive, 
quoi qu'il semble, d'aucune autre. L'homme ainsi 
présenté a tout utilisé pour son dessein ; il n'a 
négligé aucune des alliances qu'il a pu se procu- 
rer; il a ramassé toutes les armes qui se sont 
présentées ; il ne s'est embarrassé d'aucun préjugé 
et il a suivi son dessein sans trop se demander à 
quel but la réussite le mènerait, — sans doute à 
prendre pour lui-même la place d'empereur : c'est 
assez généralement ainsi. 

Tel apparaît Malet d'après les documents con- 
tenus dans un livre que son auteur, M. Gigon, 
n'a certes point écrit à ce dessein, mais où il 
s'est proposé d'exalter le héros qui voulut, « tout 
seul, abattre l'homme en qui revivaient Attila et 
Timour » — C'est Napoléon. 



D'une famille noble originaire du Périgord, qui 
avait constamment exercé le métier des armes. 



LE GÉNÉRAL MALET 257 

Claude- François de Malet était né à Dôle, le 
26 juin 1754. Il fut admis, le 26 décembre 1771, 
à la première compagnie des mousquetaires, où il 
servit jusqu'au licenciement en 1775. Retiré à 
Dôle avec le rang de lieutenant et le quart des 
appointements jusqu'à ce qu'il fût replacé, il ne 
demanda point à être mis en activité et se maria 
en 1788 avec une demoiselle de Balay, d'Ar- 
bois. 

Sa situation était précaire et, dit-on, ses opi- 
nions avancées. Il sollicita, à la Révolution, de 
rentrer dans l'armée, pourvu que ce fût avec le 
grade de capitaine. Il s'assura à cet effet la pro- 
tection de personnages appartenant à la fraction 
libérale de la noblesse, tels que les Lameth, et il 
obtint par eux d'être nommé aide de camp de ce 
Charles de Hesse qui poussa les fureurs déma- 
gogiques à un degré où elles relèvent des Petites- 
Maisons. Passé, au début de 1792, toujours en 
qualité d'aide de camp, près du général Victor de 
Broglie, il obtint le 25 mars le grade qu'il con- 
voitait ; mais, nommé au 50« de ligne, il n'y parut 
pas et se fit employer comme adjoint aux adju- 
dants généraux (capitaine d'état-major). C'est là 
que l'avancement devait être le plus prompt, par- 
fois d'une rapidité nouvelle — et sans risque. 

Quelques années plus tard, Malet se vantait 
« d'avoir formé, aux mois d'août et de septembre 
1792, tant à Belfort qu'à Colmar, vingt-six ba- 
taillons provenant de la réquisition du dixième des 



258 POUR l'empereur 

citoyens au moment où Landau était fort menacé 
par les Autrichiens » . Mais de cet exploit, on ne 
trouve aucune trace, non plus que de la formation 
à Phalsbourg d'un camp qu'il aurait commandé 
jusqu'en janvier 1793. Nommé adjudant général 
chef de bataillon le 16 mars 1793, il parait avoir 
eu quelque part, au mois de septembre, à la 
reprise du camp de Nothweiler, aux environs de 
Landau. Mais les actions de guerre que lui attri- 
bue son nouveau biographe semblent peu prouvées, 
et l'on est davantage tenté de s'en rapporter à un 
ancien annaliste. Malet aurait dû quitter l'armée 
le 22 septembre 1793 comme ancien noble « et 
aussi parce que, dans les écarts de son esprit 
frondeur, il ne respectait ni l'autorité supérieure, 
ni le gouvernement ; il ne cessa de demander ou 
sa mise à la retraite ou son rappel à l'activité ». 
Mis à la réforme par le Comité de Salut public le 
25 prairial an III, il parvint à se faire replacer 
par Pille après vendémiaire an IV, et il fut promu 
adjudant général chef de brigade le 24 germinal. 
Il comptait nominalement à l'Armée du Rhin et 
effectivement à la division territoriale de Besan- 
çon. 



Après le 18 fructidor et la proscription des 
députés réactionnaires, Malet, qui de Besançon 
avait des vues sur le Jura, son pays natal, jugea 



LE GENERAL MALET 259 

que le moment était favorable pour entrer dans la 
carrière politique, ainsi que venaient de le faire 
quantité d'officiers. En compagnie du général 
divisionnaire MuUer, terroriste réintégré, il par- 
courut la Franche Comté, affectant de prononcer 
a toute occasion des diatribes contre le Directoire, 
dont il critiquait impitoyablement tous les actes ; 
non qu'alors il se rapprochât des modérés, mais 
que, tout au contraire, il se rangeait parmi les 
anarchistes. Il semble qu'il fut nommé député par 
une assemblée électorale scissionnaire et son élec-v 
tion ne fut point validée. 

On a prétendu qu'il était poursuivi par les 
députés jacobins du Jura, qui dénonçaient son 
républicanisme trop peu coloré. Sauf un, qui, Gi- 
rondin, avait pourtant voté la mort de Louis XYI, 
tous les députés du Jura étaient des modérés, 
proscrits durant la Terreur, et l'attitude qu'ils 
prirent contre Malet s'explique tout aussi bien que 
celle en sa faveur de l'administration municipale 
da Besançon, alors purement jacobine. Il fallut 
bien que le ministre de la Guerre consentît au dé- 
placement que réclamaient les députés du Jura ; il 
ordonna que le général Muller fût transféré à Gre- 
noble, ainsi que l'adjudant général Malet, mais 
tous deux se trouvaient bien à Besançon, et mal- 
gré les instances des administrateurs du départe- 
ment du Doubs, ils y restaient. Ils y restèrent 
plus de trois mois, et pour leur faire céder la 
place, il ne fallut rien moins qu'une menace de 



260 POUR L EMPEREUR 

destitution lancée par le ministre Milet-Mureau. 

Il faut croire que, dans la période d'organisa- 
tion de l'Armée des Alpes, que commandait Gham- 
pionnet, Malet rendit des services ; peut-être aussi 
la pénurie des officiers généraux détermina-t-elle 
des avancements inattendus — quoi qu'il en soit, 
il fut, par Ghampionnet, nommé général de bri- 
gade à titre provisoire (26 thermidor an VII). On 
lui attribue alors une action de guerre qui eût 
consisté dans le forcement du passage du Petit- 
Saint-Bernard (16 fructidor an VII) et la prise du 
poste de Roche-Taillée. Il rentra à Grenoble 
avant la fin de l'an VII, mais sa rapide campagne 
lui avait valu la confirmation dans son grade par 
le Directoire (27 vendémiaire an VIII). Le coup 
d'Etat de Brumaire devait changer quelque peu 
les habitudes : II parut à Bonaparte que les com- 
mandements territoriaux ne justifiaient point cer- 
taines faveurs qui devaient être réservées aux 
combattants. Lorsque Malet réclama son brevet, 
Berthier annota : « Ajourné jusqu'à ce que cet 
officier ait justifié sa demande par quelque action 
d'éclat. » Malet répondit qu'il avait pris le Petit- 
Saint- Bernard et le Gonsul confirma. 

Mais il prétendit réclamer du nouveau promu 
un service actif : Malet fut désigné pour l'Armée 
du Rhin ; il demanda alors un congé d'un mois ; 
celui-ci expiré, il en demanda im second ; il en 
prit un troisième et même un quatrième. Du 
3 mars au 4 juillet, en pleine guerre ! On le 



LE GÉ>'ÉRAL MALET 261 

somma de rejoindre la seconde Armée de Ré- 
serve ; il y figura pour la première fois le 30 juil- 
let. Cette seconde Armée de Réserve reçut, le 
10 octobre, Macdonald pour chef et prit le nom 
d'Armée des Grisons. Malet y eut une brigade; 
puis il fut désigné pour Berne, enfin, le 21 ther- 
midor an IX ilO août 1801), il fut renvoyé dans 
l'intérieur et chargé successivement de comman- 
der à Montpellier et à Bordeaux. Gela lui fut 
l'occasion de plaintes et de récriminations sans 
nombre, car il avait le caractère le plus ombra- 
geux et le plus jaloux et ne souffrait aucune auto- 
rité. De Bordeaux, où il ne pouvait se sentir, il 
fut, sur sa demande, envoyé à Périgueux et, dès 
qu'il y arriva, il réclama un congé de deux mois 
à solde entière. Durant son congé, il fut encore 
déplacé, envoyé à Angoulême. Là, il entra aus- 
sitôt en intimité avec les jacobins du département, 
en particulier avec un ancien conventionnel, Dubois 
de Bellegarde, et le secrétaire général de la pré- 
fecture, Lavauzelle. Gelui-ci faisait une politique 
nettement contraire à celle du préfet Bonnaire, qui 
s'efforçait à l'apaisement et à la réconciliation des 
partis. Malet, poussé par Lavauzelle, dénonça le 
préfet au ministre de la Guerre, comme favorisant 
les émigrés et, par là, préparant la guerre civile. 
La dénonciation, communiquée au ministre de 
l'Intérieur et par celui-ci au préfet, fut victorieu- 
sement refutée par lui, mais dès lors tout fut pré- 
texte à Malet pour contester à l'administration 

15. 



2()2 POUR L EMPEREUR 

départementale les droits et les honneurs qui lui 
étaient dus et, peu après l'Empire, auquel il avait 
adhéré par une lettre qu'on reproduit partout sans 
s'enquérir de son authenticité, il ,dut être changé 
de poste : Bonnaire ayant posé formellement le 
dilemme et exigé qu'on le débarrassât de Malet 
ou qu'on le déplaçât lui-même, A en croire Bon- 
naire, il n'était guère de tracasseries que Malet 
eût épargnées à ceux qui servaient fidèlement le 
gouvernement : « J'affirme de nouveau sur mon 
honneur, écrivait-il, que, malgré son physique 
doucereux, sa correspondance obséquieuse, le 
général Malet est un des plus grands détracteurs 
du gouvernement. » 

Transporté dans le département de la Vendée, 
Malet se mit aussitôt en relations avec les princi- 
paux jacobins du pays, entra en lutte avec le pré- 
fet et s'ingénia aux dénonciations policières. Bien 
qu'il eût été nommé commandant de la Légion 
d'honneur, ses démêlés avec l'administration civile 
finissaient par déplaire et il devenait suspect ; il fut 
mis en disponibilité, puis en non-activité (4 mars 
1805). Cette disgrâce, dont les causes ne sont 
pas bien cc^nnues, lui procura l'occasion d'écrire 
à l'Empereur : « Serai-je victime. Sire, d'un 
si haut dévouement à votre personne ? Verrai-] e 
triompher mes ennemis qui ne sont que les vôtres 
secrets ? Votre Majesté a sûrement été trompée... » 

Le 26 août, il fut rappelé à l'activité et affecté 
à l'Armée d'Italie, où il eut à commander sous les 



LE GE.NERAL MALET lHyÔ 

ordres du général Serras, une brigade composée 
d'abord d'un bataillon de douaniers et du premier 
régiment noir, puis du 12^ de ligne et des dragons 
de la Reine (Italien). Durant cette campagne, dit 
un biographe généralement bien informé, « Malet 
ne fit aucune action qui méritât d'être citée ». On 
lui attribue seulement la prise de dix-huit bateaux 
que les Autrichiens comptaient employer au pas- 
sage de TAdige. Après le traité de Presbourg, il 
commanda la place de Veronetta, où il resta jus- 
qu'au mois d'août 1806 ; il fut alors envoyé à Vel- 
letri. puis à Civita-Vecchia. Il se vanta d'avoir 
rétabli Tordre troublé par des bandes de brigands 
et d'avoir, par sa seule présence, empêché le dé- 
barquement des Anglais. Ce qui est plus certain, 
c'est qu'il entra dans des relations assez intimes 
avec Lucien Bonaparte, lequel, pour ne point répu- 
dier la femme qu'il avait épousée malgré son frère 
et en dépit des promesses qu'il lui avait faites, 
vivait à Rome en prince républicain. Il était le 
sénateur et il employait ses loisirs à jouer la tragé- 
die. Ne préparait-il pas des drames plus sérieux ? 
Lucien lui-même avoue « des entretiens plus ou 
moins confidentiels, plus ou moins imprudents 
avec divers généraux. Le général Malet, écrit-il, 
— je suis frappé de certaines réticences de sa con- 
versation par rapport à l'Empereur ». 

Sur ces essais de conspiration. Madame Lucien 
est plus franche et parle net des propositions faites 
et acceptées. 



i264 POUR L EMPEREUR 

L'exécution du décret de Berlin qui avait servi 
de raison ou de prétexte à l'occupation des Etats 
pontificaux, était confiée sur les côtes à des offi- 
ciers qui relevaient de Malet, commandant d'armes. 
Des taxes fantaisistes ayant été imposées à des 
navires français, plainte fut portée au consul de 
France, Stamaty, qui en référa à son chef l'am- 
bassadeur de France à Rome, M. Alquier. M. Al- 
quier envoya pour faire une enquête un jeune 
homme destiné à une belle et utile carrière, M. Da- 
vid, qui était alors secrétaire d'ambassade détaché 
à Rome. A Fiumicino, où il se rendit, David reçut 
communication des ordres écrits donnés par Malet, 
et il les emporta pour les montrer à son chef. 
D'autres objets étant suspects, Alquier le renvoya 
pour continuer l'enquête, mais, à son arrivée à Fiu- 
micino, David fut arrêté et incarcéré sur l'ordre de 
Malet. Conflit pareil à ceux qu'il avait soulevés 
avec les préfets, en Charente, en Vendée, partout, 
mais ici avec un ancien conventionnel qui n'aimait 
point de tels jeux, et à propos d'affaires d'argent 
malpropres. L'arrestation et la détention d'un 
agent officiel n'était point tolérable ; le prince 
Eugène, qui commandait l'armée, donna à Malet 
l'ordre de rentrer dans l'intérieur et de se tenir à 
la disposition du prince gouverneur général des 
départements au delà des Alpes. Au lieu de se 
rendre à Turin, Malet vint à Milan, espérant se 
justifier près du vice-roi ; mais celui-ci avait déjà 
adressé ses rapports à l'Empereur et au ministre 



LK GÉNÉRAL MALET 265 

de la Guerre. L'Empereui- décida que Malet parai- 
trait devant une commission du conseil d'Etat com- 
posée de Lacuée, Corvetto et Jaubert et du grand 
juge Régnier. 

La commission établit le bien-fondé des plaintes 
portées contre Malet, pour avoir autorisé l'établis- 
sement à Rome et dans diverses places de son 
commandement de jeux de hasard prohibés, et 
pour en avoir tiré bénéfices ; pour avoir autorisé 
la levée à son profit, sur des navires français des- 
tinés au port de Toulon, de taxes illégales ; enfin, 
pour avoir ordonné l'arrestation de Da\4d, envoyé 
à Fiumicino pour s'opposer à cette perception. 

La commission, toutefois, ne conclut pas à des 
poursuites juridiques, mais à des peines de disci- 
pline et de correction. Le ministre de la Guerre 
proposa la mise à la retraite et, le 31 mai, l'Em- 
pereur signa le décret accordant au général une 
pension de 2.000 francs. Ce décret ne parait pas 
avoir été exécuté et Malet continua, jusqu'au mois 
d'octobre 1812, à toucher la solde d'activité, puis 
la solde de réforme. 

Or, au moment même où l'Empereur, par un 
acte de clémence qui était peut-être une marque 
de mépris, donnait les moyens de vivre à « ce vo- 
leur » pris en flagrant délit, Malet conspirait le 
renversement de l'Empire. Entré en relations — 
très succinctes, sans doute — avec le convention- 
nel Florent-Guyot et l'ancien tribun Jacquemont, 
il avait eu avec eux diverses conversations sur ce 



2GG POUK L EMPEREUU 

qui pourrait arriver si l'Empereur mourait, et de 
là à supposer le fait accompli et à en tirer les con- 
séquences, il n'était qu'un pas — très vite franchi. 
Ce fut là, comme en 1812, le point de départ. 
Mais il prit des confidents et les choisit à son 
image, des généraux destitués pour malversations, 
excès de pouvoir, meurtres et vols, 

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes. 

Le ministre de la Police, qui jouait toujours 
double jeu, ignorait ou laissait faire ; le préfet de 
police, qui ne se connaissait pas à ces finesses, 
fit, sur des dénonciations qu'il reçut, arrêter une 
douzaine de ces individus, tous jacobins avérés. 
Fouché essaya tout pour les couvrir et les sauver ; 
mais Napoléon y voyait clair. « M. Fouché me 
prend pour trop imbécile », dit-il. Toutefois, il 
entrait dans son système de ne point ébruiter les 
tentatives contre son pouvoir qui n'étaient pas arri- 
vées au public et qui n'avaient pas eu un commen- 
cement d'exécution. Malet et quelques-uns de ses 
complices furent incarcérés comme prisonniers 
d'État, ce qui procura au général et à sa femme 
les moyens d'exercer leurs talents littéraires en 
exaltant le génie, la grandeur, les vertus de Napo- 
léon et en réclamant de lui la liberté. 

Ces déclamations n'empêchaient point d'ailleurs 
Malet de poursuivre en 1809 son projet de 1808 
et d'imaginer, moyennant qu'il se fût évadé de 
Sainte-Pélagie, qu'il se présenterait à la troupe 



LE GENERAL MALET -itJT 

réunie pour le Te Deiim à Toccasion de la prise 
de Vienne, qu'il proclamerait la mort de l'Empe- 
reur et tout de suite fonderait un gouvernement — 
mais cette fois il ne s'évada point. 

Que cette rêverie, aussitôt dénoncée par un pri- 
sonnier que Malet avait -pris pour confident, ait 
été négligée par la police, cela se peut expliquer ; 
mais ce qui s'explique moins, c'est que Malet 
« que j'ai connu de tout temps, écrivait l'Empe- 
reur, pour un très mauvais sujet, voleur, peu 
brave », ait obtenu par Savary, nouveau ministre 
de la Police, d'être transféré, en juin 1810, dans la 
maison de santé du docteur Dubuisson, fort chère 
pour un budget aussi restreint que l'était celui du 
général, et où se trouvaient détenus, à peu près sur 
parole, des personnages tels que les frères Poli 
gnac, qui avaient été de la conspiration de Georges ; 
la marquis de Pu}"vert, associé de Willot dans la 
conspiration du Midi, et l'abbé Lafon, un des prin- 
cipaux organisateurs de l'Institut philanthropique, 
Malet leur fit ses confidences (voir les Mémoires 
de Puyi'ert qu'avait publiés mon pauvre ami Grou- 
chy) et reçut directement l'impression de Lafon. 
Il se trouva ainsi mêler à ses anciens projets, à 
ses spéculations républicaines — il n'était jusque- 
là en relations qu'avec des républicains — des 
noms, des spéculations, des espérances, et vrai- 
semblablement des réalités royalistes. Son complot 
d'octobre 1812, où il admit Lafon et deux com- 
parses obscurs, pour charger la mine et y mettre 



268 POUR L EMPEREUR 

le feu, n'était que la reproduction perfectionnée et 
mise au point d'exécution des complots de 1808 et 
de 1809. Seulement, par les Polignac en Angle- 
terre, par Lafon dans le Sud-Ouest, par Puyvert 
dans le Sud-Est, n'y avait-il pas des correspon- 
dances établies ? 

La hantise de ce projet, sa reproduction iden- 
tique tiennent assurément de l'idée fixe ; mais qu'il 
y a peu de distance de la conviction à l'idée fixe ! 
Malet est assuré que l'Empire ne repose que sur 
l'Empereur, que, l'Empereur mort, l'Empire s'é- 
croule. Il suppose l'Empereur supprimé et tire les 
conséquences. Cela est ingénieux et a des chances 
pour réussir. Mais cela peut être tout aussi bien 
d'un insensé que d'un sensé. Et de même cela n'a 
que voir avec des convictions politiques. Rejeté 
par sa famille et par sa caste qu'il a trahie, chassé 
de l'armée pour des actes qui déshonorent, Malet 
dont les campagnes de guerre sont problématiques 
et les actions militaires peu prouvées, mais dont 
on suit les agitations, les dénonciations, les com- 
plots, les péculats, est de ces officiers qui excel- 
lent à s'embusquer et à pêcher en eau trouble. 
Les républicains le réclament pour un des leurs 
et certains ont pensé à lui élever une statue ; Na- 
poléon, d'avance, en a fourni l'inscription : Voleur 
et lâche ! 



L'AFFAIRE MALET 



LES 
PREMIÈRES IMPRESSIONS DE L'EMPEREUR (*> 



Le 23 octobre 1812, l'Empereur, qui a quitté 
le Kremlin le 19, couche à Pominskoë ; il en part 
à 9 heures du matin ; il s'arrête à Borowsk à 
7 heures et demie ; le 24, à 10 heures, il s'avance 
jusqu'à Malojaroslawetz, où le prince Eugène est 
aux prises avec Doctoroff , et il vient coucher à 
Ghorodinia ; le 25, il repart pour Malojaroslawetz, 
reconnaît la position de l'armée russe, revient 
coucher à Ghorodinia. Le 26, il monte à cheval 
pour se rendre de nouveau sur les hauteurs de 
Malojaroslawetz et s'assurer s'il ne saurait for- 
cer le passage. Rentré à Ghorodinia, il dicte 
l'ordre du mouvement rétrograde qui reportera son 
armée, après dix jours de marche, à douze lieues 

(1) Le Gaulois, 29 octobre 1912. 



270 POUR L EMPEREUR 

de Moscou et lui fera « reprendre une route tra- 
cée par l'incendie et jalonnée par la mort ». 

Le 23, durant qu'ainsi il se préparait à la ré- 
solution qui rendit la retraite désastreuse — 
peut-être ne pouvait-il faire autrement? — à Paris, 
trois généraux en réforme, munis d'imaginaires 
décrets du Sénat, se rendaient, durant une mati- 
née, les maîtres de Paris, s'emparaient sans coup 
férir du ministère de la Police et des préfectures, 
se faisaient reconnaître des officiers, delà troupe, 
du personnel des ministères et du préfet de Paris, 
et sans l'incrédulité de Mme Hulin, la femme du 
commandant en chef de Paris, sans l'énergie de 
l'adjudant de place Laborde, qui sait si la révolu- 
tion n'eût pas été avancée de deux années ? Jamais 
coup de main aussi audacieux ne fut davantage 
sur le point de réussir. Il peut servir de modèle 
et reste classique : à toute époque, on peut comp- 
ter sur la crédulité et la lâcheté des individus, ex- 
ploités par la hardiesse, l'ingéniosité et le sang- 
froid d'un aventurier. 



A quel moment l'Empereur a-t-il eu connais- 
sance de l'affaire Malet ? Gela est assez confus. 
On a dit le 2 novembre : cette date est fournie 
par le baron Déniée, inspecteur aux revues, qui 
ne quitta point le prince vice-connétable de toute 
la guerre et qui a laissé un précieux Itinéraire de 



L AU AIUE MALET '271 

r empereur Napoléon durant la campagne de 1812. 
Déniée écrit : « Le 2 novembre... l'Empereur 
trouva à Selemvo cinq ou six estafettes qui lui ap- 
prirent la tentative déjouée de Malet, Guidai, etc. 
Le bruit de cet événement se répandit sourdement 
et jeta d'abord dans une profonde consternation ; 
mais à laquelle, il faut le dire, succéda peu à peu 
une sorte d'incrédulité... » 

Est-il matériellement possible que la nouvelle 
soit arrivée le 2 ? Déniée est témoin oculaire. 
Mais voici le général comte de Ségur qui l'est 
aussi : « Ce fut, écrit-il, à la hauteur de Mika- 
lewska, et le 6 novembre, à l'instant où les nuées 
chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que 
Ton vit le comte Daru accourir et un cercle de ve- 
dettes se former autour de lui et de l'Empereur. 
Une estafette, la première qui depuis dix jours ait 
pu pénétrer jusqu'à nous, venait d'apporter la 
nouvelle de cette étrange conjuration tramée dans 
Paris par un général obscur et au sein dune pri- 
son. » 

Ségur a sûrement erré sur un point que le baron 
Fain a soigneusement relevé sur un exemplaire 
que je possède de VHistoire de la Grande 
Armée, dont il a presque annoté chaque page ; il 
a écrit en marge : « Erreur, le 1*"^ et le 2 no- 
vembre, l'Empereur avait reçu à Wiazma toutes 
les estafettes arriérées. » Oui, bien, mais comme 
l'a dit Fain lui-même dans le Manuscrit de 1812 : 
« Ces estafettes contiennent les lettres de Paris 



272 POUR L EMPEREUR 

qui vont jusqu'au 14 octobre. » Elles ne pouvaient 
apporter de nouvelles sur ce qui s'était passé le 23. 
Ce n'est donc ni le 2, ni le 6 que l'Empereur a pu 
être averti. C'est le 7, et peut-être le 8. Fain écrit : 
« Dans la journée du 1 ... le quartier impérial ar- 
rive à Michalewska... L'Empereur a trouvé à Mi- 
chalewska un officier du duc de Bellune et Vesta- 
fette de Paris. » 

Meneval écrit : « L'Empereur avait appris, avant 
d'arriver à Smolensk, la conspiration Malet »... 
dont, ailleurs, il dit que « Napoléon avait reçu pour 
la première fois l'avis, la veille de son arrivée à 
Smolensk ». Napoléon est arrivé à Smolensk le 9 : 
ce serait donc le 8, selon Meneval, le 7, selon Fain, 
le 5, selon Ségur,le 2, selon Déniée ! Voilà la va- 
leur des témoignages ! 



Pour des écritures qui établissent le fait, point. 
La Correspondance constate que l'Empereur a 
reçu des dépêches le 2 et qu'il a répondu, mais 
depuis lors, soit que les papiers aient été brûlés, 
ou que les estafettes aient été prises, ou que les 
lettres aient été écartées de la publication offi- 
cielle, il n'y a rien. Le nom de Malet ne figure pas 
à la table du tome XXIV. Il n'y a là aucune infor- 
mation à chercher. 

Les personnes de l'entourage de l'Empereur ont 
dû pourtant rendre compte de ses impressions ; 



l'affaire MALET 273 

sans doute, et Ségur dit : « ... Un ordre avait suffi 
pour rejeter dans les fers le chef et ses complices 
ou ses dupes. L'Empereur apprenait à la fois leur 
crime et leur supplice : ceux qui, de loin, cher- 
chaient à lire sur ses traits ce qu'il devait penser, 
n'y virent rien ; il se concentra ; ses premières 
et seules paroles à Daru furent : « Eh bien ! si 
nous étions restés à Moscou ! » Ce passage dé- 
plut au baron Gourgaud (Napoléon et la grande 
armée en Russie ou examen critique de V ouvrage 
de M. le comte Ph. de Ségur) : « Ce qui avait fait 
sur lui le plus d'impression, dit-il, ...c'était aussi 
la déplorable légèreté avec laquelle, sans attendre 
ses ordres, on avait fait exécuter plusieurs offi- 
ciers que des fausses apparences avaient abusés 
et qui, dans le fond de leur cœur, n'avaient pas 
cru commettre un crime. On entendit, dès les pre- 
miers moments, l'Empereur exprimer ces senti- 
ments douloureux. » Fain abonde dans le même 
sens : « L'Empereur, dit-il, déplorait cette rigueur 
et la promptitude avec laquelle on l'avait exercée. 
C'est une fusillade, c'est du sang, s'était-il écrié 
à la première nouvelle du jugement; quelle im- 
pression cela va faire en France ! » 



Ainsi deux opinions, deux courants : Qui croire? 
Napoléon même. Voici que les lettres de l'Empe- 
reur au prince archichancelier, au ministre de la 



274 POUR L EMPEREUR 

Guerre et au ministre de la Police sont sorties de 
l'ombre des archives russes : les estafettes qui les 
portaient avaient été prises, les dépêches avaient 
été soigneusement conservées ; une partie a été 
publiée en 1909 par M. X., à la suite de la Cor- 
respondance inédite de V empereur Alexandre et 
de Bernadotte^ l'ensemble va être publié pour les 
membres de la Sabretache^ par le commandant 
Martin et M. Hennet, grâce à la bienveillante 
communication faite par Son Exe. M. Serge 
Gariaïnow, directeur des Archives de l'Empire 
et des affaires étrangères. 

Voici donc l'Empereur lui-même. Ses lettres 
sont datées de Smolensk, le 11 novembre. Cela 
suffit à montrer que l'on doit adopter la date la 
plus tardive pour l'arrivée des nouvelles, car on 
admettra peu aisément qu'un homme tel que lui 
eût attendu six, quatre ou même trois jours pour 
donner ses ordres. Elles répondent aux dépêches 
de Gambacérès des 25 et 26, à celles de Savary 
du 27. L'Empereur n'a donc pu apprendre que le» 
conspirateurs avaient été exécutés , puisque le 
procès commença le 27 et que l'exécution eut lieu 
le 29. Il n'a donc pu dire : « G'est une fusillade ! 
C'est du sang ! » Encore moins déplorer qu'on 
eût « fait exécuter plusieurs officiers que de 
fausses apparences avaient abusés... » Il écrit 
d'abord à Gambacérès : « Je ne prends aucun dé- 
cret. J'attends les pièces de la procédure. Je ne 
me prononcerai que quand je connaîtrai l'affaire à 



L AFFAIKE MALET 



ioncl... Mon intention est que toutes les pièces 
soient imprimées et qu'il n'y ait rien dans cette 
affaire que le public ignore. Je désire qu'on y 
ajoute les pièces relatives à ce qui s'est passé il y 
a quatre ans... Je désire que tout cela forme un 
volume où cette affaire se trouve parfaitement 
éclaircie dans ses deux périodes. Je vous prie de 
surveiller la réunion de ces pièces et il me paraît 
même nécessaire d'y ajouter quelques observa- 
tions qui fassent connaître comment le premier 
complot a été découvert, comment il n'a pas été 
donné de suite, et enfin le second. » 

Cette idée est si fort entrée dans son esprit 
qu'il en répète l'expression à Savary : « Mon in- 
tention est que ces pièces soient publiées et que 
rien ne soit mystère pour les citoyens, dans une 
affaire qui les regarde de si près. » 

Pourtant, rien n'a été réuni, ni imprimé, ni 
même composé — ce qui arriva diverses fois. 
Bien des gens avaient intérêt à ce que le silence 
se fit, à ce que les soupçons s'égarassent. Ainsi 
avait-on fait lors de la Machine infernale. L'Em- 
pereur, ainsi aiguillé, vraisemblablement, est 
parti sur la piste des Jacquemont, des Eve De- 
mailiot, des Florent-Guy ot, des Ricord, des Ri- 
gomer Bazin, c'est-à-dire de l'ancien comité jaco- 
bin de la rue Bourg-l'Abbé ; il y donne en plein. 
« Le nommé Jacquemont, écrit-il à Savary, a été 
longtemps arrêté et était effectivement dans ce 
complot il y a quatre ans ; faites-moi connaitre où 



276 POUR L EMPEREUR 

il est : pour peu qu'il se soit déplacé et qu'il y ait 
de l'irrégularité dans sa conduite, faites-le arrê- 
ter. Il y avait une trentaine d'individus civils qui 
tous figuraient dans cette première affaire; je les 
crois arrêtés ; s'ils avaient été relâchés par suite 
de la négligence qu'on y a mise, faites-les arrêter, 
surtout s'ils se retrouvent dans ce moment-ci à 
Paris. » 

Telle est sa conviction à ce sujet, que, non seu- 
lement il réitère à Cambacérès l'ordre « d'arrêter 
tous les brigands subalternes et civils qui ont 
déjà été compromis dans ce complot il y a quatre 
ans », mais, sur les listes du gouvernement qu'a 
formées Malet et qui comprennent en partie des 
noms royalistes, il choisit deux des seuls noms 
d'individus suspects (['idéologie : Destutt de 
Tracy et Garât. Sans doute ne les met-il pas en 
cause, mais il n'en est guère loin : « Vous ne devez 
pas manquer de faire connaître aux comtes Tracy 
et Garât, écrit-il à Cambacérès, que leur nomina- 
tion à ce gouvernement provisoire ne dit certai- 
nement rien contre eux, mais que ce n'est pas un 
titre d'honneur, qu'il faut qu'ils aient paru indis- 
posés contre le gouvernement et qu'ils se soient 
permis des propos équivoques pour que ces misé- 
rables aient cru pouvoir compter sur eux. » 

Il faudrait un Fouché pour débrouiller la fusée 
et remettre l'Empereur dans la voie : mais Fouché 
est en exil et les hommes qui entouraient et ser- 
vaient Fouché sont tenus en suspicion ou nettement 



l'affaire MALET 277 

écartés. Et si l'on admet ce point de départ, on 
remarque que le procès de Malet n'a pas été ins- 
truit, qu'il a été bâclé, que l'exécution a suivi 
immédiatement le jugement ; qu'aucune recherche 
n'a été faite pour établir des complicités qui appa- 
raissaient au premier coup d'oeil ; que les pièces 
n'ont pas été réunies ; qu'on a eu soin qu'elles ne 
fussent pas imprimées ; qu'on a laissé s'échapper 
les confidents de Malet et qu'on les trouvera à 
l'œuvre en 1814. Selon toute vraisemblance, Malet, 
qui était un isolé, ce que la police appelle un soli- 
taire, n'avait point dans l'action des complices 
effectifs et conscients, mais il avait certainement 
préparé le lendemain et, pour le cas où il triom- 
pherait, il avait sous la main certains individus : 
ces individus, on était à même de les connaître, 
on ne voulut pas les chercher et l'on fit tout pour 
que Napoléon ne les soupçonnât pas. 

Reste la question de savoir si Napoléon a 
regretté l'exécution des officiers qui s'étaient 
laissé entraîner et qui avaient été trompés par 
Malet; non seulement il ne l'a point désapprouvée, 
mais son indignation contre Rabbe, colonel du 
j[er régiment de la garde de Paris, est au comble, 
et il reprend vivement Savar}% qui a essayé de le 
défendre : « J'ai fort approuvé, lui écrit-il, la con- 
duite du ministre de la Guerre d'avoir fait arrêter 
le colonel Rabbe. Ce serait se faire d'étranges 
idées des devoirs de citoyen d'un colonel si on le 
crovait rempli de bons sentiments, non seulement 

16 



"278 POUR L EMPEREUR 

lorsqu'il ne s'est pas opposé, mais même lorsqu'il 
n'a pas versé son sang pour s'opposer à la rébel- 
lion de son corps ; cette manière de voir de votre 
part me parait bien singulière. » 

Il y a plus et mieux : rentré en France, il ren- 
voya, le 9 janvier 1813, devant une commission 
militaire, Alexandre-André Boutreux que Malet 
avait chargé du rôle de commissaire de police et 
qu'il avait vraisemblablement initié au matériel 
immédiat de la conspiration ; et l'abbé de Gaâ- 
mano, dans la chambre duquel Malet était venu 
s'habiller. Gaâmano fut acquitté : Boutreux fut 
condamné à mort et il fut fusillé le 30 janvier 
1813, à la plaine de Grenelle ; cela suffit à mon- 
trer que Napoléon n'était point de ceux qui s'atten- 
drissent aisément et qui prononcent pour la galerie 
des paroles à effet. 



LE CENTENAIRE DE LEIPZIG 



(1) 



Un jeune ami, qui étudie en Allemagne, m'en- 
voie de Leipzig une carte postale représentant le 
monument commémoratif de la Bataille des Peu- 
ples. C'est quelque chose de colossal et de sau- 
vage. On semble avoir cherché le style qu'eût 
imaginé l'architecte deWitikind, s'il eût été formé 
aux beautés de l'Art moderne. Cela est laid, mais 
donne une des plus vives sensations qu'on puisse 
recevoir de force brute. Non loin, ils ont le Napo- 
léonstein, une pierre à l'endroit où se tint l'Em- 
pereur durant le combat. Us ont figuré, sur un 
coussin, l'épée et le petit chapeau et au-dessous 
est écrit : Dieu est le guerrier de justice^ le Sei~ 
gneur est pour nous. 

Et puis, il y a, aux environs, une église ortho- 
doxe qu'on a fini de bâtir et sans doute en érige- 
t-on une catholique ; il convient que les trois 
(1) Écho de Paris, 6 avril 1912. 



280 POUR L EMPEREUR 

nations dont les souverains eurent raison de la 
France à Leipzig commémorent leur victoire. Il 
manque pourtant l'essentiel : un temple anglican. 
Sans les Anglais et leur argent, point de guerre : 
l'armée russe s'arrêtait à ses frontières, la Russie 
était incapable d'armer et continuait à désavouer 
York, et l'Autriche ne pouvait mobiliser. Mais les 
Anglais sont modestes et ils font l'économie du 
temple, du clergé à y entretenir et des prébendes 
à y fonder. 

L'inauguration collective des monuments érigés 
au Dieu des batailles aura lieu le 18 octobre et, à 
cette commémoration de sa défaite, la France sera 
sans doute représentée. Pourquoi pas? On vit bien 
des délégations françaises errer à Borodino, sur 
le champ de bataille, au milieu de l'enthousiasme 
national et justement patriotique des Russes, célé- 
brant cette défaite féconde qui, en arrêtant l'em- 
pereur Napoléon à Moscou, livra son armée au 
général Hiver. Sans doute, là, en Russie, tout le 
monde s'employa à sauver la face, car, de cette 
démarche, dont au début, on n'avait point su pré- 
venir la sottise, pouvait dépendre un refroidisse- 
ment de l'alliance. Les Français annoncèrent 
qu'ils ne venaient point commémorer à la Mos- 
kowa, la victoire de Napoléon, mais rendre un 
suprême hommage aux morts de la Grande Armée ; 
Russes et Français se couvrirent mutuellement 
d'immortelles ; batailles de fleurs. Les deux mi- 
nistres des Affaires étrangères échangèrent des 



\ 



LE CENTENAIRE DE LEIPZIG 2M 

oongi'iitulations cordiales ; les délégations qui 
eussent paru peu reluisantes furent corsées de 
plumes blanches et prirent un aspect décoratif; 
il y eut certains discours dont la convenance avait 
été étudiée et dont les périodes avaient de la 
grâce et, dans l'ignorance où Ton était de la 
langue russe, on accepta comme compliments 
l'affirmation parlée, écrite, gravée et fondue de 
la défaite française. Gela, d'ailleurs, n'y fit ni 
chaud ni froid : les Français — ceux qui pensent 
savoir quelque peu d'histoire — n'en persistèrent 
pas moins à croire que leurs pères avaient vaincu 
à la Moskowa, de même que les Russes conti- 
nuèrent à s'enorgueillir de notre défaite à Boro- 
dino. Ainsi tout le monde fut content : on échangea 
des décorations au lieu de boulets et cela rendit 
les décorés fort glorieux, tout comme si, en place 
de leurs pères, ils eussent remporté des victoires. 
A Leipzig, il ne saurait y avoir ni la même 
ambiguïté, ni les mêmes congratulations. Dès les 
premiers jours de cette année, l'empereur alle- 
mand a commencé, par des parades en costume, 
la célébration du centenaire de la Revanche. C'est 
son droit. Quil entretienne son armée et son 
peuple de la gloire des ancêtres, qu'il fasse ensei- 
gner dans les écoles de l'empire comme Monsieur 
son gi'and-père, ainsi qu'il dit, abattit la domina- 
tion française et eut raison de «l'aventurier corse », 
ce n'est point à ceux qui rêvent pour nos enfants 
un enseignement patriotique et national de blâmer 

16. 



28"i POUR l'emi'eueur 

ceux qui le donnent tel outre-Rhin. Que l'empe- 
reur allemand célèbre les victoires de son aïeul, 
nous devons le trouver excellent, pourvu que 
nous nous souvenions un peu que nous aussi 

Nous l'avons eu, votre Rhin allemand ! 

Toutefois nous n'irons, cette année, célébrer sur 
terre allemande ni Lutzen, ni Bautzen, ni Wur- 
chen, ni Dresde, ni Hanau, qui ne sauraient 
passer pour des victoires allemandes ; lueurs su- 
prêmes de la flamme vacillante... 

Si nous voulons honorer nos morts, si nous 
voulons, à ceux qui périrent pour la patrie, con- 
sacrer quelques monuments, faisons-le sur notre 
sol ; dans ce Panthéon, temple de la gloire, où 
manquent les dépouilles des trois maréchaux 
d'Empire tués dans la campagne de 1813, Puroc, 
Bessières et Poniatowski, érigeons à eux et à 
leurs compagnons un cénotaphe qui atteste la 
reconnaissance nationale. Que dans une céré- 
monie où figurent les Français de tous les âges, 
soldats d'hier, d'aujourd'hui et de demain, les élus 
de la nation célèbrent cette France qui, après 
vingt années de la lutte, sans pareille dans l'histoire, 
d'une nation contre un continent, succomba à la 
fin; mais elle ne tomba pas sans gloire, sans qu'elle 
eût si largement semé les idées pour qui elle avait 
combattu, qu'elles ne dussent lever par le monde 
entier pour donner la plus admirable moisson, et 



LE CENTENAIHE DE LEIPZIG 283 

«|iiL >es pires ennemis ne fussent obligés de s'en 
réclamer. 

Il faut en finir avec les légendes menteuses qui 
présentent l'ambition de l'Empereur comme la 
cause, la raison et l'explication de notre défaite. 
Il n'y eut pas, de 1792 à 1815, des guerres ; il y 
eut une guerre, que coupèrent des armistices sol- 
licités par les vaincus et où le vainqueur croyait 
trouver la paix. Il y eut la coalition formée en 1792 
qui n'a jamais interrompu son action ; seulement, 
chacun des membres de cette coalition avait ses 
ambitions propres et ses revendications natio- 
nales; les rivalités entre les souverains, pour le 
partage des territoires à conquérir, rendaient 
possible d'introduire entre eux l'or ou le fer, 
d'avoir raison isolément de ceux qu'on n'eût pu 
braver s'ils avaient été unis. Plus tard, les uns 
se présentèrent lorsque les autres avaient été 
battus. Russie, Autriche, Espagne, Allemagne ? 
Autriche une seconde, une troisième fois ; Russie 
une seconde fois, Russie une troisième fois ; 
Espagne de nouveau, Autriche une quatrième fois, 
Russie une quatrième fois, ce fut ainsi durant 
vingt ans, mais Alexandre parvint à grouper 
contre la France toutes les puissances européennes, 
qui agirent sous les mêmes ordres. — Et il appela 
pour leur donner des ordres de bataille un trans- 
fuge français. 

Alors le fardeau se trouva trop lourd pour nos 
forces; de nos rangs, sur le champ de bataille. 



284 POUR L EMPEREUR 

nous vîmes sortir ceux que nous avions armés, 
équipés, instruits ; nous croyions que c'était pour 
attaquer de plus près l'ennemi ! ils se retournè- 
rent et ce fut avec nos canons qu'ils nous mitrail- 
lèrent ! 

Nous aurions beau relire de bout en bout nos 
annales militaires, nous n'y trouverions pas un 
trait de cette force. Évidemment il fut apprécié 
des Prussiens, sinon du roi de Wurtemberg qui 
cassa celui de ses régiments qui l'avait accompli. 
Sans doute vaut-il que l'empereur allemand en 
célèbre le centenaire à Leipzig au nom de l'hon- 
neur militaire ; nous aurions, nous, au même 
moment, à célébrer l'admirable constance de nos 
alliés polonais, leur héroïsme à partager nos 
malheurs et la mort de leur glorieux chef : Ponia- 
towski. On a des façons diverses, ici et là, de 
comprendre l'honneur. 

Du côté des autres, il y aura le succès et la 
réussite; mais, de notre côté, n'y aura-t-il pas la 
meilleure part, et, à exalter, entre nous, ces sol- 
dats des suprêmes combats, ne trouvera-t-on pas 
le plus noble des enseignements ? Point de pro- 
vocations, point de bravades, — elles sont odieuses 
et singulièrement pénibles, — mais, dans la ma- 
jesté d'un deuil national qui réunirait en un même 
culte tous les cœurs de patriotes, l'exaltation des 
conscrits de 1813, des petits gas qui, à la suite de 
leur Empereur, sans tirer un coup de fusil, car ils 
ne savaient pas, se jetaient en avant et travail- 



LE CENTENAIRE DE LEIPZIG "ÎST, 

laient de la baïonnette comme ils eussent fait de 
la fourche champêtre. Oui, et l'exaltation des 
vieux, maréchaux d'empire, généraux, officiers 
rappelés au service, tout ce qui s'est rendu à 
l'appel de la Révolution, dont Napoléon était l'in- 
carnation sublime, tout ce qui a donné sa vie pour 
la France, pour les principes qu'elle a proclamés, 
pour son indépendance et pour sa gloire, oui, et 
celui qui décréterait un tel centenaire et qui y pré- 
siderait, eh bien ! celui-là, comme on dit, ce serait 
un monsieur î 



BELFORT EN 1814 

ET LE COMMANDANT LEGRAND (1) 



L'histoire a fait leur large part à deux des 
hommes qui, depuis un siècle, ont dirigé la dé- 
fense de Belfort contre les invasions étrangères. 
L'esprit de parti y fut assurément pour quelque 
chose : dans un cas, l'on exalta Lecourbe, la vic- 
time de Napoléon I«' ; dans l'autre, Denfert-Roche- 
reau, la victime de Napoléon III ; pour des répu- 
blicains aussi sincères, on était assuré d'une bonne 
presse, et les protestations de quelques grincheux 
se perdaient dans l'enthousiasme général- Tel fut 
le cas pour M. Adolphe Caillé, ancien chef de bu- 
reau au ministère de la Guerre, qui publia, sur le 
'olonel Denfert et la défense de Belfort un livre 
qui réduisait à leurs proportions des actes dont on 
avait singulièrement exagéré le mérite ; mais pou- 

(1) Le Gaulois, 27 septembre 1912. Sur Lecourbe, je ren- 
voie le lecteur à Petites Histoires, 3" série. 



238 POUR L EMPEREUR 

vait-il avoir raison d'une coalition où se confon- 
daient, pour glorifier un coreligionnaire et un ami 
politique, les éléments sociaux les mieux organisés 
de la nation ? On n'écouta point M. Caillé et on 
en est à ne plus compter les statues que la piété de 
partisans convaincus érigea au colonel Denfert. 

Entre ces deux héros qui accaparent Belfort, a 
disparu entièrement l'officier obscur qui, du 24 dé- 
cembre 1813 au 16 avril 1814, à la tète d'une gar- 
nison composée des éléments les plus variés, sans 
moyens, sans argent, sans vivres, imposant les 
plus cruelles privations à une population dont le 
patriotisme ne faillit point, tint tête, durant cent 
treize jours, à une armée d'investissement et ne 
capitula que sur la nouvelle des événements de 
Paris et après avoir perdu par le feu de l'ennemi 
ou par les maladies, 1.269 hommes sur 2.900. 

C'était un nommé Legrand, bonhomme de cin- 
quante-quatre ans, vieux soldat. Picard de nais- 
sance, engagé à dix-sept ans dans Turenne, où, 
après douze ans, en 1789, il était encore adjudant 
sous-officier. A la Révolution, il était passé lieu- 
tenant dans son régiment devenu SV de ligne ; et, 
blessé à Kostheim, il avait été fait capitaine. Mais 
ensuite le régiment avait été compris dans la ca- 
pitulation du fort Vauban et envoyé prisonnier au 
fond de l'Autriche. Rentré en septembre 95, Le- 
grand, qui dès lors semblait hors d'état de servir 
activement, avait échoué dans les demandes du 
grade supérieur, comme dans celle d'un emploi 



BELFORT EN 1814 289 

dans les places. Il continua à compter dans son 
régiment, se battant honorablement à Kehl et à 
Huningue. A la fin. le 3 février 1797, il fut nommé 
adjudant de garnison. à Belfort et, deux ans plus 
tard, « en remplacement du citoyen Verneiy ré- 
formé », il fut désigné pour exercer le commande- 
ment de la place. 

Il est toujours capitaine et n'a guère chance de 
monter plus haut ; par surcroit d'infortune, voilà 
que la place où il commande reçoit, elle, de l'avan- 
cement et, passant de quatrième classe, ne peut 
plus être commandée que par un chef de bataillon. 
Que va devenir Legrand, qui est « sans protec- 
tion » et qui n'a personne qui le puisse recomman- 
der ? Mais il est « un brave homme » , comme écrit 
Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, et, en ce temps- 
là, l'on pensait qu'en un commandement de place, 
mieux vaut un brave homme, ne soit-il qu'assez 
mal instruit de sa grammaire, qu'un officier sorti 
des écoles les plus illustres, ayant servi dans les 
corps savants, mais n'ayant aucune habitude des 
hommes et aucun maniement de la troupe. 

Voilà donc Legrand qui passe chef de bataillon 
à 3.100 francs de solde annuelle, sans les moin- 
dres frais de représentation, et pourtant, à Belfort, 
ce sont des allées et venues continuelles : officiers 
français, alliés ou étrangers, qui passent et que le 
commandant estime de son devoir de régaler, car 
il tient son rang. Il est de ceux qui, pour représen- 
ter, se mettent, eux et leur nichée, à la portion 

17 



290 POUR L EMPEREUR 

congrue, mais qui, à ceux qu'il est convenable 
d'héberger, offrent des mets succulents et des vins 
généreux. Tel était Legrand, qui faisait fête, entre 
autres, aux officiers espagnols, « de braves et 
fidèles alliés et amis ». Cet homme était plein 
d'illusions et il avait la religion de l'Honneur, peut- 
être une illusion aussi, mais, en ce temps-là, cette 
illusion faisait vivre et on mourait pour elle. 

Ce fut Legrand qui , dès que les Alliés ouvrirent 
le siège, dut prendre les résolutions, endosser les 
responsabilités, se mettre en hostilité avec certains 
fonctionnaires dont il eût dû particulièrement 
attendre l'appui, entre autres le sous-préfet, qui 
était général, baron et légionnaire. Le pauvre Le- 
grand n'était rien de cela et, s'il avait le culte de 
l'Honneur, il n'en portait point le signe. 

Par bonheur, il trouva dans le colonel Kail, du 
63^, qui, blessé à Kulm, avait dû revenir au dépôt 
de son régiment pour y attendre sa guérison, un 
précieux auxiliaire. Bien que marchant sur des bé- 
quilles et ne pouvant se déplacer qu'en voiture, le 
colonel Kail — un Lorrain de Fontoy — donnait 
l'exemple d'une activité et d'une vaillance que nul 
obstacle n'arrêtait. De même race était le comman- 
dant Lalombardière, de l'artillerie, et, entre ces 
trois hommes, il n'y avait émulation que de patrio- 
tisme et de bravoure. 

H serait impossible de rendre compte ici du siège 
et de ses diverses péripéties. Il convient de ren- 
voyer le lecteur à un livre fort complet et fort 



BELFORT EN 1814 291 

intéressant que vient de publier le capitaine bre- 
veté Louis Blaison, le Premier Siège de Belfort 
et le Commandant Legrand. Les fonctions que 
l'auteur remplit à Belfort lui ont donné accès aux 
archives de la place, à la bibliothèque de la ville, 
aux archives de la Guerre, et il a tiré des docu- 
ments originaux un livre simplement écrit, dont 
on ne saurait trop recommander la lecture aux pa- 
triotes. La figure de Legrand en ressort frappante 
et noblement française. Cet homme, tel quel, capi- 
taine à l'ancienneté, commandant de raccroc, 
n'ayant pas fait la guerre depuis dix ans et tou- 
chant à la vieillesse, inscrit à la tête du Journal 
du siège, qu'il ouvre au 24 décembre 1813, deux 
maximes qui devront être sa règle et sa loi. 

L'une est extraite de la circulaire en date du 
avril 1705, dite circulaire de Louis XIV, que 
l'Empereur a ordonné qu'on insérât dans Ie7?eci<ez7 
des lois, décrets, arrêtés, circulaires pour les 
services des Etats-Majors des places, qui a été 
imprimé en vertu de l'article 86 du décret du 
24 décembre 1811. L'autre est l'article 110 de ce 
décret. Il est ainsi conçu : « Tout gouverneur ou 
commandant à qui nous avons confié Tune de nos 
places de guerre doit se ressouvenir qu'il tient 
dans ses mains un des boulevards de notre Empire, 
ou l'un des points d'appui de nos armées, et que 
sa reddition, avancée ou retardée d'un seul jour, 
peut être de la plus grande conséquence pour la 
défense de l'Etat et le salut de l'armée. » 



292 POUR L EMPEREUR 

L'homme qui a voulu avoir constamment sous 
les yeux l'ordre répété et comme transmis des 
morts aux vivants, l'ordre qu'ont donné Louis XI\% 
Louis XVI (26 juillet 1792), la Convention, le Di- 
rectoire ; l'ordre passé de voix en voix à travers 
les temps, comme le « garde à vous ! » des senti- 
nelles sur les remparts ; cet homme-là est un 
brave homme. 

Le 31 décembre 1813, le lieutenant-général Rech- 
berg, commandant la division bavaroise, après 
avoir bombardé la place durant deux jours, somme 
Legrand d'avoir à la rendre. Il lui dit : « Vous 
n'ignorez probablement pas le passage de quatre 
armées coalisées et leurs succès sur toute la ligne 
du Rhin. Les principes de gloire ont certainement 
des bornes ; je pense que vous devriez profiter de 
la dernière occasion que je suis dans le cas de vous 
offrir pour ne pas vous empêcher de faire usage,, 
dans les derniers moments de confusion, de ces 
principes de considération et d'humanité dont nous 
nous faisons gloire. » Et à ces phrases qui sem- 
blent provoquer la subornation, où sont assem- 
blés tous les arguments qui conviennent aux traî- 
tres de Leipzig, Legrand, la vieille bête, « le pied 
de banc » , « la baderne » , comme disent les sol- 
dats, Legrand répond d'une voix où vibre celle de 
la France : « La gloire peut avoir des bornes^ 
mais VHonneur n'en a point. Je suis décidé à 
me le conserver intact ainsi qu'à toute la garnison 
qui partage mes sentiments. Nous ne connaissons 



BELFORT EN 1814 293 

pas les forces des puissances coalisées, mais nous 
attendons tout de notre Empereur et de la pa- 
trie. » 

Et c'est du même langage que Legrand répon- 
dra aux chefs des troupes alliées qui se succéde- 
ront devant la place et qui, à chaque fois, essaie- 
ront d'en obtenir la reddition de gré ou de force. 

Après les Bavarois, ce sont, le 2 janvier, les 
Autrichiens aux ordres du lieutenant-général 
Blanchi et, aux menaces d'un nouveau bomba^-de- 
ment, Legrand répond : « Aucune considération 
ne me fera jamais écarter des devoirs qui me sont 
prescrits par l'Honneur. Rendre la place que j'ai 
l'honneur de commander serait manquer à l'un et 
à l'autre, puisque j'ai les moyens de la défendre 
très longtemps. Cette seule raison doit suffisam- 
ment vous prouver, monsieur le général, qu'il n'y 
a pas de conditions qui puissent être honorables 
pour la garnison, » Le bombardement commence 
le 8, à minuit, et continue durant la journée entière 
du 9. La place reçoit près de 2.500 projectiles. 
Après quoi, nouvelle sommation de Blanchi. Cette 
fois, Legrand consent à examiner s'il n'aurait point 
intérêt à remettre la ville et à se retirer avec toute 
sa garnison, ses vivres, ses munitions, dans le 
château, en conservant la liberté entière de son 
action. Le général autrichien semble prêt à accé- 
der, mais il réfère au généralissime Schwartzen- 
berg, qui voit le piège et n'a garde d'y tomber ; 
les hostilités reprennent ; nouveau bombardement ; 



294 POUR L EMPEREUR 

après quoi les Autrichiens s'en vont, remplacés 
par la l""" division de grenadiers russes, général 
Tchoglikoff. Point de bombardement à cette fois, 
mais les vivres commencent à s'épuiser ; les mou- 
lins de la ville ne fonctionnent plus, la mortalité 
augmente. 

Le 17 janvier, les Russes sont relevés par une 
brigade autrichienne. Même sommation ; même 
réponse : « Je manifeste à Votre Excellence les 
mêmes sentiments qui ont dicté les lettres que j'ai 
répondues à MM. les généraux alliés qui vous ont 
précédé dans l'exercice de votre commandement » , 
et, riposte meilleure, Legrand adresse à sa garni- 
son une proclamation où il dit : « L'ennemi nous 
cerne depuis plus d'un mois. Cet espace, quoique 
long, n^est rien pour des braves, ^^ous lui avez 
résisté ; ces grands appareils militaires, ces fou- 
dres de la guerre vous ont prouvé son impuissance. 
Vos murs sont intacts, votre forteresse est au-des- 
sus de leurs moyens et votre bravoure est au-des- 
sus de tout ! » 

A ce même moment, le 29 janvier, la brigade 
est relevée par un fort détachement aux ordres 
du lieutenant-général Drechsel et Legrand com- 
mence des sorties destinées à procurer des vivres 
à la garnison et à la population en même temps 
qu'à maintenir les troupes en forme et à obliger 
l'ennemi à ne rien distraire des forces d'investis- 
sement. De ces sorties, une, le 13 février, ayant 
pour objectif la destruction du pont de Danjou- 



BELFORT EX 1814 293 

tin, sur la Savoureuse, pourrait avoir des consé- 
quences stratégiques d'une certaine importance et 
entraîner même momentanément une levée du blo- 
cus opérée par les seuls moyens de la place. Un 
incident empêche qu'elle produise les consé- 
quences qu'on en devrait attendre, mais, si c'est 
Legrand qui en a conçu le plan, il n'est point si 
mal raisonné pour une culotte de peau. 

Belfort pourtant ne devait être débloqué ni par 
l'armée d'Augereau, ni par celle du vice-roi : et 
ici se place une remarque singulière : l'imagina- 
tion populaire avait pressenti Tordre expédié par 
l'Empereur à Eugène, qui ne fut jamais exécuté, 
et l'arrivée à Genève « du vice-roi de Rome », 
avait été annoncée par M. Foltz à M. Ugonin : ces 
deux bourgeois de Belfort qui se trouvent rêver 
le mouvement stratégique admirable qui eût sauvé 
la nation en interceptant la ligne de retraite des 
coalisés sont d'étranges devins — mais en ce cas 
spécial — car, en toute autre occasion, M. Foltz 
semble au niveau de M. Ugonin, et ce n'est point 
dire grand'chose. 

Le 12 mars, Legrand est sommé encore une fois, 
mais confiant dans la bravoure des soldats et dans 
la résignation des citoyens, il répond qu'il est 
assuré d"v trouver encore « les ressources néces- 
saires pour remplir les devoirs que l'Honneur lui 
impose et que la Patrie a le droit d'attendre ». 

Alors les bombardements reprennent : le 20 mars, 
Legrand célèbre, par un armistice de deux jours, 



296 POUR L EMPEREUR 

l'anniversaire de la naissance du roi de Rome : il 
y a Te Deum, salve de vingt et un coups de canon, 
revue des troupes, grande parade et banquet où 
fraternisent — moyennant un menu de siège des 
plus restreints — les militaires et les civils. La 
ration est tombée au minimum : 8 onces de pain de 
munition (au lieu de 24), 4 onces d'avoine émon- 
dée, 8 onces de viande de clieval. (L'once vaut 
30 grammes 294 milligrammes — 8 onces font 
244 grammes 753 milligrammes — moins d'une 
demi-livre qui est de 490 grammes). Et la ques- 
tion de mouture des grains devient inquiétante. 
On ne peut plus demander aux hommes épuisés 
un service actif et il faut rentrer les postes exté- 
rieurs, mais la contenance reste fière et quand, le 
28 mars, Legrand est de nouveau sommé, il re- 
pond : « Aucune considération ne doit arrêter un 
militaire qui marche dans le sentier de l'honneur. » 
Il attend de sa défense le prix de son dévoue- 
ment : « L'Honneur sans nuages ! » 

Le 6 avril, le bruit de la capitulation de Paris 
circule en ville ; il est confirmé par des parlemen- 
taires ; Legrand demande un sauf-conduit « pour 
deux officiers chargés de traiter d'un service 
important ». N'est-ce pas d'aller demander des 
ordres pour la reddition de la place ? On est arrivé 
aux extrémités : 6 onces de pain de pure cwoine, 
4 onces de viande ; le 6 avril, il n'y a plus en ma- 
gasin que six jours de vivres ; la garnison est ré- 
duite d'un tiers ; de ce qui reste, la moitié seule 



BELFORT EX 1814 297 

peut faire le service. Legrand se rend cette jus- 
tice : « J'ai rempli à l'égard de mon souverain et 
de ma patrie les devoirs sacrés que l'Honneur 
m'imposait : j'ai défendu pendant plus de trois 
mois et demi la place qui m'était confiée... » Et 
c'est ainsi, et alors seulement, qu'il parle de capi- 
tulation. 

Le 15 avril tout est accompli : Legrand part 
pour Paris : en récompense de ce qu'il a fait, au 
mois de juin, il est suspendu de ses fonctions; il 
n'y est rétabli qu'en septembre, sur l'intei-^ention 
des généraux sous lesquels il a sersd et des dépu- 
tés de l'Alsace : même il a part aux croix de la 
Légion d'honneur que distribue le duc de Berry 
durant son voyage dans l'Est. En septembre 1815, 
on le met définitivement à la retraite. En 1817,1e 
gouvernement royal le nomme maire de Belfort 
et il meurt en fonctions en 1824. 

Ce fut « un brave homme » et telles étaient les 
assises de l'armée française : des soldats qui avaient 
passé par la sévère école des habits blancs et qui, 
sous l'habit bleu, avaient loyalement combattu. 
Leur fortune avait pu être médiocre, alors que celle 
de certains de leurs camarades semblait un conte 
des Fées, mais leur cœur était haut, tout empli 
d'une adoration, celle de l'Honneur, et cela suffi- 
sait à les rendre très grands et à leur faire faire 
de très belles choses. — Témoin T^egrand, « un 
brave homme ». 



17. 



LA BOURGOGNE EN 1814 

ET LE GÉNÉRAL ALLIX (1) 



En racontant la campagne de 1814, on a trop 
négligé jusqu'ici, au profit des événements, déci- 
sifs à la vérité, qui se produisirent sur le théâtre 
où l'Empereur se trouvait en personne, ceux qui, 
moins retentissants à coup sûr, n'en eurent pas 
moins une importance majeure et donnèrent lieu 
à des faits d'armes dont la postérité doit garder 
le souvenir. 

Parmi ces épisodes, celui de la défense de la 
Haute-Bourgogne est un des plus intéressants et 
le général Allix, qui en assuma la charge et en 
emporte la gloire, mériterait qu'on lui consacrât 
une étude documentée. Sans doute le ferai- je 
quelque jour, car j'ai été amené, par le rôle qu'il 
joua, en Wesphalie, comme général de division et 
ministre de la Guerre, particulièrement lors de 

il) Écho de Paris, 27 et 28 juillet 1913. 



300 POUR l'empereur 

l'attaque de Cassel par Gzernitcheff et ses co- 
saques, à réunir sur lui une suite de pièces tout 
à fait précieuses. Mais c'est de son rôle pendant 
l'invasion qu'il est utile de parler à présent. 

On sait que, dès les premiers jours de 1814, 
la grande armée austro-russe, ayant violé la neu- 
tralité suisse, marchait par le Jura sur la ligne 
Besançon, Langres et Dijon, masquant les places 
fortes et pointant sur le centre de la France, afin 
d'opérer sa concentration entre Marne et Seine, 
et sa jonction avec l'armée de Silésie. Dans cette 
conjoncture, les lignes stratégiques de l'Yonne et 
du Loing devenaient d'une importance majeure et 
l'Empereur en avait confié la défense à un homme 
en qui il avait justement confiance : le général comte 
Pajol. En même temps, 28 janvier, AUix, réinté- 
gré au service de France le 28 novembre 1813, 
avec le grade de général de brigade, était dési- 
gné par le ministre de la Guerre pour commander 
dans la IS*' division militaire, dont le quartier 
général, en temps ordinaire, était à Auxerre. Les 
attributions avaient été mal définies : Allix n'a- 
vait peut-être pas eu pleine connaissance qu'il fût 
placé sous les ordres de Pajol, et que c'était par 
faveur que le ministre de la Guerre l'autorisait 
« à garder provisoirement l'uniforme de général 
de division ». Outre qu'il n'observa point vis-à- 
vis de Pajol la subordination réglementaire, il 
prit le contre-pied de ce que lui ordonnait son chef, 
cela pour une raison fort simple, que l'objectif de 



LA BOURGOGNE EN 1814 S''! 

celui-ci était tout différent de l'objectif de celui-là ; 
tandis qu'Allix était absorbé par la défense locale, 
Pajol coopérait aux combinaisons stratégiques de 
l'Empereur. Gela ne retire rien à l'activité et aux 
talents d'Allix, mais donne l'explication de la con- 
duite de Pajol. 

Sens venait d'être évacué ; le général Léger- 
Belair, jugeant la ville indéfendable, était parti 
pour Pont avec les 500 hommes, gendarmes et 
conscrits, qui y étaient réunis. Allix, arrivé à 
Pont en même temps que Léger-Belair, reçut le 
commandement des mains de celui-ci et, aussitôt 
que les 500 hommes débouchèrent, il les fit rétro- 
grader sur Sens, où ils arrivèrent le 30 janvier, 
à 9 heures. A 11 heures, 400 cavaliers ennemis se 
présentèrent, croyant la ville évacuée ; ils furent 
bien reçus à toutes les portes. Gela se trouva fort 
justement fait ; mais quel homme, cet Allix ! et quel 
débordé ! Tout le monde est coupable devant lui : 
le sous-préfet a déserté ; l'esprit public est faible ; 
le maire mérite d'être fusillé ; le sénateur Ségur 
est en fuite. Mais lui est là! « fai chargé, dit-il, 
le général Montbrun de la défense de Pont. » Il 
s'est donc mis à la tête de tout. 11 a l'esprit de 
domination, le goût de commander; mais il réus- 
sit, car il n'hésite pas aux moyens ; si la garde 
nationale ne se forme pas aussitôt, il fera, pour 
l'exemple, fusiller « vingt des lâches Senonnais ». 
Quant aii sous-préfet, il lui annonce qu'il le tra- 
duira devant une commission militaire ; et ainsi 



302 POUR L EMPEREUR. 

pour tous, qu'ils soient ou non sous ses ordres. 

Les mouvements que Pajol a ordonnés ont dé- 
gagé Sens, mais Allix, qui s'attribue à lui seul le 
mérite de la retraite de J 'ennemi, entend le pour- 
suivre, prendre l'offensive, remporter des vic- 
toires ; il donne ordre aux généraux, ses voisins, 
de se joindre à lui. Sur l'avis conforme de Pajol, 
le général du Coëtlosquet se rend en effet de Pont 
à Sens, mais les dispositions prises par Allix lui 
coûtent 140 hommes et quelques officiers. Sur 
quoi il va reprendre sa position de Pont. 

Allix, malgré qu'il se trouve réduit à ses seules 
forces, continue à rêver d'offensive. Un parti co- 
saque se présente le 4 février avec deux canons 
et attaque la porte Dauphine ; il est reçu vigou- 
reusement et poursuivi assez loin. Sur quoi, Allix, 
enivré, convoque à Sens tous les anciens militaires 
et les gardes forestiers pour y être organisés mi- 
litairement, suivre et attaquer l'ennemi. Mais un 
ordre formel de l'Empereur l'immobilise en « le 
chargeant spécialement de la défense de Sens » ; 
il va avoir assez à y faire. Le 9 février à midi, un 
parti de 800 chevaux se présente, une centaine 
pénètrent dans le faubourg Saint-Savinien, d'où 
ils sont chassés à coups de fusil. Les cavaliers 
s'éloignent. 

Ce n'est là qu'un commencement et Allix, livré 
à. ses seules forces, va avoir affaire à une armée ; 
le 10 février, il reçoit de Pajol cette lettre en date 
de Pont-sur-Yonne, à une heure après-midi : 



LA BOURGOGNE EN 1814 303 

« Monsieur le général, votre dépêche que je 
reçois à l'instant, cadrant avec tous les rapports 
que j'ai reçus et l'avis qu'un homme qui paraît de 
bonne foi vient de me donner que le général Pla- 
tow avait passé l'Yonne avec 8.000 chevaux pour 
se porter sur Nemours et sûrement sur Fontaine- 
bleau, je me détermine à réunir mes troupes pour 
me porter derrière l'Yonne et défendre cette ri- 
vière et Fontainebleau. 

« Je coucherai ce soir près de Moret. 

« Le général Montbrun reste à Pont-sur- Yonne 
avec environ 800 hommes. 

« Recevez l'assurance de toute ma considéra- 
tion. 

« Le général, 

« Comte Pajol. » 

L'on ne peut se tromper à l'antipathie dont té- 
moigne Pajol.par cette lettre, et que rend large- 
ment AUix. Il n'examine point si son chef obéit 
à des ordres ou à des considérations supérieures ; 
il constate, dans une dépêche d'une extraordi- 
naire violence, qu'il est abandonné au moment 
où le prince royal de Wurtemberg, à la tête de 
4.000 hommes environ, le somme de rendre la 
place. Les faubourgs sont attaqués ; une vive ca- 
nonnade est dirigée sur la ville, mais l'ennemi 
est repoussé avec perte de 23 hommes, et il se 
retire. Vu la faiblesse de sa troupe, Allix se dé- 
termine alors à évacuer les faubourgs et à se 



304 POUR L EMPEREUR 

concentrer derrière les murailles gallo-romaines. 
Il donne Tordre à l'administration municipale de 
faire boucher une porte pratiquée dans l'enceinte, 
sous le bâtiment du collège, dans la zone atta- 
quée. Ce travail est fait sans soin par un maçon 
du pays, que nul ne surveille. Allix, qui écrit seul, 
de sa main, une grande partie de sa correspon- 
dance, est très occupé. Il faut bien qu'il attaque 
Pajol : « Le général Pajol m'a abandonné. On 
me dit qu'il marche sur Moret » , écrit-il le 10 (ou 
le 11), à une heure du matin. Or, il le sait de Pajol 
même, et, au lieu de tant d'écritures, ferait-il pas 
mieux de veiller à un détail aussi essentiel de la 
défense ? 

Le 11, le bombardement recommence et il n'a 
guère plus de succès que la veille, au point de 
vue militaire ; mais un émigré français, au service 
autrichien, M. Baillet de la Tour, soit qu'il con- 
naisse personnellement, pour avoir habité la ville, 
l'existence de la poterne qui fait communiquer les 
caves du collège avec la promenade du Mail, soit 
qu'il ait été renseigné à ce sujet par un mendiant, 
un nommé Deline, dit Larose, vient rendre compte 
à son chef; celui-ci donne aussitôt ses ordres. A 
10 heures du soir, les pionniers s'avancent sans 
bruit, enfoncent la porte, commencent à démolir 
le mur que l'administration municipale a fait éle- 
ver et dont le mortier n'est pas pris. Une pa- 
trouille, sortie de la place, dérange les travail- 
leurs et donne l'alerte ; Allix envoie aussitôt sa 



LA BOURGOGNE EN 1814 305 

compag-nio de réserve aux ordres du colonel Lal- 
lemand, son chef d'état-major, pour occuper et 
défendre le collège, mais le prince de Wurtem- 
berg, en mèrrie temps qu'il ordonne sur divers 
postes de fausses attaques, pousse en avant dès 
que le mur est abattu; homme par homme, le ré- 
giment du prince de Hohenlohe pénètre dans les 
caves, se rallie dans les corridors intérieurs, s'em- 
pare des appartements et, se répandant sur les 
parties contiguës du mur d'enceinte, force la grille 
donnant accès sur la rue de la Parcheminerie. Le 
colonel Lallemand est blessé à mort, la compa- 
gnie de réserve est prisonnière ; un professeur, 
quelques pensionnaires sont assassinés ; les Wur 
tembergeois triomphent. 

Cependant, la petite garnison s'est réunie et 
s'est mise en retraite, faisant bonne contenance 
et opposant à l'ennemi le feu de ses fusils et de 
ses 10 canons. Au pont sur l'Yonne, la mine pré- 
parée rate ; ce pourrait être le désastre. Mais le 
prince de Wurtemberg ne dépasse pas la rivière ; 
il aurait peine à rassembler ses troupes qui met- 
tent la ville à sac et, d'ailleurs, les Français sont 
prêts à disputer vigoureusement l'accès de la rive 
gauche. 

Vers le soir, Allix, quittant sa position où il 
risque d'être cerné, se met en retraite; par des 
chemins étrangement escarpés, il arrive à 11 heures 
du soir à Pont-sur- Yonne. Il a perdu, assure-t-il, 
une cinquantaine de blessés et 50 prisonniers. Ce 



306 POUR l'empereur 

chiffre est évidemment inférieur à la vérité et le 
nombre des morts parait avoir été assez élevé. 
Le colonel Lallemand succombe à la suite de ses 
blessures le 14 février et avis en est donné à Allix 
par le général de Walsleben, commandant l'avant- 
garde du 4" corps d'armée. L'ennemi, selon les 
relations wurtembergeolses, a perdu 35 tués et 
186 blessés — mais il a pris la ville. 

Il en conçut une grande vanité. Le prince de 
Wurtemberg fit frapper, en commémoration, une 
médaille, et l'on publia diverses gravures repré- 
sentant cette surprise. L'on n'y voit point l'ignoble 
vaurien qui vendit la ville où il mendiait. Gela 
manque. 

Allix, à Pont, n'est pas encore en sûreté. Il se 
replie sur Fossard, où il rallie le quartier géné- 
ral. Pajol n'a pas lieu d'être satisfait des calom- 
nies qu'Allix a dirigées contre lui, et en répon- 
dant à Clarke, qui semble peu bienveillant à son 
égard, il résume par cette phrase les situations 
respectives : « Le général Allix ne connaît pas 
la guerre. Je lui crois d'ailleurs la tête un peu 
exaltée ; il ne voit jamais que le point qu'il 
occupe. » Ces défauts allaient devenir des quali- 
tés dans la seconde partie de la campagne, et c'est 
ici l'occasion de dire que, malgré la conscience 
qu'il y a apportée, les recherches minutieuses et 
fructueuses auxquelles il s'est livré, M. Joseph 
Perrin, dont le livre les Sièges de Sens (Sens, 
1901, 8°) est d'ailleurs précieux, a été parfois se- 



LA BOURGOGNE EN 1814 307 

vère pour Allix, particulièrement lorsqu'il a rendu 
compte des événements de la fin de février et du 
courant de mars. 



La marche de l'ennemi s'était précipitée. Pajol, 
débordé, avait dû évacuer Monte reau, se replier 
sur Melun ; Moret et Fontainebleau ont été occu- 
pés par l'ennemi le 14; le 16, Nogent, Nangis^ 
Donnemarie, la ligne de la Seine, comme celles de 
l'Yonne etduLoing. Mais Napoléon arrive; le 17 
on se bat à Mormant,lel8 à Montereau. Dès le 17, 
l'Empereur a donné l'ordre à Allix de se porter 
avec 1.800 hommes sur Fontainebleau, et de là 
sur Nemours. C'est affaire faite le 18, mais Allix 
est arrêté par le canal duLoing, derrière lequel le 
général Hardegg s'est posté avec 4.000 hommes; 
Allix arrive à Nemours le 19 au soir et il y reste 
jusqu'au matin du 22, où il reprend la poursuite 
contre Platow et ses cosaques; mais ceux-ci, par 
l'étonnante rapidité de leur marche, lui échappent, 
et, ce rideau écarté, Allix rencontre les Autri- 
chiens, qui occupent encore Auxerre. Une recon- 
naissance en forces qu'il dirige lui-même inti- 
mide le prince Lichtenstein, qui commande, et 
qui, sans attendre l'attaque, évacue la ville et se 
replie sur Montbard. Au milieu des acclamations 
de la population délivrée, Allix entre à Auxerre. 

L'Empereur, qui trouve en lui activité, vigueur, 
entrain, un patriotisme tel qu'on le pratiquait 



308 POUR l'empereur 

viiig't années devant, fait française sa troisième 
étoile westphalienne et lui donne le commande- 
ment exclusif de la 18^ division. 

Assurément, Allix a une idée de lui-même qui 
peut sembler excessive et l'on ne serait pas em- 
barrassé de donner des preuves d'un contente- 
ment de soi qui n'est pas d'un cerveau parfaite- 
ment en équilibre, mais au moins rêve-t-il de 
grandes choses et s'il demande 50.000 hommes, 
les emploierait-il. Il prescrit la levée en masse, 
il prétend l'exécuter, réaliser cette guerre natio- 
nale qui, telle qu'il la rêve, ne laisserait pas un 
des coalisés repasser le Rhin ; il communique ce 
qu'on appelle son délire à tous ceux qui l'appro- 
chent ; il leur souffle l'enthousiasme et il ne tient 
pas à lui que les traîtres ne paient cher d'avoir 
montré à l'étranger nos routes de France. Allix a 
inspiré une telle confiance aux maires ruraux du 
département qu'ils se sont faits ses informateurs, 
ses agents, ses éclaireurs. Comment manier 
sans émotion ces papiers informes où des écri- 
tures maladroites de paysans ont noté les mou- 
vements de l'ennemi et, parfois avec une étonnante 
intelligence des mouvements militaires, suggè- 
rent des attaques ou des coups de main. Mais 
l'ennemi, lui, est renseigné d'autre part. Lorsque 
Allix, quintuplant sa troupe avec des gardes 
nationaux de l'arrondissement de Semur, s'avance 
sur Dijon, d'où il entend chasser les Autrichiens, 
c'est le maire de Tonnerre qui avertit les Cosaques, 



LA BOURGOGNE EN 1814 309 

et Allix doit leur passer sur le ventre. II fait son- 
ner le tocsin à tous les clochers et, devant les 
paysans accourus, les Cosaques s'enfuient, perdant 
des hommes à chaque tournant de route. Allix 
proclame la levée en masse : « Que tout citoyen 
prenne les armes, tout citoyen armé est reconnu 
soldats, tout chef de troupe est reconnu officier... 
Toutes les armes sont bonnes : armes à feu, 
faulx, fourches, crocs de rivière. Que chacun 
combatte à outrance les barbares qui ravagent 
nos campagnes ; que partout ils trouvent, dans 
les défilés, sur les rivières, et près des ravins, 
des embuscades qui leur ferment tout passage ; 
que partout on enlève les détachements et les re- 
connaissances de l'ennemi. Que l'on sonne le 
tocsin de toutes parts, qu'il soit le signal du ral- 
liement et de la prise d'armes ! » 

Un souffle d'héroïsme passe dans ces paroles ; 
de quoi s'en faut-il qu'elles ne grandissent celui 
qui les a prononcées jusqu'à en faire un de ces 
patriotes dont on révère l'image et dont le nom 
retentit ? A l'obligation où s'est trouvé l'Empe- 
reur de protéger sa capitale, aux renseignements 
que les bons amis des Alliés ont donnés à 
Schwarzenberg, lequel, enhardi, s'est porté sur le 
rideau tendu par l'Empereur pour dissimuler son 
mouvement, a bousculé Oudinot et Macdonald,est 
rentré à Troyesle 4 mars, et a envoyé sur Sens le 
prince de Wurtemberg qui l'occupe le 5. Les coa- 
lisés toutefois ne poussent pas au delà de Joignv. 



310 POUR l'empereur 

Pour ne point être coupé ou écrasé, Allix 
quitte vivement Auxerre, son centre d'action, et, 
par des marches de nuit et de jour, il gagne 
Nemours où il rentre dans les lignes. Le mouve- 
ment qu'il a imprimé avec tant de vigueur porte 
pourtant ses fruits : le Morvan s'est soulevé et, 
si les Autrichiens fusillent les paysans armés, 
■ceux-ci prennent largement leur revanche. A 
■défaut des maires urbains dont beaucoup sont 
peureux ou traîtres, tout s'ébranle dans les cam- 
pagnes où des curés marchent à la tête de leurs 
paroissiens. Et l'Empereur, ayant manqué Blû- 
cher, est revenu sur Reims et Châlons : les Autri- 
chiens battent en retraite avec « une étonnante 
célérité ». Ils évacuent Sens, Auxerre, Joigny, 
et Allix les suit, entraînant à sa suite la Bour- 
gogne soulevée; il marche sur Avallon, il va 
enlever à Montbard 2.000 hommes envoyés par 
le prince Lichtenstein ; c'est le 31 mars. Un ordre 
catégorique du ministre lui enjoint de se replier 
en toute hâte sur Sens, car l'ennemi arrive à 
marches forcées sur Paris. L'Empereur qui, par 
une manœuvre admirable, allait couper la ligne 
de communications de l'ennemi, est obligé pour 
sauver sa capitale à une contre-marche qui 
l'amène à Sens le 30, — de là sur Fontainebleau. 
— Et c'est la capitulation de Paris qu'il apprend 
à la cour de France au moment où cette fois en- 
core il pourrait tout sauver. 

Allix, avec sa division, doit remplacer à Sens 



LA BOURGOGNE EN' 1814 311 

le corps d'Oudinot, qui, à la suite de l'Empereur, y 
est arrivé le 2 avril, et qui, le 3 au matin, est 
parti pour Fontainebleau ; il n'a laissé qu'une 
arrière-garde de 300 hommes, qui tient sous le 
bombardement, d'ailleurs inoffensif, d'un corps 
de Cosaques. AUix arrive le 4. Sens l'accueille 
avec enthousiasme, mais l'administration muni- 
cipale, qui est de cœur avec l'ennemi, ne lui si- 
gnale pas les traîtres qui ont pactisé cette fois 
encore avec les Russes, et qui, à présent, répan- 
dent partout des extraits du Moniteur annonçant 
la déchéance. Allix ne veut pas y croire. Il en- 
tend combattre ; il sort de la ville avec ses trou- 
pes qu'il déploie ; il attend et provoque l'ennemi, 
qui répond par un parlementaire annonçant la 
prise de Paris et l'abdication. « Je soupçonne, 
écrit Allix à l'Empereur, que c'était une lâcheté 
ou une trahison à la Marmont qu'il avait à me 
proposer; je prie Votre Majesté de croire que j'en 
suis incapable et que je la servirai toujours fidè- 
lement, quels que soient les événements, car 
j'aime mon pays et j'ai la conviction intime que 
tout changement dans l'ordre des choses actuel 
ferait son malheur. » 

Jusqu'au bout la conduite d'Allix et de ses 
hommes est admirable. Le 6, une compagnie de 
grenadiers des gardes nationaux vendéens fusille 
une forte troupe autrichienne, 3.500 chevaux, 
dit-on, qui veut occuper la ville, et ils la mettent 
en pleine déroute. Les traîtres se multiplient; ils 



312 POUR L EMPEREUR 

osent se présenter à Allix et lui proposer de se 
réunir aux alliés : émissaires des Vivres-viandes 
ou du Gouvernement provisoire, émissaires du 
commandant autrichien, à tous il fait pareilles ré- 
ponses. L'Autrichien, prince de Lichtenstein, il le 
fouette de ces mots : 

« J'ai cru jusqu'ici votre général un homme 
d'honneur ; sa lettre me prouve qu'il n'en est rien, 
et je n'ai pas de réponse à lui faire... » 

Le 8 avril, seulement, il se décide à évacuer 
Sens ; l'un des derniers, il adhère à la restauration 
des Bourbons et on l'envoie à Janville, en Eure- 
et-Loir, avec sa division qu'on s'empresse de 
disperser, car elle est suspecte. 

L'un des derniers, il a déposé les armes ; l'un 
des premiers, il les reprend. De Glamecy, où il 
s'est retiré, il accourt à Auxerre, le 17 mars, re- 
joindre l'Empereur, revenant de l'île d'Elbe, et il 
marche à l'avant-garde. Il est de ceux qui ne dé- 
sespèrent pas de la patrie et qui l'identifient à 
l'Empereur. Son rôle, à ce moment, est très rem- 
pli. Il est d'abord à Auxerre, où il commande le 
département de l'Yonne, puis on le voit à la tête 
de la 1^* division du Corps d'observation ; puis 
chargé, à Douai, de l'organisation et de l'arme- 
ment de 40.000 gardes nationaux ; sa mission se 
prolonge si tard qu'il ne peut rejoindre, pour la 
campagne active, l'armée où il compte à la 
!•■« division du 1" corps. Il ne combat donc pas à 
Waterloo, il revient sous Paris, où il aie commande- 



LA BOURGOGNE EN 1814 313 

ment supérieur de Saint-Denis — tâche rendue sin- 
gulièrement compliquée par l'attitude de la popula- 
tion. Onassurequ'avecDavout,venupourvisiterles 
travaux de Saint-Denis, il eut alors une altercation 
fort vive, et assurément justifiée. Il suivit l'ar- 
mée sur la Loire, et son nom fut un des premiers 
inscrit sur la liste des proscrits, liste d'honneur 
où ne figurent que des patriotes ; il erra par 
l'Allemagne, ne trouvant même pas d'asile sous 
le toit qui lui appartenait, qu'il avait acheté de 
ses deniers et d'où le chassa l'électeur de Hesse. 
Il se réfugia dans un couvent, à Arnstein, sur la 
Lippe, où il vécut deux années, poursuivant l'étude 
qu'il avait commencée d'une Théorie de V Univers. 
A la fin, le favori de Louis XVI II, M. Decazes, 
eut besoin, pour se soutenir au ministère, des voix 
libérales et des patriotes proscrits ou écartés 
depuis 1815. Cette considération le détermina 
à permettre la rentrée d'un certain nombre de 
proscrits : Allix fut du nombre. Au contraire de 
tant d'autres, il ne fut pas employé et il usa son 
étonnante activité dans les entreprises procédu- 
rières, littéraires et agricoles. Toutes ne furent 
point heureuses, et les tracasseries de son esprit 
le portèrent à la mélancolie. II mourut tard, en 
1836, laissant de Mlle de Hadel, sa seconde femme, 
deux fils qui lui sui'vécurent peu et plusieurs 
filles, dont la postérité perpétue dignement ses 
traditions de patriotisme et d'indépendance. 
De récents historiens locaux ont traité le géné- 

18 



314 POUR L EMPEREUR 

ral Allix avec une sévérité déplaisante, et ont dit 
entre autres aménités que sa valeur militaire était 
nulle et que son cerveau n'était capable d'aucune 
suite. Ils ont dit, ou à peu près, qu'il était un fou 
lucide . 

Pousser jusqu'au délire la haine des envahis- 
seurs, s'efforcer à procurer contre eux la levée en 
masse, souffler à tous l'amour de la patrie et de 
la Révolution, prendre la direction de la résistance 
et y risquer sa vie à toute heure, attester ainsi 
la Foi qu'on y porte et l'Espérance qu'on y met, 
c'est de la folie peut-être, mais comme il serait 
souhaitable que cette folie fût contagieuse et que 
toute la France en fût atteinte ! Et quant au re- 
proche de cruauté qu'on parait adresser à Allix 
parce qu'il fit peur aux traîtres qui pactisaient avec 
l'ennemi, plût à Dieu qu'il ne se fût pas arrêté 
aux paroles et que, par des actes, il eût appris, à 
tous ceux qui se faisaient les agents de l'étran- 
ger, par cupidité, par peur, ou par ambition, 
comment une nation qui ne veut pas mourir se 
défend contre les traîtres. 1814 et 1815 expliquent 
la Terreur, s'ils ne la justifient pas (1). 

(1) J'ai été attaqué à propos de cet article par un journa- 
liste (le Sens qui a prétendu : 1° que je n'avais fait que don- 
ner un résumé textuel du livre de M. Perrin, sans le citer ; 
2» que je n'avais utilisé aucune autre source. Or j'ai en 
mains la plus grande partie des papiers d'Aliix relatifs à 
cette campagne ; je crois bien m'en être servi et je compte 
m'en servir encore, dussé-je déplaire au Journal de Sens, à 
la Société Archéologique, et même à M. Joseph Perrin. 



LE CURE DE PERS 

(MARS 1814) (1) 



Dans un pays plat, très' boisé, où se trouvaient 
quantité d'étangs — vingt-quatre ou vingt-cinq 
— hors des chemins, et presque sans communi- 
cation avec l'extérieur, s'élevait en 1814 un petit 
village de moins de trois cents âmes, Pers. Les 
habitants, « généralement mal nourris, mal vêtus, 
mal logés », avaient grand'peine à tirer parti de 
terres, toutes, celles de culture et celles de vignes, 
classées par le fisc dans la troisième catégorie. 
Les vignes valaient les prés ; «lies étaient les plus 
médiocres du canton. A cent kilomètres d'Or- 
léans, chef-lieu du département, à vingt-six kilo- 
mètres de Montargis, une lettre mettait cinquante- 
trois heures pour venir d'Orléans à Perrière, où 
était le bureau de la poste. De Ferrières à Pers, 

(1) Le Gaulois, 13 décembre 1912. 



316 POUR L EMPEREUR 

la durée du trajet dépendait de la bonne volonté 
des allants et venants, qui se chargeaient du port. 
Les six communes d'Ervanville, Pers, Bazoches, 
Rozoy, Foucherolles et Mérinville, qui avaient 
même sol et même aspect, étaient également hors 
du monde, également pauvres, également pa- 
triotes, 

A Pers, Louis-Marin Pottier, ancien militaire, 
dit-on, avait été nommé desservant en 1806. 
C'était, en 1814, un homme de cinquante-quatre 
ans, actif et vigoureux. Il était chargé d'assurer 
le service religieux à Rozoy-le- Vieil, où il se ren- 
dait à cheval. Depuis la fin de janvier, les coa- 
lisés, descendus de la Champagne dans la Basse- 
Bourgogne, occupaient la ligne de l'Yonne depuis 
Joigny et Sens jusque près de Montereau. Ils se 
préparaient à franchir le Loing soit à Montargis, 
soit à Souppes, ou même à Nemours. Leurs co- 
lonnes avançaient d'un côté par Sens, Courtenay 
et Ferrières vers Montargis, de l'autre par Lor- 
rez-le- Bocage et Cheroy sur Nemours. Elles se 
composaient presque uniquement de troupes cosa- 
ques. Leurs allées et venues dans le Gâtinais ont 
été étudiées par M. Dumesnil [les Cosaques dans 
le Gâtinais. Pithiviers, 1880) et leurs randonnées 
dans la région de Montargis par le capitaine 
Ledent [les Invasions de 181^-1815 à Montargis, 
Paris, s. d.). Il y eut des flux et des reflux ame- 
nés tantôt par des mouvements de la grande 
armée, tantôt par les résistances locales, car le sol 



LE CURÉ DE PERS 317 

se dérobait sous eux et presque sur chacun des 
points où l'on avait chance de résister, des vieux 
soldats groupaient les bonnes volontés et faisaient 
face à l'ennemi, ou bien ils le poursuivaient et le 
décimaient. La France ne se laissa point prendre, 
comme on dit, et notre peuple eut d'admirables et 
sauvages retours. 

Le 10 mars, l'abbé Pottier apprend qu'Ain parti 
de Cosaques, détaché du camp de Saint- Valérien, 
s'est rendu dans les environs de Fontenay, sur la 
route de Paris à Lyon, pour intercepter les com- 
munications, et qu'il s'est emparé de la malle et 
de la diligence à l'endroit où elles se sont croi- 
sées. Il réunit huit à dix habitants de sa paroisse, 
leur fait part de son projet et leur parle en prêtre, 
en patriote et en soldat. Tous s'arment de fusils 
doubles et le curé, ceignant un sabre, montant à 
chevalet montrant le chemin, ils marchent à l'en- 
nemi, qu'ils rencontrent à dix heures du matin 
sur le chemin de Ferrières au Bignon, entre le 
hameau de Rondiers et celui d'Urson. Il n'y avait 
que cinq Cosaques, deux en avant, trois en arrière 
de la prise qu'ils conduisaient au camp. Le curé 
tire son sabre et, soutenu par ses hommes, il fond 
sur les Cosaques, dont un est blessé grièvement 
à l'épaule par un coup de feu, tandis que les 
autres s'enfuient, abandonnant les deux voitures, 
les chevaux, les postillons, les voyageurs et les 
dépèches encore intactes. 

Le curé, craignant un retour offensif , fait aussi- 

18. 



318 POUR l'empereur 

tôt conduire les voitures par quatre de ses hommes 
dans le bois de Foi^ille, tout voisin ; lui-même 
reste avec quatre hommes aux abords de la route, 
et il ne tarde pas à voir paraître un certain 
nombre de Cosaques menant une voiture chargée 
de marchandises également arrêtée sur la route 
de Fontenay. Aux coups de fusil, les Cosaques 
s'enfuient, laissant les chevaux, la voiture et les 
marchandises. Le tout est conduit au village, les 
chevaux harassés de fatigue et de mauvais traite- 
ments ne pouvant aller plus loin ; à peine y sont- 
ils que les Cosaques, qui se sont ralliés, revien- 
nent en force, exigent qu'on leur rende les trois 
voitures et ne trouvant que celle de marchan- 
dises, qu'ils ne peuvent emmener, ils y mettent 
le feu ; le roulier perd de ce chef plus de six mille 
francs. Néanmoins la journée serait bonne, si le 
curé n'avait perdu son cheval, « parce que, écrit- 
il, lors de la première rencontre, ayant mis pied 
à terre pour, en tirant, être plus sûr de mon 
coup, il s'est effrayé, a pris la fuite et a été se 
joindre à ceux des Cosaques ». 

Le major Le Gros, de Montargis, a, dès le len- 
demain, envoyé cent hommes de sa garnison pour 
servir d'escorte aux voitures de la poste et les 
ramener. 

Ce n'est là qu'un commencement. 

Le 15, la commune de Pers est frappée par 
l'ennemi d'une réquisition montant à : deux vaches, 
huit cents décalitres d'avoine, trois cents kilos de 



LE CURE DE PERS 319 

pain, six cents bottes de paille. C'est la ruine 
pour les habitants ; mais ils ont peur ; ils obéissent 
et déjà tout est prêt à être conduit, dans la matinée 
du 16 au camp des Cosaques, à Saint- Valérien. 
Le curé intervient, déclare à ses paroissiens qu'il 
ne souffrira pas cet acte de trahison et (ju'il est 
décidé plutôt à attaquer le convoi et à s'en empa- 
rer pour le conduire à la garnison française de 
Montargis. Les habitants finissent par l'écouter 
et refusent la réquisition. Mais il y a maintenant 
à craindre l'exécution par les Cosaques : le curé 
se met donc sur ses gardes. Le 16, il va seul, vers 
dix heures, se poster au Bignon, où il voit passer 
inquante Cosaques se rendant au camp de Chi- 
roy ; présumant qu'ils suivront la même route au 
retour, il court au pays, assemble et organise sa 
( ompagnie que le succès a un peu renforcée et a 
portée à dix-huit hommes. Tous armés de bons 
ïusils doubles, se rendent dans une vallée entre 
Chevannes et Pers, où ils arrivent sur les cinq 
heures. Le curé poste à deux cents pas en avant, 
au bout d'un bois appelé la Boulinière, trois de 
ses gens, auxquels il recommande de ne point 
tirer sur la première personne qui paraîtra et 
qui pourrait être un guide du pays. Lui-même, 
avec le gros de son monde, s'établit en un lieu 
élevé appelé le Miroir. 

Jusqu'à huit heures du soir, rieh ne paraît; 
l'obscurité est complète et l'ennemi marche au 
petit pas « sur un terrain doux » ; on ne l'entend 



320 POUR L EMPEREUR 

pas. Soudain, le petit poste de la Boulinière se 
trouve à six pas des éclaireurs de l'ennemi. Sur 
les trois coups de fusil qu'il leur jette, les Cosa- 
ques se replient sur le détachement qui se forme 
en peloton ; mais le curé accourt avec ses hommes 
et, dit-il, « nous fîmes une fusillade si bien soute- 
nue que nous pûmes, à la lueur des amorces, 
distinguer le nombre d'hommes que nous avions 
à combattre et, en même temps, apercevoir qu'ils 
avaient au-devant de leurs selles de gros paquets 
blancs, sans que nous puissions soupçonner ce 
qu'ils renfermaient. N'étant qu'à quinze pas de 
l'ennemi, tous nos coups ont porté et l'ont forcé, 
pour fuir avec plus de vitesse, d'abandonner ses 
paquets ». C'étaient des dépêches; les Cosaques 
venaient d'enlever, pour la seconde fois, la malle 
de Lyon sur la grand'route, entre Puy-la-Laude et 
Fontenay, et, pour éviter d'avoir à conduire la 
voiture par des chemins défoncés, ils l'avaient 
pillée et l'avaient abandonnée, emmenant avec 
eux tous les chevaux, sauf un, le courrier et le 
postillon. Le postillon qui s'était échappé, en se 
jetant à terre, rejoint le curé et lui fait part de 
ses inquiétudes au sujet du courrier, mais l'obs- 
curité est trop profonde pour qu'on puisse penser 
à des recherches ; laissant donc six hommes pour 
garder le champ de bataille, le curé rentre à 
Pers avec les onze autres. 

A la pointe du jour, il revient : il trouve mort 
sur la place un premier Cosaque ; derrière une 



LE CURÉ DE PERS 321 

haie, le courrier Richeux, « immolé par ces bar- 
bares dans leur fureur quand ils virent que leur 
proie leur échappait ». Partout, les paquets de 
dépêches gisent sur le sol ; en les recherchant 
dans les bois voisins, on y ramasse onze Cosa- 
ques qui, après avoir été blessés, s'y sont retirés 
et y sont morts ; sLx autres sont morts en arrivant 
au camp de Saint- Valérien. En dehors de ces dix- 
sept, d'autres ont dû succomber soit au Bignon, 
soit dans les bois vers Bazoches, car l'on y a trouvé 
quantité de papiers enlevés de la malle et couverts 
de sang. 

« Le même jour, à dix heures du matin, écrit le 
curé, je venais de rendre au courrier les derniers 
devoirs de mon ministère, le village de Pers fut 
investi par un nouveau détachement de cent cin- 
quante Cosaques qui, pour se venger de 1 échec 
de la veille, se livrèrent, jusqu'à quatre heures 
du soir, au pillage, volant et brisant tout ce qui 
leur tombait sous la main. » Ils arrêtèrent quinze 
habitants de la commune et les menèrent, la 
corde au cou, au camp de Saint-Valérien, où ils 
furent questionnés, garrottés et menacés d'être 
fusillés s'ils ne désignaient pas le chef et les 
auteurs de l'expédition. Ils s'en tirèrent et obtin- 
rent leur liberté en protestant que le coup venait 
des troupes de ligne de la garnison de Montar- 
gis. 

L'attention du gouvernement impérial avait été 
attirée aussitôt sur cet exemple de patriotisme 



3-22 POUR L EMPEREUR 

donné par le curé de Pers. Le duc de Rovigo^ 
ministre de la Police, sachant que l'abbé Pottier 
avait perdu son cheval, lui écrivit pour lui deman- 
der ce qu'il valait : « Ce cheval, tout équipé, 
avec le manteau, répondit le curé, le 25, pouvait 
valoir 400 francs ; mais ce n'est pas la seule perte 
que j'ai éprouvée. Les Cosaques, après l'affaire 
du 16 du présent, sont venus le 17, pendant mon 
absence, piller ma maison et mon église où ils 
ont pris deux Ornements dont j'étais propriétaire 
et qui étaient les seuls que j'eusse pour faire moa 
office. )) Et les choses paraissent en être restées 
là. Le pauvre abbé ne semble point être rentré 
dans ses deux pauvres ornements. Il eût pourtant 
mérité en échange ceux du Sacre, qu'on gardait 
précieusement à Notre-Dame ! 

Le ministre des Cultes fut mieux inspiré que 
celui de la Police. Il écrivit au ministre secrétaire 
de la Régence, le duc de Cadore, en lui adres- 
sant le rapport du major Le Gros : « J'ai l'hon- 
neur d'en adresser un exemplaire à Votre Excel- 
lence, pour venir à l'appui du rapport que j'ai fait 
à Sa Majesté le 18 de ce mois et dans lequel je 
demande que la croix d'honneur soit accordée 
au sieur Pottier et que sa succursale soit érigée 
en cure de seconde classe, avec le traitement de 
curé de première classe pour lui pendant la vie. » 
C'était le 28 mars : le rapport du curé de Pers 
fut inséré dans le dernier numéro du Journal des 
Débats qui porta le titre de Journal de U Empire. 



LE lLKK UE l'tU> 6z4 

On y annonçait qu'il avait reçu la Croix d'hon- 
neur. Mais la Régente avait autre chose à faire 
que de signer. Le curé de Pers ne fut point dé- 
coré. 

Alors. — Mais l'Empereur avait bonne mé- 
moire, il se souvenait de tout effort généreux 
qu'on avait fait pour chasser l'étranger. Témoin 
l'Aigle qu'il attacha aux armoiries de Tournus, 
Ghàlons et Saint-Jean-de-Losne. Le 25 mai 1815, 
il nomma l'abbé Pottier chevalier de la Réunion. 
Son idée, à ce moment, semblait être de réserver 
le ruban rouge aux militaires et de donner le 
bleu aux civils. On sait ce que devint la Réunion. 

A la seconde Restauration, l'abbé Pottier quitta 
le diocèse. On n'eut plus de ses nouvelles à 
l'évêché. Qu'est-il devenu ? 



Est-ce qu'il ne semblera pas à des braves gens 
que, bien plutôt que les politiciens de raccroc, le 
curé de Pers mérite que, soit sur la place de son 
village, soit au Miroir, ou à l'orée du bois^de la 
Boulinière, on lui dresse une statue? Je le vou- 
drais, la soutane relevée et passée dans la cein- 
ture, le fusil à deux coups en main, le sabre au 
côté, à la fois soldat et prêtre, menant au feu ses 
dix-sept hommes et ne se ménageant pas. 

Et j'imagine que cette statue-là serait un acte 
«t un exemple. 



ROANNE EN 1814 0) 



Les historiens de 1814 ont la plupart négligé de 
s étendre sur les combats de l'armée de Lyon; ils 
ont attaché une importance médiocre à des opéra- 
tions dont il eût été nécessaire de rechercher la 
sincérité et ils ont passé sous silence les actions 
de guerre par quoi des bourgeois et des paysans, 
des gentilshommes de vieille race et des ouvriers, 
unis dans un même dévouement à la patrie, ont 
essayé d'arrêter la marche des envahisseurs, et 
parfois y sont par\'enus. C'est une page glorieuse 
à ajouter à notre histoire, celle où l'on racontera 
la résistance opposée aux Autrichiens dans les 
départements de Saône-et-Loire, de la Loire et de 
l'Allier. 

A la vérité, les renseignements sur les opé- 
rations des corps francs, en particulier des par- 
tisans organisés et commandés par M. Gustave 

(1) Le Gaulois, 3 septembre 1912, 

19 



326 POUR L EMPEREUR 

de Damas, sont des plus incertains. Il n'a point 
été tenu de registres ; il n'a point été formé d'ar- 
chives, et ce qu'on peut espérer, c'est de retrouver 
quelques pièces égarées chez les descendants des 
officiers. De môme pour ces bataillons d'ouvriers 
des Forges que, dès son arrivée dans le départe- 
ment de la Loire, le nouveau préfet, M. de Ram- 
buteau, avait formés pour la défense des manu- 
factures d'armes ; de même pour les escadrons et 
les bataillons provisoires constitués, par l'initia- 
tive du préfet, dans les sept dépôts de régiments 
réfugiés dans le département. Par contre, dans 
certaines villes, il est possible de rencontrer des 
documents relatifs à l'organisation et à la conduite 
des gardes nationales, et des témoignages éma- 
nant des magistrats, des citoyens et des acteurs : 
il n'en faut point médire, bien que, souvent, une 
mise au point soit nécessaire pour rendre aux auto- 
rités gouvernementales la justice qui leur est due. 
C'est à l'aide d'un livre consacré par M. Abel 
Chorgnon à Roanne pendant V invasion et moyen- 
nant l'adjonction de documents inédits, que nous 
voudrions retracer les événements qui ont valu à 
la ville de Roanne l'autorisation, donnée par l'em- 
pereur Napoléon III, le 4 mai 1864, de porter la 
croix de la Légion d'honneur dans ses armes, 
pour (' perpétuer le souvenir de la résistance éner- 
gique opposée en 1814 par cette ville à l'invasion 
étrangère ». 



ROANNE EN 1814 3^ 



A la veille de l'invasion, la ville de Roanne était 
administrée par un enfant du pays, riche proprié- 
taire terrien, François Populle, fils de noble Charles 
Populle, avocat au Parlement ; il avait fait preuve 
de patriotique humanité en organisant des secours 
pour les blessés et les malades évacués de l'Armée 
du Rhin et qui se trouvèrent à Roanne au nombre 
de cent quarante. 

Le préfet de la Loire, M. le comte de Rambu- 
teau, chambellan de l'Empereur, arrivait de Sion,. 
d'où, avec le plus grand ordre, il aA^ait fait sa re- 
traite, à la tête de 900 Français employés dans le 
département du Simplon ; c'était un homme d'éner- 
gie et de dévouement, dont le beau-père, le comte 
de Narbonne, aide de camp de l'Empereur et gou- 
verneur de Torgau, venait d'expirer, victime du 
typhus. M. de Rambuteau, dès son entrée en fonc- 
tions, avait pris des mesures pour établir, dans 
chaque chef-lieu d'arrondissement, des magasins 
pour la subsistance de 600 hommes et de 300 che- 
vaux pendant quinze jours ; outre la garde natio- 
nale sédentaire, à raison d'un bataillon par arron- 
dissement et d'une compagnie par canton, il avait 
constitué une garde nationale « active » , dont un 
bataillon de 1.680 hommes devait prendre part aux 
opérations de l'armée de Lyon (il ne paraît pas 
avoir été complété) et des cohortes urbaines dont 
chaque compagnie devait être formée de 75 à 



3-28 POUR L EMPEREUR 

80 hommes; deux de ces compagnies, sur quatre, 
purent être armées à Roanne et eurent pour com- 
mandant M. du Rozier. Les dépôts du 8'' léger, du 
23^ et du 60« de ligne — 600 hommes environ — 
s'étaient réfugiés à Roanne et y attendaient les 
recrues, qui vinrent peu et désertèrent beau- 
coup. 

Le 10 février, une reconnaissance de cavalerie 
ennemie, accompagnée de 200 fantassins, parut à 
Gharlieu, passa la nuit à Vougy, détacha un parti 
de 25 dragons sur le château' de Pradines, où l'on 
pensait prendre le cardinal Fesch. Les dragons le 
manquèrent d'un quart d'heure et continuèrent 
leur route sur Saint-Symphorien. S'ils avaient 
échappé à la garde nationale et à la garnison 
de Roanne, sorties trop tard sur la route du Fer- 
reux ; s'ils avaient été manques par les 200 ma- 
riniers placés en embuscade sur la route de 
retour, ils eurent affaire à une colonne de Roan- 
nais qui, les assaillant dans les bois, aux alen- 
tours de Thisy, leur tuèrent du monde et leur firent 
des prisonniers. 

Cette alerte détermina la mise en défense de 
Roanne : on ramena par la rive gauche tous les 
bateaux et toutes les barques flottant sur la rivière, 
on établit des corps de garde à toutes les issues, 
on monta régulièrement les gardes, on remua de 
la terre, on creusa des tranchées, on réclama des 
canons, on prépara la rupture des ponts ; avec les 



ROANNE EN 1814 329 

éléments dont on disposait, il était difficile de faire 
davantage. 

Quand, le 18 février, on apprit qu'une nouvelle 
reconnaissance autrichienne, de près de 700 hom- 
mes, avait paru à Charlieu et y avait fait d'ex- 
traordinaires réquisitions, le major du 23« se mit 
en route à la tête de 400 hommes environ, fournis 
par les dépôts d'infanterie, la garde nationale et 
les partisans Damas, et il donna aux Autrichiens, 
sans pouvoir les atteindre, des inquiétudes telles 
qu'ils se mirent aussitôt en retraite, abandonnant 
les approvisionnements requis que l'on rentra dans 
Roanne sur seize voitures. 



A la fin de février, le prince de Hesse-Hom- 
bourg, à la tête de 35.000 hommes formant l'Ar- 
mée dite du Sud, vint absorber la division Bubna 
et le corps de Lichtenstein, lesquelles opéraient au- 
tour de Vesoul : une force d'en^âron 54.000 hommes 
fut ainsi constituée et, dès ce moment, les incur- 
sions des cavaliers autrichiens se multiplièrent 
autour de Roanne. 

La ville avait reçu un commandant de place, le 
colonel Genty, du 8" léger, vieux soldat de belle 
allure et d'àme inflexible, professant la religion 
militaire avec dévotion. Par suite des divers dé- 
parts des troupes, il avait tout au plus 800 hommes 
à sa disposition. Il s'efforça de mettre en mouve- 
ment les compagnies cantonales de la garde sé- 
dentaire, de surveiller les bacs, d'instruire ses 



330 POUR L EMPEREUR 

hommes et de les armer. La retraite d'Augereau 
sur Lyon, après les combats de Saint-Georges de 
Reneins, le prompt abandon de la seconde ville de 
l'Empire rendaient la situation de Roanne extrê- 
mement périlleuse ; les Autrichiens ne semblaient 
plus devoir être arrêtés par rien. Le 23 mars, une 
€olonne de cavalerie se présenta devant la ville 
-qui était sur ses gardes. Le poste du 60® de ligne 
fit bonne contenance ; la petite pièce de canon en 
batterie sur une barricade semi-ouverte cracha 
■quelques boulets de fer ou de granit ; les gardes 
nationaux accoururent traînant une seconde pièce 
— et les Autrichiens n'insistèrent pas ; ils se re- 
tirèrent sur Saint-Symphorien où était leur can- 
tonnement. 

Quelques citoyens de Roanne, la plupart mari- 
niers, résolurent d'aller les y attaquer. Le colonel 
Genty consulté leur refusa son assentiment et 
l'appui de ses troupes ; lorsqu'ils furent réunis au 
nombre d'environ cent cinquante, le maire vint les 
« pérorer » et leur représenta qu'un grand nombre 
d'entre eux étaient pères de famille. Les deux tiers 
se retirèrent, il en resta moins de cinquante : ils 
croyaient savoir que les Autrichiens étaient envi- 
ron cent quarante. 

Portant une barque qui devait leur servir à tra- 
v^erser la rivière de Rhins, les mariniers se mirent 
en route, le commandant Faure à leur tête. L'étape 
parut trop rude à quatre des Roannais, en sorte 
qu'arrivés au hameau de la Verpillière, où ils pri- 



ROANNE EN 1814 Aà[ 

rent le contact, les agresseurs n'étaient plus que 
quarante-six. Ils allaient avoir affaire à quatre 
cents hommes d'infanterie, outre les cavaliers. Ils 
tuèrent, blessèrent ou prirent à l'ennemi soixante 
hommes, et ils rentrèrent en triomphe à Roanne 
le 27 mars, amenant comme trophées neuf prison- 
niers, des chevaux et des armes. 

Les Autrichiens ne pouvaient laisser une telle 
insulte sans vengeance. Ils dirigèrent sur Roanne 
de nombreuses reconnaissances dont l'une fut éner- 
giquement repoussée par le poste commandé ce 
jour-là par le commandant Faure. Ils s'exagéraient 
singulièrement le nombre des défenseurs de la \'ille 
qu'ils portaient à cinq mille hommes, dont quinze 
cents de vieilles troupes. Ils réunirent donc en vue 
de l'attaque huit à dix mille hommes, et parurent 
le 7 avril devant Roanne. 

Ils envoyèrent d'abord im parlementaire. Le 
récit qu'a fait M. Ghorgnon de ces pourparlers se 
trouvera très utilement complété par deux lettres 
inédites adressées par le préfet, comte de Rambu- 
teau, qui se trouvait sur place et dirigeait la ré- 
sistance à l'adjudant commandant Montholon, com- 
mandant le département, resté à Montbrison (1), 
Ces lettres qui font le plus grand honneur à celui qui 
les a écrites, m'ont été communiquées par M. Gaf- 

(1) Sur le rôle de ladjudant commandant comte de Mon- 
tholon durant cette campagne, je me permets de renvoyer 
le lecteur à mon livre : Napoléon à Sainle-Hélène. 



332 POUR l'empereur 

îarel, professeur à l'Université d'Aix-Marseille, 
l'historien bien connu. 

« Le parlementaire nous a annoncé, mon ami^ 
écrit M. de Rambuteau, le 7 avril, à midi, qu'il 
formait l'avant-garde de la division du général 
Hardeck ; que si l'on voulait évacuer la ville, il 
ne lui serait fait aucun mal ; qu'une colonne avait 
dû passer à Saint- Rambert et marcher sur la gauche 
de la rivière. 

« On a répondu que nous étions décidés à dé- 
fendre la ville et que leur colonne pouvait s'avan- 
cer. Nous attendrons les événements. La garde 
nationale n'est pas très forte. Je t'engage à prendre 
les mesures que tu jugeras utiles et nécessaires. 
Tout à toi, mon ami. 

« Je resterai jusqu'au dernier moment où je 
pourrai être utile-, et rien ne pourra me détourner 
de remplir mon devoir. » 

Cette promesse, M. de Rambuteau sut la tenir, 
et la lettre qu'il écrit le 8 avril à Montholon, de 
Saint-Just-en-GheValet, en donne la preuve : 

« Cet après-midi, sur les deux heures, mon cher 
Montholon, écrit-il, l'ennemi s'est présenté devant 
la place de Roanne et a déployé des forces impo- 
santes. Il a envoyé un nouveau parlementaire au 
commandant de la place, et on est, au même mo- 
ment, venu nous prévenir que plusieurs partis de 
cavalerie avaient passé la Loire tout près de Roanne. 
Je me suis alors empressé d'aller trouver M. le 
colonel Genty, qui venait lui-même m'avertir, et, 



ROANNE EN 1814 333 

après avoir causé quelques instants, sans vouloir 
lui dicter la conduite que l'honneur et l'expérience 
doivent seuls tracer, je n'ai eu que le temps de 
monter à cheval pour éviter d'être coupé ou cerné 
dans la place. J'ai aussi vu, avant de partir, M. le 
maire, qui m'a paru dans les meilleures disposi- 
tions ainsi que la garde nationale. J'espère encore 
que Roanne pourra tenir quelques instants et que 
le colonel Genty pourra opérer sa retraite avec sa 
troupe et le matériel à travers les montagnes... Les 
chevaux nécessaires aux pièces et à l'évacuation 
du matériel sont prêts... » 

Tel est le récit du préfet : omet-il de parler des 
conditions posées par le parlementaire autrichien, 
savoir qu'on livrerait les partisans de Saint-Sym- 
phorien ? Restreint-il le rôle du maire pour gran- 
dir le sien ? On ne saurait le penser, car il ne se 
met point en scène et ne déclame point. On doit 
donc rabattre des discours héroïques du maire Po- 
puUe, et réserver au préfet et surtout au colonel 
Genty, qui seul avait pouvoirs pour parlementer, 
la responsabilité des décisions prises. 

Par le dernier accord conclu avec le comman- 
dant de place, l'ennemi devait, à sept heures du 
soir, occuper le faubourg, mais il n'entrerait en 
ville que le lendemain, à huit heures : rien n'était 
écrit ; les soldats autrichiens paraissaient s'émou- 
voir et poussaient des cris ; le maire, craignant le 
pillage, alla trouver le général ennemi et obtint de 
lui sa parole de respecter les conventions. 

19. 



334 POUR L EMPEREUR 

Elles furent assez médiocrement suivies, s'il est 
vrai que le 9, à la pointe du jour, trois escadrons 
autrichiens franchirent le pont qu'on ne leur dis- 
puta point et, prenant la route de Clermont, s'ef- 
forcèrent d'atteindre le convoi d'évacuation que 
commandait Genty. Ils le rencontrèrent un peu au 
delà de Saint- Just-en-Ghevalet, mais le 8" léger, 
qui faisait l'escorte, était sur ses gardes et reçut 
l'ennemi si vigoureusement qu'il tourna bride et 
se borna dès lors à surveiller de loin la retraite, 
qui s'opéra sans difficulté. 

A 8 heures, le général autrichien fit son entrée 
à Roanne à la tête de huit à dix mille hommes, 
dont il fit filer la plus grande partie sur la route 
de Clermont, en Auvergne, où il s'était ménagé 
des intelligences. 



Si l'on serait mal venu à grandir outre mesure 
le rôle des Roannais, qui, sauf en l'expédition de 
Saint- Symphorien, n'a rien d'héroïque ; si, à juger 
le détail de ses actes postérieurs, le maire Populle 
était prompt à changer d'enthousiasmes, il n'est 
pas moins exact que pour prendre possession de 
cette ville ouverte, l'ennemi dut réunir près de 
10.000 hommes et qu'il eût pu résulter de là, si, 
par ailleurs, l'action militaire avait été conduite 
avec quelque énergie, des résultats sérieux. Que 
des pouvoirs discrétionnaires eussent été remis au 
comte de Rambuteau, et qu'il eût pu disposer des 



ROANNE EN 1814 33S 

troupes qu'il avait seul levées et organisées, qui 
peut dire les résultats qu'un tel homme, brave, 
énergique, patriote, plein d'intelligence et d'acti- 
vité et animé par un sincère dévouement à l'Em- 
pereur, eût su obtenir... Mais il eût fallu con- 
fondre les pouvoirs, et la forme, la fôôôrme chère à 
Bridoison, fort utile en temps de paix, est néfaste 
en temps de guerre et de révolution. On périt par la 
forme, mais on a la satisfaction de périr dans les 
formes... (1). 

(1) Cet article où je m'étais efforcé de rendre à tous bonne 
justice et de faire à chacun sa part, n'eut point 1 heur de 
plaire à tous les Roannais. Je n'avais point dit pourtant, 
que, sans M. de Persigny qui était du Forez et en tirait gloire, 
il est fort vraisemblable que jamais la Croix de la Légion 
d'Honneur n'eût été accordé à la ville de Roanne, et je 
n'avais point insisté sur les démérites, au point de vue pa- 
triotique, de M. le maire PopuUe, auquel la piété locale a 
érigé un buste, mais auquel un historien consciencieux doit 
refuser son estime. Aussi bien, rien de moins aisé que de 
satisfaire les vanités de clocher. Il faudrait pour y parvenit 
décerner des brevets d'héroïsme, avec la même facilité qu'on 
distribue les palmes académiques ou le poireau national. 



TOURNUS EN 1814 (i» 



L'on est assez bien instruit des événements 
militaires de la campagne conduite en 1814 par 
Napoléon lui-même, du 25 janvier au 31 mars; 
s'il subsiste encore certaines obscurités, on par- 
viendra vraisemblablement à les dissiper : on y 
travaille. Mais la figure de Napoléon a captivé 
tous les regards. On n'a vu qu'elle ; on n'a pas 
senti que si, dans l'ensemble des opérations, l'ar- 
mée commandée par l'Empereur joue la partie 
, décisive, certaines actions, engagées sur les points 
les plus divers du territoire, présentent, pour le 
militaire et pour le social, un intérêt éminent. 
Assurément on a vu paraître déjà d'intéressants 
documents sur l'invasion de la Savoie, et sur 
divers épisodes de la guerre du Sud-Est, mais on 
n'a ni relié les pièces par un travail de rédaction, ni 

(1) Le Gaulois, 31 juillet 1912. 



338 POUR L EMPEREUR 

rattaché l'intérêt qu'elles présentent à l'histoire 
générale : la campagne de l'Armée de Lyon, si 
médiocrement étudiée jusqu'ici, devra faire le 
pivot d'un récit comprenant toutes les résistances 
opposées à l'invasion, soit qu'elles aient été le 
résultat de combinaisons stratégiques, soit qu'elles 
aient été l'effet de l'initiative populaire. Il y a de 
grands exemples à en recevoir, il y a de nobles 
souvenirs à éveiller et l'on ne saurait trop applau- 
dir aux municipalités et aux organisations locales 
qui s'efforcent d'en perpétuer la gloire, par des 
publications ou par des monuments. Sans doute, 
parfois, le résultat fut médiocre; mais c'est l'ef- 
fort de courage et d'initiative qu'il faut admirer, 
c'est l'esprit de résistance qu'il faut louer et pro- 
poser comme modèle : c'est une telle leçon que 
présente, pour la ville de Tournus, le précieux 
volume du commandant Guironde. 



On sait que, à la gauche de la grande armée 
alliée qui, au nombre de 250.000 hommes, fran- 
chit le Rhin de Bâle à Goblentz, entre le 21 dé- 
cembre 1813 et le 1"^' janvier 1814, une division 
autrichienne, aux ordres du général Bubna, viola 
la neutralité — assez problématique — de la 
Confédération suisse et pénétra dans la vallée de 
la Saône pour empêcher Augereau, commandant 
de l'Armée de Lyon, de manœuvrer sur le flanc 



TOURNUS Kî< 1814 339 

gauche de la grande armée des alliés et de cou- 
per sa ligne de communication. Sur divers points, 
les Autrichiens se heurtèrent à une résistance 
qu'ils attendaient d'autant moins que, ailleurs, 
des villes importantes avaient été occupées sans 
coup férir par quelques hussards. Encore cer- 
taines municipalités provoquaient-elles l'occupa- 
tion par l'ennemi, lequel, à son arrivée, trouvait 
logements faits et marmite au feu. 

Ainsi avait-il été à Màcon, où, le 11 janvier, un 
détachement de dix-sept hussards commandés par 
un lieutenant se présenta sur le pont. Le préfet 
de Saône-et-Loire, le baron de Roujoux, écrivait 
dans son cabinet et n'eut que le temps de sauter 
dans sa voiture : « Je fus trahi, écrit-il, par la 
municipalité, qui avait fait ses conditions la veille 
et qui avait préparé les billets de logement. J'en 
ai la* preuve écrite. Je fus trahi par le comman- 
dant de la place, qui, d'accord avec le maire, ne 
donna aucun ordre, n'exécuta rien de ce que 
j'avais ordonné. » Ayant ainsi échappé par mi- 
racle, M. de Roujoux se dirigea sur Charolles, 
puis sur Autun, où il établit le siège de la pré- 
fecture. Durant ce temps, le général Legrand de 
Mercey, commandant le département, était à Cha- 
lon, qu'il s'efforçait de mettre en état de défense. 
Il y trouvait des dispositions toutes contraires à 
celles des Maçonnais et absolument conformes à 
celles de la plupart des villes et des villages de la 
Bourgogne, de Tournus en particulier. 



340 POUR L EMPEREUR 

Tournus, une très vieille ville, de quatre mille 
cinq cents habitants alors, appuyée d'une abbaye- 
forteresse, l'une des plus anciennes et des plus 
justement célèbres qui fussei^t en France, où se 
tinrent les Conciles de 949 et 1115 ; une ville très 
patriote, où, tout de suite, de la meilleure volonté, 
les habitants s'étaient inscrits dans la garde natio- 
nale et s'étaient organisés contre l'invasion. 

Repoussé à Ghalon, l'ennemi avait paru se 
diriger sur Tournus, mais les facilités qu'il avait 
rencontrées à Màcon lui avaient paru préférables 
à un combat, fût-ce contre des gardes nationaux. 
Par l'occupation de jSIàcon, Tournus et le nord du 
département se trouvaient coupés de communica- 
tions avec le Midi, soit par la route, soit par la 
Saône ; tout commerce était arrêté et les popula- 
tions commençaient à souffrir. 



Vers le 21 janvier, le projet se fit jour chez un 
certain nombre d'officiers de la garde nationale 
de marcher sur Màcon et d'en chasser les Autri- 
chiens, projet singulièrement audacieux, si l'on 
n'avait dû compter sur la coopération de divers 
éléments qui se dérobèrent au moment d'agir et si 
l'on n'avait pas été renseigné exactement, et peut- 
on dire heure par heure, sur les mouvements des 
Autrichiens. 

Les Tournusiens donc, prenant l'initiative du 



TOUIUsUS EN 1814 341 

mouvement, s'en furent trouver à Chalon le géné- 
ral Legrand et lui soumirent leur projet. Le 
général Legrand avait soixante-neuf ans. Avant la 
Révolution, il avait été dragon à Mestre-de-Gamp- 
général, puis à Gondé, était arrivé maréchal des 
logis et avait été réformé en 1788. En 92, il était 
rentré au service, lieutenant le 25 janvier, dans 
Schomberg (17^ régiment) ; capitaine le 11 mai, 
il avait été promu adjudant général le 27 août de 
l'année suivante, général de brigade le 15 sep- 
tembre, général de division le 8 avril 94. En 
deux ans il avait fait tous les grades, sans qu'on 
puisse citer de lui aucune action d'éclat. Il y eut 
ainsi, de ces promotions de 93 à 94, un nombre 
de généraux anciens soldats dont l'avancement ne 
s'explique que par la proscription de tous les ci- 
devant nobles et la nécessité de trouver n'importe 
où des chefs ayant au moins la notion des forma- 
tions sur le terrain. Réformé en août 95, et admis 
à la retraite, il parvint, après les événements de 
Fructidor, auxquels il s'était mêlé du côté du 
manche, à être placé dans la situation de réforme; 
il en fut tiré deux ans après, en 1798, pour être 
remis à l'acti^âté, mais comme général de bri- 
gade, et il fut dès lors, avec des alternatives, 
employé dans des commandements territoriaux à 
l'intérieur. L'Empereur l'avait fait commandant 
de la Légion ; il le fit baron de l'Empire sous la 
dénomination de Mercey et lui accorda une dota- 
tion de quatre mille francs en Wesphalie. Ce 



342 POUR L EMPEREUR 

vieux soldat était dans le cas de beaucoup d'autres 
qui n'avaient pas vu le feu depuis 1794, mais lui, 
du moins, malgré des infirmités très cruelles et 
qu'on dit provenir de blessures, il avait gardé 
une chaleur de cœur et un entrain qui lui font 
honneur. 

Arrivé à Tournus le 21 janvier au soir, avec 
une petite pièce de canon et environ cent sol- 
dats, vétérans, pompiers, fantassins du 144"^, 
qu'il amenait de Chalon, il passa en revue le len- 
demain, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, les 
gardes nationaux de Tournus et des villages voi- 
sins, au nombre d'environ quatre cents, et, après 
les avoir harangués, « lisant, comme il dit, la 
victoire dans leurs yeux » , il décida pour le len- 
demain la marche sur Mâcon. 

On partit le lendemain 23, à sept heures ; la 
neige tombait à gros flocons ; devant le portail de 
l'église de la Madeleine, le desservant, l'abbé 
Dubost, donna sa bénédiction. Incapable de faire 
l'étape à cheval, le général était en voiture en 
tête de la colonne. On traversa Saint-Jean-le- 
Riche, d'où un parti de cavalerie autrichienne, qui 
y était posté, se replia en hâte sur Màcon et y 
porta l'alarme. Quand on fut en vue de la ville, 
le général, en grand uniforme, son ruban de 
commandant au col, se fit mettre à cheval, tira 
l'épée et cria : « En avant! » 

Des tirailleurs avaient été détachés à cent 
mètres du gros et ouvrirent le feu à environ cent 



TOURNUS EN 1814 343 

cinquante mètres, appuyés par l'unique pièce de 
canon ; le poste de la porte de Paris fut enlevé 
en moins de trois minutes ; quoi qu'il fût prévenu, 
le major comte de Saint-Quentin, qui commandait; 
la garnison autrichienne, n'avait pris aucune 
mesure de défense. « Allons! avait-il dit, cinquante 
hommes pour ramasser le général Legrand et ses 
paysans ! » 

Le poste forcé, la petite troupe se jeta dans la 
ville, éclairée par M. de Monterot, à la tête de 
quatre gendarmes et de quatre Tournusiens à cheval 
qui constituaient toute la cavalerie. Ils se heurtèrent 
aux hussards de l'ennemi aux environs du pont, 
perdirent deux chevaux et se trouvaient en danger, 
lorsqu'ils furent dégagés par l'arrivée des quelques 
canonniers de Chalon. Ceux-ci mirent aussitôt leur 
pièce en batterie et, au moment où, précédé de 
vingt-huit tambours qui battaient la charge en 
furieux, le général parut, le chapeau en bataille, 
i'épée en main, à côté du porte-aigle de Tournus, 
un enthousiasme emporta ces braves gens, qui 
amenèrent à la bricole leur pièce sur la chaussée 
du pont, et criblèrent de mitraille les Autrichiens, 
qu'ils contraignirent à se retirer. 

La petite troupe n'avait eu que deux blessés. 
Les Autrichiens avaient dix tués, trente-sept pri- 
sonniers et quarante-quatre blessés, quatre-vingt- 
onze hommes hors de combat. 

Encore dans le vif de l'action, le général Legrand 
expédia au général Allix, commandant la 18« divi- 



344 POUR l'empereur 

sion, cette dépêche qui, dans sa brièveté, sa simpli- 
cité et sa modestie rend exactement la situation : 

Le baron de Mercey, général commandant le 
département de Saône-et-Loire, 

A monsieur le général commandant la 18^ divi- 
sion militaire. 

Mâcon, 23 janvier, 10 h. soir. 

« Général, 

« Depuis plusieurs jours, je m'occupais de mettre 
Chalon en état de défense et de reprendre Mâcon 
occupé par l'ennemi. Dès que j'ai pu compter sur 
une force à peu près suffisante, je me suis mis en 
marche. Je suis parti de Tournus ce matin à neuf 
heures, à la tête d'une colonne de garde nationale 
bien disposée, cinquante hommes du dépôt du 
144", une pièce de canon seulement, ne voulant pas 
dégarnir Chalon. Mon mouvement a été rapide. 
A quatre heures, j'ai culbuté les avant-postes 
ennemis à l'entrée de la ville ; il a voulu tenir au 
pont, je l'ai chargé vigoureusement. Ma pièce de 
canon a fait merveille, l'ennemi a laissé sur le 
terrain six morts, parmi lesquels un officier. Il a 
eu un grand nombre de blessés. Nous avons pu 
en juger par les traces de sang laissées sur la 
neige. Nous avons trente-six prisonniers, tant 
sous-officiers que hussards et fantassins et un 
officier. J'ai mené l'ennemi jusqu'à l'extrémité 
de la chaussée qui conduit à Bourg. J'ai dû m'ar- 



TOURNDS EN 1814 345 

rêter à l'approche de la nuit et, en ce moment, je 
m'occupe à retrancher et couvrir cette route, de 
manière à ôter à l'ennemi les moyens de pénétrer 
à l'avenir par ce point. 

« J'aurai l'honneur de vous adresser des dé- 
tails plus particuliers de cette expédition dans un 
moment ; je pars à l'instant pour visiter les postes 
et surveiller les travaux. 

« Nous n'avons eu que deux hommes blessés 
légèrement et un cheval tué. 

« J'ai l'honneur de vous saluer avec un profond 
respect. 

« Signé : Legrand de Mercey. » 

Sur quelques points, ce récit diffère de celui 
adopté par les Tournusiens, mais il fut rectifié le 
lendemain par un rapport plus ample adressé parle 
général au sénateur comte de Ségur, commissaire 
extraordinaire de l'Empereur dans la IS" divi- 
sion. 

Ce fait d'armes resta inutile ; les Maçonnais 
refusèrent de s'organiser ; le maréchal duc de 
Castiglione, commandant l'Armée de Lyon, écrivit 
au général Legrand « une lettre pleine de répri- 
mandes et contenant le refus de faire avancer trois 
cents hommes de ligne qu'on lui demandait ». 

Legrand dut donc évacuer Màcon et, cédant à 
des forces trop supérieures pour qu'il put penser 
ù y résister, le commandant de la place de 
Tournus conclut, quelques jours plus tard, une 



346 POUR L EMPEREUR 

sorte de capitulation où il obtint des conditions 
honorables. 

Ce qui se produisit ensuite, la rentrée des Fran- 
çais, puis des Autrichiens, les réquisitions et les 
pillages de ceux-ci, appartient à l'histoire locale et 
non plus à l'histoire générale ; ce qu'il importait de 
constater c'est l'exemple donné par ces Français^ 
venus de toutes les classes delà société et confondus 
dans un même enthousiasme pour la patrie. 

C'est pourquoi lorsque l'Empereur revint de 
l'Ile d'Elbe, à son passage à Tournus, ses pre- 
miers mots furent pour féliciter les habitants de 
leur résistance ; il unit dans la même louange 
Ghalon, Tournus et Saint- Jean-de-Losne ; par un 
décret rendu au palais de l'Elysée le 22 mai 1815^ 
« voulant donner une preuve particulière de sa 
satisfaction aux communes de Chalon-sur-Saône, 
Tournus et Saint-Jean-de-Losne, pour la conduite 
qu'elles avaient tenue pendant l'invasion il décréta 
que V aigle de la Légion cV lionneur ferait partie 
des armes de ces villes. De plus, il accorda à 
ceux qui avaient su défendre leurs foyers en por- 
tant l'attaque chez l'ennemi cent fusils de muni- 
tion et deux pièces de canon de campagne avec 
leur approvisionnement. 



C'est pour commémorer le dévouement de leurs 
pères à la Patrie que les Tournusiens se préparent 



TOURNUS EN 1814 347 

à ériger, au centenaire du combat du 23 janvier, 
un monument dont ils ont demandé le modèle à 
un de leurs compatriotes, le sculpteur Pierre Gu- 
rillon. C'est là une noble page d'histoire à immor- 
taliser par le bronze, et l'artiste saura s'inspirer 
pour la traiter du côté civil, du côté bourgeois et 
populaire, que présente ce fait de guerre; il mon- 
trera cette union des soldats et des citoyens dans 
le patriotisme, cet effort de tous pour la résis- 
tance, nobles et paysans, vieillards et enfants, et 
planant sur eux l'âme de la France. 



LE PERSONNEL ADMINISTRATIF 

AU TRAVERS D'UN SIÈCLE (1) 



Il est douteux qu'on trouve dans toute l'histoire 
de France une époque qui, au point de vue de la 
philosophie historique et des applications qu'on 
en doit tirer, soit plus intéressante que l'époque 
de la Restauration. 

L'on sait dans quelles conditions elle s'est pro- 
duite : les Coalisés sont vainqueurs et vont occuper 
Paris. Le prince de Bénévent, vice-grand électeur, 
le seul grand dignitaire de l'Empire qui ait trouvé 
le moyen de rester à Paris, est en correspondance 
et en rapports avec le chef de la coalition euro- 
péenne, l'empereur de Russie. Son but essentiel 
est de mettre à l'abri des représailles dont les a 
menacés jadis le comte de Provence les hommes 
qui ont pris part à la Révolution, qui, par elle, se 

(1) Écho de Paris, U juillet 1911. 

20 



330 POUR L EMPEREUR 

sont élevés et se sont enrichis, de leur consei'ver 
leurs places, leurs grades, leurs titres et leurs 
biens. Pour cela, quel moyen? D'imposer à l'héri- 
tier du trône une constitution faite, d'accord avec 
l'empereur de Russie, par ceux-là même que M. Al- 
bert Vandal appelait « les Jacobins nantis », les 
anciens serviteurs de Napoléon, qui aspiraient à 
être conservés en leurs emplois, par suite de faire 
commencer le règne du jour où le roi aurait été 
appelé au trône par le Sénat, et de maintenir en 
fonctions tout le personnel gouvernemental, le per- 
sonnel administratif et le personnel militaire. 

Ce tour de force allait réussir, et, des prévisions 
humaines, nulle ne semblait avoir été omise, 
lorsque, à l'entrée des Alliés, éclata cette étonnante 
conspiration que j'ai appelée la conspiration des 
Vivres-viande, par laquelle quelques hommes sans 
scrupules, mais mordants, prêts à tout, ayant 
toutes les audaces des aventuriers et cette apti- 
tude à jouer la comédie, à s'insinuer dans un rôle 
et à s'y tenir qui fait les virtuoses des coups de 
main, se présentèrent, s'agitèrent, se remuèrent si 
bien qu'ils emportèrent la proclamation immédiate 
et sans condition du roi; ils s'emparèrent du com- 
mandant russe de Paris et, par suite, de la police 
et de la presse ; ce qui est plus fort, par le commis- 
saire que le gouvernement du prince de Bénévent 
avait placé à la Guerre, ils se firent donner des 
passeports et des missions ; ils ménagèrent par 
toute la France l'adhésion des maréchaux au réta- 



LE PERSONNEL ADMINISTRATIF 3oi 

blissement du trône, et, en réalité, ils remirent la 
France au comte d'Artois, lieutenant général du 
royaume, sans aucune condition préalable ni d'am- 
nistie, ni de conserv^ation des biens, des places ou 
des titres. 

Il dépendait de Louis XVIII d'adopter l'un des 
deux partis : ou rétablir l'ancien régime et revenir 
à ce que M. de Maistre appelait l'ancienne Cons- 
titution française, — ou s'insinuer dans les habits 
de son prédécesseur et, avec le même personnel, 
dans toutes les branches de l'administration, suivre 
ses errements et se conformer à ses traditions. 

Louis XVIII ne fit ni l'un ni l'autre. S'il n'ac- 
cepta point la constitution que le Sénat avait pré- 
parée, il octroya une charte qui en reproduisait la 
plupart des articles ; il passa sous silence et 
anéantit par ce seul fait — au cas qu'elle eût 
jamais existé — l'ancienne constitution de la 
France, mais il data la nouvelle de la dix-huitième 
année de son règne, ce qui suffit à faire connaître 
qu'il était roi par la grâce de Dieu et non par l'élec- 
tion ou par l'appel du Sénat, ni par la Constitution 
du royaume. En même temps qu'il maintenait en 
fonction de Chambre haute presque tous les séna- 
teurs, en leur accordant une nouvelle investiture 
et en leur adjoignant les grands seigneurs de l'an- 
cienne France qui lui étaient restés fidèles ; en 
même temps qu'il concédait aux uns et aux autres 
l'hérédité de leurs pairies, il laissait subsister la 
Chambre des députés de Bonaparte ; il gardait 



352 POUR L EMPEREUR 

presque son conseil d'Etat; il conservait en place 
presque tous les préfets et les sous-préfets, les 
juges à tous les degrés, les percepteurs et les rece- 
veurs de l'impôt de toutes les catégories, les offi- 
ciers de tous les grades ; seulement, à ces adminis- 
trations ainsi composées, il préposait comme chefs 
les personnages qui pouvaient le moins en con- 
naître les rouages ou la marche ; il nommait lieute- 
nants généraux ou maréchaux de camp, contre- 
amiraux ou capitaines de vaisseau, des centaines 
et des centaines d'hommes qui n'avaient point servi 
depuis vingt ans. Il prenait pour ministre de l'In- 
térieur l'abhé de Montesquiou, qui avait connu 
quelque chose à la France de 1789, mais qui, certes, 
était aussi dépaysé que son roi vis-à-vis de la 
France de 1814. A des organes créés par la Révo- 
lution, il imposait des régisseurs contre-révolution- 
naires ; il mettait les uns en conflit constant avec 
les autres et créait ainsi un état tumultueux qui 
devait mener à une catastrophe. 

Pourquoi ? Parce qu'il n'amenait point un per- 
sonnel, qu'il ne pouvait se passer d'un personnel 
pour administrer, et, quoi qu'il n'eût pas plus con- 
fiance dans ce personnel que ce personnel n'avait 
confiance en lui, ce fut toutefois ce personnel qui 
permit à la Restauration de durer une année ; seu- 
lement à la première secousse tout croula. 

Ce fut de ce même personnel que se servit Napo- 
léon à son retour de l'île d'Elbe, sauf qu'il y adjoi- 
gnit certains révolutionnaires, que la nation en en- 



LE PERSONNEL ADMINISTRATIF 353 

voya d'autres à la Chambre des représentants, mais 
il ne s'y fia point et il se remit bien plutôt de l'exé- 
cution de ses ordres à ce personnel qu'il avait 
formé et sur lequel il comptait. Fort bon pour une 
époque de tranquillité où il ne fallût que de l'obéis- 
sance et point de caractère, ce personnel se trouva 
très au-dessous de sa tâche lorsqu'il fallut suivre, 
exécuter, prendre au besoin des mesures éner- 
giques, poursuivre les traîtres, déjouer les menées 
factieuses, préparer et au besoin conduire la résis- 
tance. Les préfets furent la plupart très faibles et 
très mous, pleins de ménagements pour les enne- 
mis de l'Empereur et de servilité envers les amis 
du roi. 

Au retour des Bourbons, en juillet 1815, la si- 
tuation, à certains égards, était changée. D'une 
part, quelques hommes — même devant tout à la 
Révolution et à l'Empire, d'autres sans attache 
politique et nouveaux venus, certains gardant, 
même contre leurs sentiments personnels le ser- 
ment qu'ils avaient prêté au roi — commençaient 
à constituer un personnel nouveau. Les étrangers, 
d'autre part, s'étaient déterminés à influer directe- 
ment sur la conduite des affaires, et, s'il y avait 
des apparences de ministres français, le ministère 
réel se composait des quatre représentants des 
puissances alliées. Ils constituaient cette Confé- 
rence à quatre sans l'avis de laquelle nulle déci- 
sion sur un point important ne pouvait être prise. 
La Conférence à quatre poussait à gauche, et elle 

2(J. 



354 POUR L EMPEREUR 

n'eût éprouvé aucune difficulté avec le ministère 
français s'il avait subsisté tel qu'il avait été cons- 
titué ; car Fouché, qui en était l'âme, et qui seul, 
en réalité, avait accompli la seconde Restauration, 
ne s'y était employé qu'en vue de rendre la réac- 
tion le moins violente et le moins sanglante pos- 
sible. Mais il se trouva bientôt dans une situation 
désespérée. Les élections avaient produit cette 
Chambre ultra-royaliste qu'on appela la Chambre 
introuvable. La plupart des pairs, anciens séna- 
teurs, ayant été éliminés pour avoir fait partie de 
la Chambre des Cent-Jours, la majorité à la Cham- 
bre des pairs se trouva à droite, sinon à l'extréme- 
droite. Les lois les plus violemment réactionnaires 
furent votées sans être discutées. Les crimes 1rs 
plus odieux furent commis sans être poursuivis; 
les tribunaux d'exception déployèrent des sévérités 
inconcevables contre des hommes coupables seule- 
ment de délits d'opinion; l'on s'achemina alors, 
et nettement, vers le rétablissement d'une sorte 
d'ancien régime qui n'eût gardé du passé que les 
ridicules et l'odieux, sans en prendre les traditions, 
les libertés, les formules d'association, ce qui en 
faisait la grandeur, l'utilité et l'agrément, mais 
qui était mort pour jamais. 

Après vingt-cinq ans, il ne faut point penser 
qu'on fera revivre telles qu'elles une société, une 
formule gouvernementale ou sociale, des insti- 
tutions disparues. 11 convient qu'on prenne les 
choses comme elles se trouvent et la société au 



LE PERSONNEL ADMINISTRATIF 355 

point OÙ elle fut conduite. On peut faire du vieux 
neuf moyennant un large apport d'actuel aux dé- 
bris du passé, mais on ne rétablit point le passé. 

Les injonctions de la Conférence à quatre eurent, 
pour amener Louis XYIII à se séparer des ultra- 
rovalistes, moins d'influence que leur hostilité dé- 
clarée contre son favori. Ils étaient arrivés au point 
de ne tolérer personne en dehors de ceux qui, 
sans avoir rendu aucun service, ayant parcouru 
précédemment des voies fort diverses qui ne sem- 
blaient guère devoir les mener à la monarchie 
légitime, se montraient à présent à ce point in- 
transigeants sur le royalisme des autres, que 
leurs épurations blanches semblaient calquées sur 
les épurations rouges des Jacobins. Certes se 
trouvait-il parmi eux quelques émigrés qui, de 
bonne foi, travaillaient à une monarchie de forme 
despotique, ayant pour soutiens uniques la noblesse 
et le clergé ; mais, après quelques années, ils 
étaient devenus des exceptions, alors que des néo- 
rovalistes faisaient le fond du parti avec d'anciens 
protégés de l'impératrice Joséphine et l'auteur du 
Grivoisiana, qui en était devenu l'oracle et le di- 
recteur spirituel. 

Pour obéir à la fois aux vœux de la nation que 
ces hommes ameutaient contre la royauté, et aux 
injonctions de la Conférence à quatre qui voyait 
approcher une révolte du peuple entier contre le 
despotisme imbécile et sanglant des Ultra, et qui 
ne se souciait point d'engager et de soutenir à 



3S6 POUR L EMPEREUR 

cause d'eux une guerre générale ; pour donner re- 
vanche à son favori, M. Decazes, dont les « Ul- 
tra » avaient fait l'objet de leurs insultes et de leurs 
calomnies, — car ils avaient ramassé dans l'égout 
où l'avait précipitée Bonaparte cette forme d'injure 
grossière dont les journaux avaient généralisé 
l'emploi de 1790 à 1799, — Louis XVIII, très 
nettement, inclina, à gauche. Le ministère qui fut 
constitué en 1818 fut exclusivement composé d'an- 
ciens sei*viteurs de Napoléon, et le roi y demeura 
fidèle jusqu'au moment où l'assassinat du duc de 
Berry procura aux Ultra l'occasion d'une re- 
vanche en leur fournissant cet argument que les 
libéraux étaient les complices de Louvel. 

Les Ultra redevinrent donc les maîtres à partir 
du 14 décembre 1821, et, bien qu'avec des ména- 
gements relatifs, ils entreprirent la lutte contre les 
institutions napoléoniennes ; ce qu'ils parvinrent à 
en atteindre fut infime ; les institutions politiques 
n'ont qu'une importance relative; les sociales, ju- 
diciaires, nationales, administratives, importent 
bien autrement, et, tant qu'elles subsistent, la car- 
casse demeure. Ils firent, à la vérité, des victimes 
en nombre dans le haut personnel, mais ils ne 
purent attaquer les couches profondes ; grâce à 
celles-ci, la tradition subsista et continua à se 
transmettre; s'il y eut alors bien des fautes com- 
mises et si bien des menaces furent prononcées, le 
pays n'en fut troublé que superficiellement, grâce 
à l'intime cohésion des éléments administratifs. 



LE PERSONNEL ADMINISTRATIF 357 

La Révolution de juillet fut une restauration : la 
restauration des institutions napoléoniennes, du 
haut personnel qui avait été chassé en 1820; ce 
fut la rentrée aux affaires d'un grand nombre de 
serviteurs de Napoléon* l'accession des fils de 
ceux-là : génération plus tournée vers les idées 
parlementaires et libérales, demeurée nationale, 
mais devenue très nettement antidémocratique et 
préoccupée presque uniquement d'assurer le règne 
de la bourgeoisie et d'établir sa domination. Il 
vint de là, assurément, quantité d'hommes de 
mérite, de travailleurs éminents et probes, sans 
idées d'ensemble, mais tels que les souhaitait 
et les formait le souverain, remarquable d'intelli- 
gence et d'habileté, qui, sous le couvert de minis- 
tres responsables, menait seul le gouvernement, en 
ce qui touchait les affaires extérieures et intérieures, 
au profit de sa politique dynastique. 

Le personnel que la monarchie de Juillet avait 
formé à l'école du personnel impérial, chassé tout 
entier par la Révolution de février, rentra dans les 
administrations avec le Prince président ; ainsi se 
perpétua jusqu'en 1870, plus tard même par les 
chefs de division et par les chefs de bureau, jus- 
que vers 1890 environ, la tradition d'une adminis- 
tration vigilante, intègre, soucieuse de ses de- 
voirs envers le public si elle était imbue des 
droits de l'Etat. Pour la retrouver et lui rendre 
son éclat, ses qualités et ses vertus, il suffirait 
d'abolir le favoritisme, de supprimer les influences 



358 POUR L EMPEREUR 

parlementaires, de donner à la machine l'impul- 
sion autoritaire, et, en supprimant certains 
rouages usés , en remplaçant des transmissions 
inefficaces, en revoyant soigneusement et en hui- 
lant l'appareil, de présenter au personnel des 
garanties de stabilité, d'honorabilité, de dignité 
sociale qu'il ne saurait trouver sous le régime ac- 
tuel. 

Tout arrive. 

Ce qu'il faut retenir de cette vue d'histoire, 
c'est qu'il fut impossible, même au gouvernement 
de la Restauration, qui pourtant fut le seul à trou- 
ver sous sa main un nombre d'hommes instruits 
et bien élevés, d'improviser un personnel ; que 
tout gouvernement qui se risque à une telle aven- 
ture provoque en même temps qu'un mécontente- 
ment profond, une réaction inévitable, témoins les 
commissaires du gouvernement en 48. Donc, l'on 
ne saurait trop insister sur la nécessité de renouer 
la tradition et de la perpétuer. 

Ce qu'il faut retenir encore, c'est l'étonnante 
vitalité, l'admirable esprit de résistance qu'a mon- 
tré durant un siècle ce personnel formé sous le 
Consulat; il a sauvé la Restauration, il a fait vivre 
la monarchie de Juillet, et, s'il a jeté sous le second 
Empire un éclat particulier, c'est qu'alors il 
n'était point le jouet des députés et de leurs créa- 
tures, les ministres, et qu'on le laissait faire en 
paix son devoir et tout son devoir. 



L'HISTOIRE METALLIQUE 
DE NAPOLÉOX (i) 



Toute proche qu'elle est, l'histoire de Napoléon 
( st pleine de surprises. On pouvait penser que, 
après un nombre de travaux vraiment considé- 
rable, l'on avait épuisé ce qui se pouvait écrire au 
sujet des médailles, imaginées, dessinées ou frap- 
pées sous l'Empire. Depuis 1818, en Angleterre, 
en France, en Allemagne, partout, les publications 
s'étaient accumulées : celles du capitaine Laskey, 
de Miss Anna Mudie Scargill, de Millingen, en 
Angleterre ; le Trésor de Numismatique et de 
Glyptique et les divers catalogues du Musée mo- 
nétaire^ en France ; les deux ouvrages du comte 
de Nahuys, en Hollande; l'ouvrage de Van Hey- 
den, en Allemagne; celui de M. L. Bramsen, en 
Danemark ; enfin, l'on annonçait la prochaine 

(1) Le Gaulois, U août 1912. 



360 POUR L EMPEREUR 

apparition, sous la direction d'un savant des plus 
réputés, de la description minutieuse de l'inesti- 
mable collection formée par le prince d'Essling et 
comprenant toutes les médailles frappées dans le 
monde au sujet de Napoléon, de son vivant ou 
depuis sa mort. 

A côté de ces ouvrages ayant pour objet l'énu- 
mération, la description ou la reproduction des 
médailles ou des médaillons réalisés (il ne faut 
point dire frappés, car nombre des médaillons re- 
produits dans le Trésor de Numismatique sont 
coulés), à côté doivent figurer les médailles ima- 
ginées, dessinées, mais non réalisées. La première 
de ces histoires métalliques imaginaires fut la 
Napoléonide de Petroni, parue en Italie avec des 
planches assez grossières et rééditée en France par 
Didot avec d'autres dessins dus à Pécheux ; mais 
ensuite on en trouverait par centaines. Il est en 
particulier des séries contemporaines renfermées 
dans des boites en forme de médailles, travaillées 
au repoussé et où les gravures exécutées avec 
une grande finesse forment une sorte de chapelet 
très curieux. On a, sous le second Empire, imité 
maladroitement ces suites anciennes dont on pour- 
rait rapprocher des gravures-médaillons destinées 
vraisemblablement à être placés sous verre, sur 
des bonbonnières, mais faisant suite et dont cer- 
taines sont tirées en couleurs ; mais ce n'est rien là 
près de l'admirable manuscrit qui, depuis près d'un 
siècle, était demeuré inconnu, sauf de quelques 



L HISTOIRE METALLIQUE DE NAPOLEON 361 

rares travailleurs, au Cabinet des Manuscrits de 
la Bibliothèque nationale, et qui vient d'être pu- 
blié, avec un grand luxe, par M. E. Babelon, de 
l'Institut, conservateur du Cabinet des Médailles, 
AUX frais de la Société numismatique de New- 
York: c'est V Histoire métallique de Napoléon^ 
composée par la troisième classe de l'Institut — 
classe d'histoire et de littérature ancienne — héri- 
tière, continuatrice et mère de l'Académie des 
Inscriptions et Belles-Lettres. 



Sur la compétence de M. E. Babelon, comme 
, sur son érudition en matière de médailles antiques, 
tout le monde est d'accord ; mais on ne s'atten- 
dait point qu'il eût porté la même attention et qu'il 
eût acquis une compétence pareille sur une époque 
•que la plupart des savants dédaignent comme trop 
proche et trop accessible : M. Babelon n'a point 
négligé de s'entourer des documents qui pouvaient 
* éclairer une question qu'eussent dédaignée la plu- 
part de ses confrères et, grâce à la libéralité d'une 
société étrangère, il se trouve honorer grandement 
sa compagnie, en restituant et en rendant acces- 
sible le résultat des travaux de ses anciens ; s'il est 
permis de regretter que ce ne soit point l'Acadé- 
mie elle-même qui en ait fait les frais, cela n'a rien 
qui puisse étonner. Lorsque, il y a quelqueâ an- 
nées, l'éminent administrateur de la Bibliothèque 

21 



3G2 POUH L EMPEREUR 

nationale obtint un crédit considérable pour ache- 
ter des manuscrits faisant partie de la collection 
du comte d'Ashburnham, il porta son choix exclu- 
sivement sur des manuscrits médiévaux et, de 
parti pris, il rejeta les papiers de jeunesse de Na- 
poléon, qui furent acquis par l'Italie et qui ont été 
déposés à la bibliothèque Médiceo-Laurentienne, 
à Florence. Il en eût été de même pour V Histoire 
Numismatique et, quoique disposant chaque an- 
née de sommes considérables pour les objets les 
plus divers, l'Académie des Inscriptions n'eût 
point trouvé une pincée d'or pour encourager une 
publication qui, consacrée à son rénovateur, atteste 
la science linguistique, l'ingéniosité, l'étendue des 
connaissances de ses anciens membres, en même 
temps que leur habileté à disposer des symboles 
et à exprimer, par une simple figure accompagnée 
d'une légende, les idées les plus complexes. 

Rétablie dans les fonctions que le roi Louis-le- 
Grand avait assignées à la Petite Académie, la 
troisième classe de l'Institut avait reçu du Premier 
Consul et de l'Empereur charge et mission de 
composer les médailles officielles et les inscrip- 
tions désignatives des monuments publics. Le mi- 
nistre de l'Intérieur en avait officiellement in- 
formé la Compagnie le 11 janvier 1806; et, comme 
elle ne se trouvait point suffisamment accréditée, 
un décret rendu au palais de Saint-Cloud, le 
25 juin 1806, la mit formellement en possession 
du privilège « de rédiger les inscriptions des mo- 



l'histoire métallique de NAPOLEON 363 

numents publics et de proposer les sujets et lé- 
gendes des médailles commémoratives des grands 
événements ». Une commission fut désignée et 
chargée de la composition des médailles « pour 
célébrer les principaux événements du gouverne- 
ment de Sa Majesté, en remontant au moment où 
il fut nommé général en chef de l'Armée d'Italie ». 
Elle fut formée de cinq membres : E.-Q. Visconti, 
Mongez, Quatremère de Quincy, Ameilhon (rem- 
placé en 1811 par Silvestre de Saey), Petit-Radel 
et le secrétaire perpétuel Dacier. Il est à remar- 
quer que dans cette commission, par une singu- 
lière fantaisie, on avait introduit un homme qui, 
dès 1797, s'était posé en ennemi de Bonaparte. La 
façon dont Quatremère s'exprimait à présent était 
fort différente, mais la chute de l'Empire lui ren- 
dit ce qu'il nomma sa liberté. 

La commission se mit aussitôt au travail et 
deux registres, aux archives de l'Institut, sont rem- 
plis par les comptes rendus de ses délibérations, 
depuis le 29 juillet 1806 jusqu'au 18 février 1814. 
Il faut suivre dans l'introduction que M. Babelon 
a placée en tête de son livre, comment la commis- 
sion, s'efforçant à remplir sa tâche, détermine 
d'abord les événements auxquels une médaille doit 
être consacrée; puis, comment, « répudiant le 
genre réaliste comme vulgaire et éphémère, elle 
traite tous les sujets dans le genre idéal et allégo- 
rique plus digne de l'Immortalité » . 

Après qu'elle a déterminé les sujets, la com- 



364 POUR L EMPEREUR 

mission ouvre une discussion qui continue, s'in- 
terrompt, reprend, s'éternise sur chaque symbole 
et sur chaque mot ; elle envisage et s'efforce de 
rendre la nuance plus légère, parfois la plus fugi- 
tive ; traitant d'événements si proches et dont la 
répercussion continue, elle est obligée à des res- 
trictions, à des tempéraments qui, sans altérer 
formellement l'histoire, lui enlèvent parfois de la 
précision et toujours du mordant. Ces discussions, 
dans le sein de la commission, donnent lieu à des 
luttes sans courtoisie à propos d'une expression ou 
même d'une virgule, mais, par un prodige de tra- 
vail, la commission n'en arrive pas moins en six mois 
à déterminer quatorze sujets de médaille : douze 
sont présentés à l'Empereur; l'un relatif à la bataille 
d'Iéna, dès le 28 octobre — quatorze jours après 
la victoire — réclamée par le ministre de l'Inté- 
rieur, est présenté le 29 novembre et aussitôt 
transmis par le ministre au directeur de la Mon- 
naie des Médailles pour être exécuté ; des autres 
projets qui tous furent présentés à l'Empereur, 
neuf furent agréés par lui, deux furent renvoyés 
par lui à la Classe, celui du Consulat décennal, 
trop ressemblant à son gré au Consulat à vie et 
celui de la Bataille cVUlni comme ne caractéri- 
sant pas assez cette victoire. 

Le renvoi au directeur de la Monnaie des Mé- 
dailles du projet relatif à la bataille d'Iéna et 
l'exécution de cette unique médaille caractérisent 
une rivalité qui empêcha l'œuvre de la Troisième 



l'histoire métallique de napoléon 365 

classe de sortir des limbes et d'arriver au public. 
En même temps, en effet, que la ci-devant Acadé- 
mie des inscriptions retrouvait, par la volonté de 
l'Empereur, ses anciennes fonctions, le directeur 
erénéral des Musées, directeur de la Monnaie des 
Médailles et de fait surintendant des Beaux-Arts, 
Vivant-Denon, se donnait à tâche d'imaginer, lui 
aussi, une histoire métallique de l'Empereur, et, 
comme il disposait des artistes, qu'il avait des 
crédits ouverts sur le Trésor de la Couronne et 
que la Monnaie lui obéissait, il faisait exécuter 
les coins, frappait les médailles et les distribuait. 
Si quelques-unes ont été commandées, ainsi que 
le dit M. Babelon, « par divers ministères, des 
administrations publiques, des préfets, des villes: 
des corporations, des particuliers »,la plupart ont 
été directement soumises à l'Empereur, gravées 
et frappées aux frais du Trésor de la Couronne. 
L'intérêt que portait Napoléon à l'histoire mé- 
tallique commencée par la Troisième classe n'en 
était pas diminué puisque, en 1808, il accordait à 
la commission une somme de 12.000 francs pour 
le traitement de ses membres et le paiement des 
dessins qu'ils feraient exécuter ; mais il ne semble 
pas avoir été bien fixé sur la suite qu'il donnerait 
à leur travail : s'il ferait graver et frapper les mé- 
dailles, ou s'il se contenterait, comme il avait fait 
pour V Iconographie grec et romaine^ dont jus- 
tement E.-Q. Yisconti était un des rédacteurs, 
de faire graver en taille douce les dessins qu'ac- 



366 POUR L EMPEREUR 

compagnerait un texte explicatif rédigé par les 
membres de la commission. Ce qui peut faire 
croire qu'il s'était arrêté à ce dernier parti, c'est 
que, à partir d'une certaine date (1812 ou 1813), 
lorsqu'il fit présent à quelque personnage étran- 
ger ou français de la suite des médailles — en 
or, en argent ou en bronze — frappées sous son 
règne, il les fit enfermer en un coffret recouvert 
en maroquin doré aux petits fers et portant sur le 
couvercle : Histoire métallique de Napoléon. 

Pour que les dessins qu'imaginerait la commis- 
sion de l'Institut fussent dignes d'être gravés, 
même en taille douce, il convenait qu'elle s'adres- 
sât à un peintre en renom : Louis Laffitte, qui 
fut à coup sûr un des plus habiles et des plus 
avisés entre les dessinateurs de son temps et dont 
la fortune ne fut point égale à son mérite, fut 
d'abord choisi et fournit, moyennant cent francs 
par dessin, quatre dessins exécutée au lavis. Il a 
exposé ses déboires dans sa curieuse autobiogra- 
phie : comme quoi, obligé sans cesse à des be- 
sognes dont d'autres s'attribuaient le mérite, il 
ne profita pas plus de cette commande que de sa 
collaboration aux bas-reliefs de la colonne de la 
Grande-Armée. N'étant pas membre de l'Institut, 
il dut céder la place à Chaudet, qui était sculp- 
teur et membre de la classe des Beaux-Arts. 
Chaudet donna l'esquisse, sinon le dessin défini- 
tif des trois types de la tête de l'Empereur qui 
devaient figurer au droit de toutes les médailles : 



l'histoire métallique de napoléon 367 

tête de face radiée pour la médaille du retour 
iV Egypte^ avec pour légende ce seul mot : Orients ; 
tête nue, de profil, pour les médailles de la série 
consulaire ; tête de profil laurée pour les mé- 
dailles de la suite impériale. Ghaudet mourut en 
1810, laissant le travail fort peu avancé, car tous 
les dessins durent être repris par son successeur 
Lemot, plus habile dessinateur, mais moins do- 
cile exécutant. Vers la fin de 1811, les deux pre- 
miers volumes de VHistoire métallique de l'Em- 
pereur étaient terminés et reliés : le premier vo- 
lume comprenait une introduction manuscrite et 
cinquante-quatre dessins imaginés par Ghaudet et 
terminés par Lemot ; le deuxième volume renfer- 
mait cinquante-deux dessins de Lemot; le tome III, 
exécuté en 1812, devait contenir cinquante des- 
sins ; un tome IV était en cours d'exécution en 
février 1814; on en était à chercher les symboles 
qui conviendraient pour célébrer le mariage de 
Napoléon et de Marie-Louise. 

L'Empereur, s'il eût été consulté, eût indiqué 
un gouffre couvert de fleurs. 

A cette page, par une étrange coïncidence, la 
Fortune arrêta l'histoire métallique. On n'eût eu 
aucune trace des trente-deux dessins formant ce 
quatrième volume, si la commission, en vue de 
ménager les originaux superbement reliés et des- 
tinés à l'Empereur, n'avait fait exécuter des cal- 
ques sommaires qu'elle pût consulter couramment. 
Ges calques, conservés par bonheur à la biblio- 



368 POUR l'empereur 

thèque de l'Institut sont reproduits par M. Babe- 
lon à la suite des cent cinquante-six dessins exé- 
cutés par Chaudet et par Lemot, qui, renfermés, 
dans les trois magnifiques volumes aux armes- 
impériales, ont été, dans des conditions assez. 
bizarres donnés en 1844 à la Bibliothèque Royale 
par les héritiers de M. Dacier, secrétaire perpé- 
tuel de la Troisième classe à l'époque de l'Empire^ 
lequel les avait conservés et par là sauvés peut- 
être de la destruction. Grâce à M. Em. Babelon,, 
et à son admirable zèle, grâce à la générosité de 
la Numismatic Society de New-York, l'histoire 
métallique de Napoléon, reproduite entière dans^ 
le format qui convient à un tel ouvrage, avec un 
luxe typographique digne du sujet, se trouve dé- 
sormais garantie de nouvelles épreuves et elle 
est assurée d'une durée plus longue que l'airain : 
si ce trésor fut détourné des archives de l'Institut 
au bénéfice de la Bibliothèque, au moins ne périt- 
il qu'en partie. Que ne peut-on en dire autant de 
cette histoire des Campagnes que Napoléon avait 
fait dessiner sous la direction de Vivant-Denon 
par certains des peintres les plus habiles de son. 
temps, qu'il avait payée entièrement sur sa cas- 
sette, qu'il avait ordonné de remettre à son fils et 
qui, dispersée aujourd'hui, manquera toujours à 
l'Épopée. 



/ 



LE NAPOLEON DE LA COLONNES) 



On dit — et, au milieu des contradictions, c'est 
cette version qui parait le plus proche, pour le 
moment, de la vérité — que, d'ici peu, l'on va re- 
placer aux Invalides, en l'espèce de niche qu'elle 
occupait il y a quelques mois, le plâtre de cette 
statue de Napoléon qui, de 1833 à 1863, surmonta 
la colonne Vendôme. On a dit aussi que ce ne 
serait point la statue en plâtre qu'on restituerait, 
mais la statue de bronze ou de simili-bronze ; 
qu'on l'avait recherchée et retrouvée ; qu'on avait 
dû y faire certaines restaurations ; que, vu son 
poids, on ne pouvait la remettre dans la niche, 
mais qu'on ne manquerait pas de l'ériger dans la 
grande cour, où on dresserait un piédestal de 
trois à quatre mètres de haut, de façon que tout 
un chacun l'approchât d'aussi près qu'on peut faire 

(1) LÉcho de Paris, 8 décembre 1910, 

21. 



370 POUR L EMPEREUR 

d'une statue. Aussi bien, qu'elle soit en niche ou 
sur piédestal, cela fera une différence au plus de 
deux à trois mètres de hauteur et la niche sera, à 
des points de vue, plus défavorable encore que le 
piédestal, lequel permettra tout de même à la sta- 
tue de se silhouetter, à la vérité sur des murs ; ce 
qui ne vaut point l'azur du ciel... 

Seul, le jour dans l'azur et la nuit dans les astres. 

Cette statue mérite qu'on parle d'elle. Elle évo- 
que un des épisodes les plus intéressants du règne 
de Louis-Philippe : elle en fournit le caractère et 
en résume la philosophie; elle est un chef-d'œuvre 
en ce sens qu'elle s'adaptait merveilleusement à 
son objet et jamais, depuis que les hommes éri- 
gent, en quelque matière que ce soit, l'effigie 
d'un homme, jamais statue n'eut, sitôt qu'elle 
apparut, une popularité semblable. 

On sait que, lors de l'entrée des alliés, M. de 
Guerry de Maubreuil — celui dont la femme vient 
de mourir sous le nom de marquise de Guerry de 
Beauregard — avait passé une corde autour du 
col de la statue érigée à l'Empereur sur la colonne 
de la place Vendôme et que, aidé de M. Sosthène 
de La Rochefoucauld et de divers braves qu'ils 
avaient recrutés, il tenta de la renverser. Cette 
expédition n'ayant point réussi, un M. de Montba- 
don se donna la mission d'enlever la statue, œuvre 
de Chaudet. Qui était ce M. de ^lontbadon? On a 



LE NAPOLEON DE LA COLONNE 371 

dit qu'il ne se nommait pas Lafaurie de Montba- 
don, comme le personnage que Napoléon fit maire 
de Bordeaux et sénateur pour l'honneur qu'il avait 
d'être apparenté à l'Impératrice Joséphine, ni Du- 
mas de Montbadon comme l'appelle M. de Semallé, 
mais Lacombe de Montbadon ; qu'il avait été aide de 
camp du général Nansouty, était passé en Espagne, 
où Joseph l'aurait comblé de grâces et de faveurs; 
qu'il aurait fait ensuite, dans les fournitures, des 
bénéfices immenses presque aussitôt dissipés. 
C'était donc presque exactement un Maubreuil, 
la carrière est pareille, et sans doute les deux 
hommes étaient liés. Le Montbadon, de son au- 
torité privée, se présenta chez M. Launay, le fon- 
deur de la colonne et de la statue, et lui enjoignit 
d'enlever celle-ci de celle-là. Launay refusa et 
Montbadon se retira, l'assurant qu'il saurait bien 
le contraindre. Il reparut, en effet, le 4 avril, au 
matin, porteur de papiers qu'avaient signés ^I. de 
Rochechouart, « colonel aide de camp de S. M. 
l'empereur de Russie, commandant la place de 
Paris »^ et M. le baron Pasquier, préfet de police, 
« enjoignant au sieur Launay, sous peine d'exécu- 
tion militaire, de descendre la statue ». Cette opé- 
ration fut faite sous la surveillance et la direction 
de ceux que Launay appelle « les commissaires 
du roi » et dont il désigne nominativement M. de 
Geslin, C'est, comme le savent ceux qui ont lu 
mon livre : V Affaire Maubi'euil, le beau-frère de 
Psalmet Faulte de Vanteaux, chef de la conspira- 



372 POUR l'empereur 

tion des Vivres-Viande, par qui fut opérée la 
restauration du trône des Bourbons. 

Ce Geslin doit payer à Launay les frais de 
descente de la statue, qui, sciée au-dessous des 
chevilles, est transportée dans les ateliers du fon- 
deur. Déjà, les hommes payés par Maubreuil et 
par La Rochefoucauld (entre autres un nommé 
Ghéry, dit Picard, tailleur de pierres) sont parve- 
nus à arracher la petite statue de la Victoire 
« que portait dans sa main ladite statue ». Ils 
l'ont abandonnée chez un marchand de vin de la 
rue Saint-Honoré, nommé Jean Minot, comme 
garantie du paiement de leurs consommations. 
Au bout d'un mois, Minot, s'étonnant que Picard 
ne vint pas rechercher sa statue et n'ayant pu le 
retrouver à l'adresse qu'il avait donnée, la. porta 
au commissaire de police de son quartier, lequel 
la déposa, comme objet trouvé, à la Préfecture ^ 
rue de Jérusalem. Au bout de seize mois on pro- 
céda à la vente, et, le 18 septembre 1815, M^Com- 
mendeur, commissaire-priseur, adjugea, pour la 
somme de 59 fr., à un M. Boyenval, « une figure 
de bronze », dont nul ne s'inquiéta de vérifier 
l'origine. 11 est vrai que, deux mois plus tard, la 
statue de Napoléon, par Chaudet, « qui avait été 
placée sur la colonne de la place Vendôme, fut cas- 
sée dans la nuit du 4 au 5 septembre 1817. Ayant 
mis le feu dessous, à neuf heures précises, et la 
tête se décolla à onze heures et tellement chaude, 
que d'un coup de marteau elle fut pour ainsi dire 



LE XArOLEO.N DE LA COLONNE 31i 

réduite en tous petits morceaux », écrit Mesnel, 
fondeur racheveur, rue de la Fidélité, 11, 

Ce bronze, dont l'existence avait été indiquée par 
M. de Semallé, ami et complice de Vanteaux, de 
Geslin et de Maubreuil, servit, avec le bronze de 
la statue colossale, destinée à la colonne de Bou- 
logne, et celui de la statue du général Desaix : de 
la place des Victoires, à exécuter, sur les modèles 
de Lemot, la statue équestre de Henri IV, qui est 
encore à la pointe delà Cité. 

Sur la colonne, la statue de Napoléon fut rem- 
placée par un drapeau qui fut blanc et fleurdeljsé 
jusqu'au 20 mars 1815, fut alors tricolore, redevint 
pur et sans tache trois mois après, jusqu'au 29 juil- 
let 1830 où il rede^^nt tricolore. Alors des cortèges 
se formèrent, de temps en temps, pour manifester 
autour de la Colonne, étudiants, ouvriers, même des 
bourgeois, surtout des soldats de l'ancienne armée. 
Il n'y avait que quinze ans depuis Waterloo ; la 
génération active sous l'Empire était encore en 
pleine force, tout aussi passionnée pour son héros. 
Il lui semblait que le rétablissement de sa statue 
sur la Colonne le réhabiliterait, remettrait les 
choses au point et donnerait une fière leçon aux 
émigrés. Le gouvernement qui devait d'exister aux 
bonapartistes, et qui puisait sa force en leur bonne 
volonté, ne pouvait arrêter ces manifestations, qui 
prirent un caractère menaçant lorsque la reine Hor- 
tense, dont le fils aîné venait de mourir à Forli, 
enleva le second, le seul qui lui restât, et choisis- 



374 POUll L EMPEREUR 

sant entre la proscription dont l'avaient frappé les 
Autrichiens et celle qu'avaient portée contre lui les 
Bourbons de la branche ainée et que n'avait eu 
garde de rapporter le Bourbon de la branche ca- 
dette, se jeta éperdument en France et vint s'abri- 
ter dans un hôtel de la rue de la Paix. Là, en face 
de la Colonne, si le roi Louis-Philippe avait tenté 
d'exécuter contre Louis-Napoléon l'arrêt rendu par 
ses aînés, le trône, vaguement restauré en juillet, se 
fût tout de bon écroulé. Il préféra donc fermer les 
yeux. Puis on saurait s'arranger : en confisquant, 
au profit de la monarchie, le principe des manifes- 
tations, le réservoir de popularité qu'était l'Empe- 
reur, l'héritage de gloire et de grandeur qu'il avait 
laissé ; en déclarant que cette succession était trop 
lourde pour sa famille, qu'elle ne pouvait revenir 
qu'à la France en la personne de son roi, on com- 
mettrait sans doute un acte assez vil, mais, en po- 
litique, Louis- Philippe et son gouvernement esti- 
maient que la morale n'avait rien à voir. Aussi, 
le 11 avril 1831, le roi des Français, sur la propo- 
sition du président du conseil des ministres, Casi- 
mir Perier (premier du nom), prit une ordonnance 
portant que la statue de Napoléon serait replacée 
sur la colonne. 

« Sire, disaitM. Casimir Perier, l'Histoire n'ou- 
bliera pas le nom du grand capitaine dont le génie 
présida aux victoires de nos légions, du monarque 
habile qui fit succéder l'ordre à l'anarchie, rendit 
aux cultes leurs autels et donna à la société le 



LE NAPOLÉON DE LA COLONNE 375 

c ode immortel qui nous régit encore. » Et il ter- 
mina par ces mots qui, eux seuls, donnent le se- 
cret de cette magnanime décision : « En honorant 
une grande renommée, en relevant le monument 
qui consacre un souvenir dont la France se glori- 
fie, le roi forme, en quelque sorte, un lien de plus 
entre le trône et le pays. » 

Pour le concours qu'on ouvrait entre les sculp- 
teurs français, on interdit de se servir ou même 
de s'inspirer de l'ancienne statue, celle de Chau- 
det. Trouvait-on que le costume à l'antique fût 
désuet, ou que les attributs impériaux fussent sé- 
ditieux, ou que les souverains de la Sainte- Alliance 
eussent contredit à la résurrection d'une statue 
abattue sur l'ordre de M. le comte de Roche- 
chouart, colonel aide de camp de l'empereur de 
Russie, commandant la place de Paris ? Ce qui est 
sûr, c'est que, dans le programme du concours, on 
stipula que « les figures des bas-reliefs de la co- 
lonne étant en costume militaire français, la sta- 
tue de\Tait être pareillement en habit militaire ». 

Il ne pouvait être question, dès qu'on évoquait 
pour l'Empereur l'habit militaire, que de celui 
qu'il portait habituellement, qu'on s'imaginait vo- 
lontiers qu'il portait toujours ; car tous les pein- 
tres, tous les dessinateurs, tous les modeleurs de 
statuettes s'étaient comme entendus pour ne lui 
donner que celui-là : l'habit qu'il avait accommodé 
à son usage en empruntant les éléments ici ou là, 
et qu'il avait fait sien, l'habit d'un soldat, la capote 



376 POUR L EMPEREUR 

Sans un galon, sans une décoration, le chapeau 
sans plumet ni bordé, étoile seulement de la co- 
carde. Le chapeau n'appartient qu'à lui, comme la 
capote. Est-ce là un habit militaire ? Oui bien, car 
c'est le sien, et celui de nul autre, l'habit du sol- 
dat de la Révolution, de l'invincible chef de guerre, 
de l'empereur du peuple. 

La représentation de Napoléon dans ce costume 
avait plus que tout autre été poursuivie sous la 
Restauration. C'est elle qu'on trouve dans les étuis 
mystérieux, dans la profondeur des cachets qu'on 
dévisse, sur les images transparentes ; depuis juil- 
let 1830, c'était par centaine de milliers que l'on 
en vendait, de ces figures du Napoléon de Déran- 
ger : 

Il avait petit chapeau, 
Avec redingote grise. 

Lors donc qu'il apparut, le 28 juillet 1833, sur 
la Colonne, devant les soldats et les citoyens, 
l'apothéose passa de bien loin les prévisions des 
gouvernants, car, pour cette fois, elle présentait 
aux regards d'une nation l'image de son dieu sous 
une forme devenue du premier coup rituelle — au 
point qu'en de lointaines Russies elle allait pas- 
ser idole — une forme où le symbole acces- 
sible à tous et pourtant plus admirable à propor- 
tion qu'on s'efforçait de le dégager, semblait avoir 
été placé là par mégarde, sans que le statuaire 
eût eu d'autre intention que d'exécuter un pro- 



LE NAPOLEON DE LA COLONNE 377 

gramme ; et ce statuaire, en cette unique occasion 
et pour cette unique fois, avait eu du génie: il 
avait dressé l'effigie qui convenait à un tel pié- 
destal, grossière, presque frustre, dans une atti- 
tude d'une simplicité hiératique, la main gauche 
dans le gilet, la droite pendante et tenant une lor- 
gnette; des accessoires médiocrement étudiés, 
mais frappants ; la base des deux jambes bottées 
renforcée d'un tronc d'arbre, pour é\dter la décou- 
pure sur le ciel, pour donner encore plus de force 
et de puissance au torse, couronné du chapeau 
légendaire, étoffé de l'épaisse redingote flottante. 
Des Tuileries et du Boulevard, la figure de 
trois mètres et demi, sur le fût de quarante mètres, 
s'imposait aux regards et hantait la pensée. 

Ceci est capital que le piédestal avait quarante 
mètres de haut et que la statue était faite pour ce 
piédestal. 

\ue du sol, à quarante mètres, la tète d'une statue, 
cette statue eût-elle trois mètres, ne fait qu'un 
point sur le ciel ; tout ce qui serait finesse des traits, 
jeu de la physionomie, ressemblance avec le mo- 
dèle, disparait ; il faut que le statuaire, avec une 
truelle pour ébauchoir, ait remué à pelletées de la 
terre pour produire une impression : il faut qu'il 
ait doublé, triplé, quadruplé le volume de la tête 
pour cpi'elle frappe ; il ne s'agit pas que cette tête 
soit plus ou moins, de près où on ne la verra 
point, la tète de Napoléon. 11 faut que tout le 
monde comprenne que c'est la tête de Napoléon. 



378 POUR L EMPEREUR 

Napoléon avait un nez, une bouche, des yeux, tout 
Comme les autres hommes, mais Napoléon portait 
un chapeau que ne portait nul autre homme ; et il 
ne portait que ce chapeau, et il le portait presque 
constamment ; c'était sous ce chapeau que l'avaient 
vu les soldats et le peuple ; ce chapeau le dési- 
gnait, il était légendaire; donc, c'était ce chapeau 
qu'il fallait. De plus, il était énorme : il suppléait 
trois, quatre fois à la petitesse de la tête. Il n'im- 
portait même plus qu'il y eût une tête, puisqu'il y 
avait le chapeau, et que le chapeau, c'était Napo- 
léon. Un critique d'art, non des moindres, eut 
•beau protester « contre la coiffure grotesque don- 
née à l'Empereur, qui gâtait la tête si noble, si 
imposante de Napoléon en cachant son vaste front 
sous le chapeau à trois cornes qu'il eût été si simple 
de poser aux pieds de l'Empereur ». Il prouvait 
simplement qu'il avait regardé la statue comme si 
elle eût dû être vue à six ou sept mètres, non pas 
psrpendiculaireraent à quarante, soit, avec le 
recul, au moins quatre-vingts ; trois ou quatre cents 
si on l'envisageait du boulevard ou des Tuileries. 
Et aussi pour cela la redingote était admi- 
rable ; elle enveloppait tout le corps, l'étoffait, 
l'épaississait, en supprimait les détails, en faisait 
comme un terme gigantesque, comme une borne 
delà gloire. Là, en effet, s'était-elle arrêtée. Rien 
de si frappant, de si émouvant, de si hiératique — 
et d'un hiératisme moderne, nullement convention- 
nel, d'autant plus sensible. 



LE NAPOLEON DE LA COLONNE 379 

Quand j'étais enfant, chez un \àeil ami de ma 
famille, le graveur M. Forster, j'ai rencontré, à des 
visites de jour de l'an, l'auteur de cette statue, 
Seurre jeune. C'était un homme qui paraissait très 
vieux, avec une barbe blanche et noire, et un 
énorme goitre cancéreux qui le rendait lamentable 
et hideux. Quand on me dit qu'il avait fait le Na- 
poléon de la Colonne, il me parut encore plus sur- 
prenant. On ne pouvait d'une telle tâche sortir 
indemne, et je m'imaginais fort bien que l'ouvrier 
dut en périr. Ce jour-là, il avait ravi l'étincelle 
divine; il avait fait l'idole, et ce ne sont pas en- 
core les ïambes si cocassement contre-historiques 
d'un Auguste Barbier qui le déboulonneront. 

Il a fallu bien du mauvais goût et encore plus 
de mauvaise politique pour qu'on y touchât, qu'on 
la remplaçât, qu'on la posât ensuite sur un pié- 
destal moins haut qu'elle, et l'on recommence en- 
core. A-t-on, pour la statue, une colonne de qua- 
rante mètres? Non! Eh bien, qu'on la laisse où 
elle est, — parmi les ruines. On pourrait alors 
rêver sur elle, et s'attendrir aux larmes des choses ; 
mais qu'on l'impose comme cela à un piédestal 
})ropret, économique et salubre, dans les deux 
mètres, deux mètres vingt, eh bien! non ! Autant 
vaut une étagère chez le portier du Musée de 
l'Armée. 



Lors de la publication de cet article dans /'Écho 
de Paris, M. le comte de Sémallé dont le 
grand'père avait joué dans la conspiration 
des Vivres -Viande y un rôle dont il n'a expli- 
qué dans ses Mémoires {publiés en 1898 par 
la Société d'Histoire Contemporaine) que cer- 
taines parties, crut devoir protester contre ce 
récit de la descente de la statue de Napoléon, 
et bien que son nom n'eut été prononcé qu'une 
fois et par hasard, il obtint l'insertion d'un 
long extrait desdits Mémoires. Je reproduis 
ici cet extrait que M. de Sémallé trouve de 
nature à honorer le nom qu'il porte. 



« Le 4 avril, j'avais dû prendre, par mesure d'ordre 
public, une responsabilité importante. Une foule 
nombreuse s'était portée place Vendôme pour jeter à 
bas de la Colonne la statue de Napoléon ; plusieurs 
étaient montés avec des limes pour la scier par le pied 
tandis que d'autres avaient attaché des cordes à son 
cou et attelé des chevaux pour accélérer sa chute. 

« Le fondeur de la statue, le sieur Launay, se pré- 



APPENDICE 381 

senta chez M. Pasquier, préfet de police, pour liafor- 
mer de ce qui se passait et lui exposer les malheurs 
qui pouvaient en résulter. M. Pasquier, bien qu'il vît 
le danger, craignit de se compromettre ; car on savait 
Bonaparte encore près de Paris et on ne pouvait pré- 
voir le résultat des pourparlers qu'il avait engagés 
avec les puissances étrangères. Il renvoya M. Launay 
à M. de Chabrol, préfet de la Seine. Ce dernier, voyant 
une affaire qui concernait le préfet de police, refusa 
de s'en occuper, de telle sorte qu'aucune mesure ne 
fut prise et le moindre malheur qui pouvait arriver 
était la dégradation du monument par la chute de la 
statue. Mais, comme l'avant-veille, j'avais confirmé 
M. de Chabrol, au nom du Roi, dans ses fonctions, il 
conseilla à M. Launay de s'adresser à moi, assurant 
que je lui donnerais les ordres nécessaires pour éviter 
les accidents. 

« M. Launay se présenta chez moi à 3 heures de 
l'après-midi. Il me pressa vivement de lui donner 
l'autorisation de descendre la statue par les procédés 
de l'Art, affirmant que si elle était renversée elle cau- 
serait des désastres, ferait périr du monde et ébran- 
lerait le fût de la colonne. Je voulus le renvoyer aux 
préfets : il me répondit que c'était précisément sur 
leur refus qu'il était venu me trouver, puisque j'étais 
fondé des pouvoirs de Monsieur, Lieutenant général du 
royaume. Je ne me souciais pas de m'occuper de celte 
affaire ; car les pouvoirs de M. de Polignac et les miens 
étaient purement politiques. C'est pourquoi je me 
rendis chez le général Sacken avec M. Launay et avec 
M. Dumas de Montbadon qui l'avait accompagné et 
s'était mis à ma disposition. 



382 POUR L EMPEREUR 

« Mais à tous les calculs et raisonnements du fon- 
deur, le général russe objecta les termes de la capitu- 
lation de Paris qui protégeait les monuments. Il se 
refusa absolument à prendre aucune initiative, quels 
que dussent être les résultats de son abstention, résul- 
tats dont il ne pouvait être responsable. Pressé par le 
fondeur, il finit par lui dire : que M. de Semallé, ici 
présent, pouvait donner un ordre, puisqu'il était Fran- 
çais et revêtu de pouvoirs émanant des Princes que 
les Alliés reconnaissaient et qu'il prêterait main-forte 
pour assurer l'exécution. 

« Je me décidai alors à déléguer en mon nom et en 
celui de M. de Polignac, M. de Montbadon pour pro- 
céder à la descente régulière de la statue et M. de Ro- 
chechouart, commandant pour les Alliés la place de 
Paris et à ce titre installé place Vendôme, fut requis 
par le général Sacken de fournir les troupes néces- 
saires. M. Pasquier, dont j'avais exigé le visa, voyant 
sa responsabilité à couvert par l'ordre militaire, écrivit 
alors au bas de la pièce : « Bon à exécuter sur-le- 
champ. » 

« J'avais dès le début fait dételer les chevaux ; mais 
les travailleurs d'en haut firent quelque résistance. 
Ils ne cédèrent que devant la menace d'être violem- 
ment expulsés et sur la promesse que la statue serait 
enlevée. M. Launay, avec le concours de M. Albouys, 
maître charpentier, exécuta aussitôt la descente et fit 
transférer la statue à son domicile, rue de la Fidélité. 
C'est le 8 avril que ce travail a été achevé. 

« M. Launay me remit un rapport circonstancié sur 
ses opérations. Les frais de la descente s'élevèrent à 
3.600 francs que je payai de suite et M. Launay me 



APPENDICE 383 

donna un reçu de la somme et de la statue, mon in- 
tention étant de prendre à ce sujet les instructions de 
Monsieur aussitôt son arrivée à Paris. Peu de jours 
après, je ne manquai pas de lui rendre un compte mi- 
nutieux de cet incident. 11 me fut répondu par le 
marquis de la Maisonfort que je pouvais garder la 
statue pour me couvrir de mes frais, sauf à rendre le 
surplus si je trouvais un bénéfice. 

« Pendant les Cent Jours, Real, devenu préfet de 
police, écrivit à M. Launay pour lui ordonner de la 
remettre à M. Denon en présence du commissaire de 
police du quartier. L'ordre fut exécuté et la statue fut 
transférée à la fonderie Saint-Laurent. Au retour de 
Louis XVllI, je la réclamai à M. Laine, ministre de 
l'Intérieur, et je demandai qu'elle fît partie de la ma- 
tière destinée à la fonte de la statue de Henri IV qu'on 
allait relever sur le Pont Neuf. On fit droit à ma 
demande, mais mention n'en fut pas faite dans les 
procès-verbaux et, bien que j'eusse sacrifié pour l'érec- 
tion de ce monument la somme de 3.600 francs avan- 
cée par moi pour descendre la statue de Napoléon, je 
ne pus pas même obtenir de figurer dans la liste des 
souscripteurs. » 



Tel est le récit de M. le comte de Semallé : si 
je ne l'avais pas suivi dans cet article, c'est que 
je demeurais peu convaincu de son authenticité 
et je demande au lecteur s'il ne partagera point 
mon opinion après qu'il aura lu cet extrait d'une 
brochure publiée par M. Launay, fondeur de la 
statue^ et intitulée : 

Relation des faits qui se sont passés lors de la 
descente de la statue de Napoléon érigée sur 
la colonne de la place de Vendôme et de la 
destruction de ce chef-d^ œuvre de sculpture. 
Paris, imprimerie de J. Tastu, 1825, in-8, p. 10 
et suiv.). 



« Ce fut le 3 avril 1814 que M. de Montbadon 
se présenta à mon domicile et de là au corps de 
garde de la maison de Saint-Lazare où j'étais de 
service. En m'abordant, il me demanda si j'étais 
M. Launay qui avait fondu la colonne de la place 
Vendôme et la statue. Sur ma réponse affirma- 
tive, il me dit qu'il fallait la faire disparaître. Je 
lui demandai à qui j'avais l'honneur de parler. — 
A M. de Montbadon, me dit-il, il faut venir avec 
moi. Sur mon refus motivé sur ce que j'étais 
père de famille et que je n'avais jamais paru dans 
aucun acte de la Révolution, que je le priais de 
faire exécuter par d'autres ce qu'il exigeait de 



APPENDICE 



385 



moi, il me réitéra sa demande, en me disant qu'il 
se pourvoirait d'ordres qui sauraient bien me faire 
agir puisque je savais comment la statue était 
posée et scellée sur la colonne. Il demanda à mon 
officier si je serais longtemps au corps de garde. 
Je lui répondis que j'y serais jusqu'au lendemain 
à midi. Il devait revenir à dix heures du soir, 
muni d'ordres directs pour moi ; il ne vint point. 
Tous mes concitoyens, de garde avec moi, que je 
pourrais nommer au besoin, me félicitèrent d'en 
être délivré ; car je puis dire qu'il n'y en avait pas 
un qui vit d'un bon œil ce que l'on me chargeait 
d'exécuter. Ils avaient encore présents devant les 
yeux les désastres de la Révolution. 

« M. de Montbadon, n'ayant pu se procurer les 
pièces que j'avais demandées aussi promptement 
qu'il le croyait, ne vint que le 4 avril dès le matin. 
Il était rayonnant de joie et, du plus loin qu'il put 
m'apercevoir, il me montra, par la portière de sa 
voiture, un papier dont je pris lecture dans la rue 
même: c'était un ordre qui le concernait; je n'y 
étais pas nommé; je refusai de le suivre; mais 
s'adressant à M. Labbé, négociant et mon officier, 
il lui demanda la permission de me conduire à 
l'état-major pour que je reçusse moi-même des 
ordres directs. Il obtint ce qu'il demandait. Je 
montai dans sa voiture qui nous conduisit rue 
Taitbout, n" 18, chez un officier général qui était 
au lit. Il m'adressa la parole d'un ton fier et élevé 
et le colloque suivant s'établit entre nous. 

22 



386 POUR L EMPEREUR 

« C'est VOUS, me dit-il, qui avez fondu la Co- 
lonne de la place Vendôme ? Vous avez fait la sta- 
tue ; il faut me la faire disparaître. » Je fis une 
réponse sur un ton plus modéré, mais non moins 
ferme que le sien. Je lui dis que ce qu'il me deman- 
dait, je ne le ferais pas, parce c|ue, dans la Révo- 
lution, je ne m'étais mêlé d'aucune espèce départi^ 
que d'ailleurs il n'appartenait pas à un proprié- 
taire, à un père de famille, de faire pareille chose, 
ajoutant qiiil ii'y avait quhin instant que Napo- 
léon était mon souverain et quil Vêtait peut-être 
encore. — Non^ Non! me répondit le général d'un 
ton de colère, il ne Vest plus et ne le sera ja- 
mais. » Cependant, je lui fis observer que le roi de 
Prusse et l'empereur d'Autriche n'avaient point 
subi de déchéance parce que leurs Etats étaient 
envahis. « Cela est différent, me dit-il, un roi légi- 
time remonte sur son trône ; et si vous n'obéissez 
pas, je vous fais fusiller. » Cette dernière phrase 
m'éclaira sur ma position. C'est pourquoi, je lui 
dis que, si je le faisais, je le ferais avec tout le res- 
pect qui est dû au malheur. 

« Faites-le comme vous voudrez, pourvu qu'il 
soit descendu. Je vous donne trois jours. Combien 
d'argent vous faut-il ? — Vous paierez, général, 
aux entrepreneurs ce qu'il en coûtera; quant à 
moi, je refuse toute espèce de bénéfice; mais je 
demande la conservation du monument, puisque 
mon nom y est attaché et que la Colonne est une 
merveille. — On ne veut pas la détruire, mais 



AIM'E.NDICE ;^S7 

je veux faire disparaître la statue de dessus ce 
monument ; telles sont mes intentions. — En con- 
séquence, je demande qu'elle me soit remise en 
garantie d'une somme de 80.000 francs qui m'est 
due. » Ma demande me fut accordée et le général 
reprit son humeur douce et affable, en me priant 
de me transporter avec M. de ^lontbadon (qui 
était présent à cet entretien) à l'état-major de 
S. M. l'empereur de Russie pour y recevoir l'ordre 
dont je joins ici la copie sous le N» 1. 

N« 1 

(i En exécution de l'autorisation donnée par nous 
« à M. de Montbadon, de faire descendre à ses 
« frais la statue de Bonaparte, et sur la déclara- 
« tion dudit sieur de Montbadon, que M. Launay, 
« demeurant à Paris, n° 6, place de Saint-Laurent, 
(I faubourg Saint-Denis, est auteur de la fonte des 
« bronzes du monument de la Colonne, est seul 
<i capable de faire réussir la descente de cette sta- 
ù tue ; 

« Ordonnons audit M. Launay, sous peine 
« d'exécution militaire, de procéder sur-le-champ 
« à ladite opération qui devra être terminée mardi 
<( 6 avril, à minuit. 

Au quartier général de la place, le 4 avril 1814. 

Le Colonel, aide de camp de S. M. 
l'empereur de Russie, comman- 
dant la place. 

Signé: de Rochechouart. 



388 pouu l'empereur 

Ledit ordre scellé en marge. En tête est écrit : 
A exécuter sur-le-champ. 

Signé : Pasquier. 
Pour copie conforme : 
Launay. 

« Cependant quelque rigoureux et sévère que 
fût l'ordre que je venais de recevoir, je voulus 
savoir si je devais le mettre à exécution. J'étais 
libre alors; je me transportai à Fétat-major fran- 
çais qui était à l'angle opposé de la place Vendôme. 
Je le communiquai à quelques officiers généraux 
français qui étaient Là. Ils me dirent que ce n'était 
point de leur compétence et me donnèrent l'avis 
de me transporter chez M. le préfet de police pour 
savoir ce que j'avais à faire. Je m'y rendis. La 
porte de son cabinet me fut refusée. J'élevai la 
voix en disant que mon ordre ne pouvait recevoir 
de retard. On sortit du cabinet pour savoir quel 
était l'importun ; je donnai mon ordre qui fut porté 
à M. le préfet. On me fit entrer, et M. le préfet 
se détacha d'une grande assemblée d'hommes 
d'Etat et me demanda ce que j'avais à réclamer. 
« Je viens, dis-je, demander à M. le préfet, ce 
que j'ai à faire. — A exécuter sur-le-champ^ me 
dit-il. — Ecrivez-le^ fut ma réponse. » Je fus en- 
suite reconduit très poliment au secrétariat ; on 
avait besoin de moi, j'étais un homme d'impor- 
tance. On m'y enregistra mon ordre qui me fut 
remis. Ensuite, j'avisai aux moyens de le mettre 



APPENDICE 389 

à exécution, tant pour la conservation du monu- 
ment que pour celle de la statue. Je remarquai que 
la première fois que je fus à la Colonne, la garde 
nationale faisait le service près de ce monument ; 
elle se retira pendant que j'étais chez M. le préfet 
et les soldats russes y montèrent la garde pendant 
tout le temps des travaux. 

« Le rapport que j'ai adressé à MM. les com- 
missaires du roi et dont je joins ici la copie au- 
thentique, vous fera connaître, monsieur, si je 
suis un révolutionnaire, un barbare et un vandale, 
si j'ai plutôt le génie de la destruction que celui 
de la conservation. » 



N" II 

A MM. les Commissaires {\)de S. A. R. Monsieur 

« D'après les ordres que fai eu l'honneur de 
« recevoir de M. le Comte de Rochechouart, de 
« faire réussir la descente de la statue de Napo- 
« léon Bonaparte de dessus le monument de la 
« place Vendôme, j'ai l'honneur de vous faire 
« connaître, conformément à vos intentions, le dé- 
« tail de cette opération. 

(Suit ce détail) 

« La statue étant descendue à la hauteur du 
« chariot qui devait la transporter, la foule des 

(1) MM. Jules de Polignac et Desemalé [sic). 

22. 



390 POUR L EMPEREUR 

« spectateurs pressés sans doute par la curiosité 

« de voir de près, franchit les limites qui lui 

« étaient assignées par des lices, et faillit nous 

« faire courir des dangers en empêchant le mou- 

« vement des cordages et machines qui étaient 

« destinés à la mettre dans le chariot ; ce qui f l t 

« cause qu'elle nî fut transportée que le lendemain 

« dans mes ateliers, rue de la Fidélité, n° 6. 

« Conformément aux instructions de M. Charles 
« de Geslin, rue Taitbout, n" 18, qui, dès le prê- 
te mier instant où M. le comte de Rochechouart 
« avait autorisé à descendre la statue, m'avait 
« dit : « Faites tout ce qui est nécessaire ; hâtez- 
« vous de terminer votre opération : venez chez 
« moi à l'instant même, recevoir ce que vous ju- 
« gérez convenable (1) » et sous l'inspection de M. de 
« Montbadon qui a constamment surveillé les dé- 
« tails de l'opération et qui l'a lui-même fait réus- 
« sir par les divers encouragements qu'il a don- 
« nés aux ouvriers dont nous avions besoin. 

« J'aurais eu l'honneur, Messieurs, de vous 

« présenter ce rapport beaucoup plus tôt, si j'avais 

« eu les différents mémoires des entrepreneurs, 

« dont le montant est de 4.815 fr. 46, sauf mes 

« observations et les réductions que je croirai 

u juste de vous proposer et qu'ils reconnaîtront 

« telles. 



(1) Cette partie est écrite de la main de M. Charles de 
Geslin sur l'Original. On voit qu'il me mettait à même de 
puiser dans sa bourse. 



APPENDICE 391 

« Je désire, Messieurs, avoir agi selon vos vues 
et soyez convaincus que j'ai fait tout ce qui 
était en mon pouvoir pour diminuer la dépense 
qui s'est trouvée accrue tant par l'achat du dra- 
peau que par l'ordre surtout que j'ai reçu de 
débarrasser les lieux et de rétablir tout pour 
l'arrivée de Son Altesse Royale , conformément 
à la lettre de M. le préfet de police en date du 
11 avril 1814 afin de livrer le libre passage au 
cortège qui se rendrait au devant de S. A. R. 
Monsieur. 



« P. S. — Je joins ici le règlement des sommes 
à payer; M. Charles de Geslin voudra bien y 
V faire honneur, ainsi qu'il me l'a écrit : 

Au charpentier. . . . 1.790 francs 
Au serrurier .... 580 — 
Au maçon .... 688 — 

« Pour le drapeau, les armes, la fleur de lis 
' dorée, les cordages, les transports, l'appareil 
« du chariot, le pavage et autres menus frais : 
« 600 francs. 

« Total : 3.658 francs. » 



Il me paraît utile de faire ressortir les contradic- 



392 POUR L EMPEREUR 

tions existant entre le récit de M. Launay et celui 
de M. le comte de Semallé : 

1° C'est le 3 avril, selon Launay, que Montba- 
don se présente et prétend le contraindre à enlever 
la statue. 

C'est le 4 selon M. de Semallé. 

2" Selon Launay, il est contraint par des ordres 
qu'il représente. 

Selon M. de Semallé, c'est Launay qui sollicite 
ces ordres. 

3° Launay raconte qu'il est conduit par Mont- 
badon au 18 de la rue Taitbout, où un général, 
qui est couché, lui ordonne sous peine d'être fu- 
sillé de descendre la statue. 

Au 18 de la rue Taitbout est l'hôtel habité par 
Psalmet Faulte de Vanteaux, chef de la conspira- 
tion des Vivres-Viande ; l'hôtel où Maubreuil va 
tantôt apporter les diamants et les bijoux volés à 
la reine de Westphalie ; l'hôtel d'où est parti le 
mouvement pour la restauration des Bourbons ; 
M. de Geslin, beau-frère de Vanteaux, y est chez 
lui. M. de Semallé y habite aussi, mais est-ce M. de 
Semallé qui a parlé de son lit à Launay? M. de 
Semallé qui partout ailleurs s'intitule ancien page 
du Roi Louis XVI, s'est-il devant Launay fait 
passer pour général ? M. de Semallé a-t-il menacé 
de mort M. Launay comme M. Launay le rap- 
porte ? 

La contradiction ici devient aiguë et il convient 
de confronter les deux textes. 



APPENDICE 393 

4'' Ce n'est point de M. de Semallé que Launay 
tient ses ordres; ce n'est point M. de Semallé qui 
a menacé Launay d'exécution militaire : C'est 
M. de Rochechouart, colonel aide de camp de 
S. M. l'empereur de Russie, commandant la place : 
ce n'est point M. de Semallé qui a visé l'ordre, 
c'est M. le baron Pasquier, préfet de police ; M. de 
Semallé n'a donc point eu à se substituer en l'es- 
pèce à M. Pasquier qui a signé : la pièce est rap- 
portée par Launay : elle est sous les yeux du lec- 
teur. Elle suffit. 

5" Ce n'est point de M. de Semallé que Launay 
a reçu le montant de ses débours, c'est de M. de 
Geslin : M. de Geslin est le beau-frère de M. de 
Vanteaux: il habite avec lui, 18, rue Taitbout, et 
il puise à la caisse, qui sera tout à l'heure la 
caisse de Monsieur. 

6" M. de Semallé annonce qu'il pouvait disposer 
à son gré de la statue et qu'il reçut à ce sujet 
diverses propositions. Or, on a vu que Launay 
avait demandé que la statue lui fut remise en ga- 
rantie d'une somme de 80.000 francs qui lui était 
due. « Ma demande, dit-il, me fut accordée. » Elle 
le fut par le Général qui était couché rue Tait- 
bout, n" 18 ; le général qui peut être M. de Semallé. 
Alors, si le général est M. de Semallé, M. de Se- 
mallé peut se souvenir que la statue est, pour Lau- 
nay, gage d'une somme de 80.000 francs ? 

Et Ion pourrait continuer ainsi indéfiniment le 
jeu des contradictions. 



394 POUR l'empereur 

Sans doute, M. de Semallé pensera-t-il que son 
grand-père a raison ; à d'autres il peut sembler 
que le témoignage de Launay, appuyé de pièces 
authentiques, témoignage désintéressé et nulle- 
ment politique, demeure et vaut. 



L'ÉPOPÉE 1 



Certes, je ne vous contredirai point, Maurice 
Barrés, en ce que vous disiez, voici quelques se- 
maines, ici même, que l'image, et l'image popu- 
laire, a plus servi que les beaux discours et les 
nobles poèmes, à grossir et répandre la légende. 
Seulement, je prétends à présent distinguer. 
Certes, l'image que nous appelons d'Epinal, bien 
qu'il s'en tirât en bien d'autres villes de Lorraine, 
en particulier à Metz, a été un admirable véhicule 
du sentiment populaire : elle venait du peuple et 
elle allait au peuple, elle avait essentiellement pour 
elle son bas prix, ses vives couleurs et ses dimen- 
sions amples. Elle parait congrùment un panneau 
dans une chaumière et y mettait de la joie, de la 
lumière et de la gloire. C'était un tableau. Ainsi la 
sépie des batailles, la suite des épisodes : « Sire, 

i 1 L'Écho de Paris, 18 juin 1911. 



3iJ6 POUR LEMl'EREUR 

ce linceul vaut bien une croix. » — « La mère du 
grenadier », mais surtout les portraits : Napo- 
léon P"", Napoléon II, Napoléon sur la colonne. Ce 
n'étaient point des images à petits sujets formant 
une histoire qui se déroule depuis le chapeau de 
papier du petit Charles, jusqu'à son chapeau de 
général, mais un fait unique, une bataille ou une 
anecdote sentimentale. A combien d'exemplaires 
fut tiré le : Après vous, sire (Napoléon buvant à la 
gourde d'un grenadier), ou Quand vous seriez le 
petit Caporal, on ne passe pas (l'histoire du fu- 
silier Coluche). 

Sans doute, les images ont grossi et répandu la 
légende, mais elles ne l'ont pas créée; elles sont, 
si je ne m'abuse, toutes ou presque, postérieures à 
1830 et à la Révolution de Juillet. Pour en graver 
les bois, les tirer, les faire colorier, les éditeurs 
eussent trop risqué sous la monarchie légitime. Il 
y eut bien alors des lithographies allusives et sédi- 
tieuses; mais, pour les produire, quel médiocre 
matériel il fallait et comme on pouvait — assez 
aisément — échapper à la police ! La grande et 
célèbre imprimerie typographique de Lasteyrie 
était grande ouverte aux libéraux et aux napoléo- 
niens. Rarement, d'ailleurs, ils mettaient en scène 
Napoléon lui-même. 11 leur suffisait, pour l'évoquer, 
d'un saule près duquel veillait un soldat anglais, ou 
d'une dalle sans nom près de laquelle pleurait un vé- 
téran de l'ancienne armée. Si Ton gravait ses traits, 
c'était sur une planche toute petite et l'estampe 



l'épopée 397 

se pouvait dissimuler dans une poche, de même 
que la tabatière, au double fond de laquelle II ap- 
paraissait, ou le bout de bois savamment tourné qui, 
présenté sous un certain jour, rappelait Son profil. 
Toutes les religions sortent des catacombes. 
Quiconque n'a pas souffert pour sa foi n'est point 
assuré de croire. Quiconque n'a pas renforcé par du 
mystère, éclairé par de la méditation, affirmé par 
sa confession publique les doctrines auxquelles il 
s'est attaché par sentiment, ignore jusqu'où elles 
le porteront et si elles sont siennes pour sa vie ou 
pour un jour. Mais les fidèles de cette religion nou- 
velle, gens de petite mine et de pauvre ménage, 
avaient subi l'épreuve; ils avaient passé parle feu. 
Pour elle, ils avaient enduré la misère et tous les 
genres de misère, depuis le manque de pain jus- 
qu'au manque de liberté, depuis la surs^eillance po- 
licière jusqu'à la proscription, depuis l'internement 
jusqu'à l'emprisonnement; pour elle, ils avaient 
supporté les provocations, les bravades, les in- 
sultes de personnages que leur bras levé eût fait 
trembler, et, de plus en plus fortement, à chaque 
souffrance ressentie, leur culte s'était répandu dans 
leur conscience et dans leur cœur : ils ne vivaient 
que pour lui et par lui, mais, pour le célébrer, ils 
n'avaient que des objets mystérieux et pauvres, 
tels que de petites images, de petites statues, des 
effigies que leurs mains avaient taillées, des petits 
objets d'usage où ils avaient trouvé le moyen d'af- 
firmer leurs rêves. 

23 



398 POUR L EMPEREUR 

Et ils avaient aussi des paroles — et, comme 
de juste, elles étaient chantées. Toute émotion 
profonde et religieuse qui se manifeste dans le 
populaire se traduit par un chant. Ces chants 
pouvaient ne point satisfaire les lettrés et ne 
point plaire aux délicats. Ils étaient déclama- 
toires comme sont les odes, et lyriques, comme 
sont les hymnes. Ils s'échappaient des cabarets et 
de ce qu'on nommait « les goguettes ». Leur pro- 
sodie était incorrecte et leurs rimes mal accouplées. 
Tels quels, chantés à mi-voix durant quinze ans, 
à pleine gorge durant quinze autres, ils expri- 
mèrent ce que pensaient, ce que rêvaient, ce qu'es- 
péraient les hommes qui, pour un quart de siècle. 
Napoléon à leur tête, avaient pu se croire les 
maîtres du monde. 

De là est née la légende, de là viendra l'épopée : 
l'épopée n'est pas le fait d'un poète, elle est le fait 
d'un peuple. Elle ne s'échappe point d'un cerveau; 
elle se stratifié lentement dans un état d'esprit 
épique. La France, seule entre les nations, a créé 
des êtres susceptibles d'être épiques : Charle- 
magne, Jeanne d'Arc, Napoléon. Pour Charle- 
magne, l'épopée a fleuri quatre siècles après sa 
mort; pour Jeanne, si touchante, si profondément 
humaine, en même temps qu'animée d'un souffle 
qu'on peut croire surnaturel, quantité de proses 
très belles, très émouvantes, d'une grâce unique et 
qui forment une étonnante couronne d'histoires — 
vous connaissez la dernière et la plus sublime 



L EPOPEE 399 

peut-être, Maurice -Barrés — mais point d'épopée 
sortant du peuple même et qui soit le fruit de ses 
entrailles. Oserait-on dire que la renommée de 
Jeanne naquit d'abord avec les historiens et les 
lettrés, et que le peuple n'a appris que récemment 
et par l'Eglise, à la connaître ? Quelque effort 
qu'eussent fait certains gouvernants — Napoléon 
surtout — pour répandre son nom, il semble que, 
sauf dans des localités (Orléans et des parties de 
la Lorraine), on fût resté indifférent jusqu'au mo- 
ment où l'Église catholique prit la cause en mains; 
mais, pour cela, Jeanne n'est pas plus inspiratrice 
d'épopée, et c'est une pénible surprise. 

Pour Napoléon, tout au contraire. Les livres de 
prose qu'on consacre à l'étude de sa vie et de ses 
actes demeurent toujours si inférieurs à leur objet 
qu'ils désespèrent ceux qui les écrivirent de bonne 
foi. Quoi qu'on essaie, qu'on fasse, on ne par- 
vient pas à donner une idée qui satisfasse de sa 
grandeur et de son abaissement. On ne peut faire 
comprendre pourquoi en ceci il est encore plus ad- 
mirable qu'en cela. Tout échappe, parce qu'on ne 
saurait mettre des imaginations où il faut des faits, 
et du lyrisme où il faut des précisions. L'histoire 
de Napoléon ne devrait pas s'écrire, mais se 
chanter. Naturellement, c'est à cela qu'on va. On 
vient de réunir, sous le titre VEpopée napoléo- 
nienne, des vers de quarante-quatre poètes du dix- 
neuvième siècle. On en eût pu prendre à plus de 
cinq cents ; il n'est pas de mois, presque de se- 



400 POUR L EMPEREUR 

maine, où un napoléonisant que je connais ne re- 
çoive un, deux, parfois trois poèmes, le plus sou- 
vent manuscrits, de tous les points de la France et 
même de l'Europe: De ces vers, beaucoup, la plu- 
part, sont détestables. Ceux qu'on a réunis dans 
ce volume, V Epopée napoléonienne^ sont presque 
tous beaux ; ils sont des vers de poètes qui savent 
leur métier, de professionnels de la poésie. Il en 
est d'admirables, ne serait-ce que de Victor Hugo. 
Faut-il avouer que les premiers me semblent plus 
intéressants et plus directement utiles à la gloire 
de celui qu'ils célèbrent? Certes, ce n'est encore 
qu'un balbutiement, mais ce balbutiement est 
épique. Qui sait si ce n'est point d'un de ces incon- 
nus qui chantent pour eux-mêmes sur des lyres 
mal accordées que nous viendra l'un des chants du 
cycle épique, celui qu'aucun de nous ne verra, 
qu'aucun de nous n'entendra, car, comme au chêne» 
il faut à l'épopée des centaines et des centaines 
d'années avant qu'elle ait atteint son entier déve- 
loppement et acquis toute sa grandeur ; il faut 
qu'à son ombre des peuples se reposent, durant 
que sur les hautes branches chantent inlassable- 
ment les oiseaux mystérieux et divins. 



TABLE DES MATIÈRES 



Pages. 

La Séance publique de l'Institut au 15 nivôse an VI . 1 

Le dimanche de Pâques, 28 germinal an X . • • • 1» 

L'instrument du génie militaire de Napoléon. . • • ^7 

Les Américains dans la Méditerranée 37 

Une Comtesse russe à Paris sous le Consulat ... 4» 

La Société philanthropique (1803-1913) oj 

La Société d'agriculture ' 

Comment Napoléon enrichissait la France »J 

Les mémoires de Roustam • ' 

La Garde impériale '' \ ' ,,- 

Le meilleur élève de Jean-Jacques : Chateaubriand . 11^ 

Napoléon et les Brûlots de lile d'Aix 12/^ 

L'empereur Alexandre 

Trianon sous Napoléon • • 

La sœur d'Alexandre I". La grande-duchesse Cathe- 

lo5 
rine 

L'Autriche et Napoléon 

La Moskova-Borodino 

Lettres d'amour de soldats ^ 

Les romans du duc dAbrantès en Russie -2o 

Les Allemands en Russie ' [ 

Le général Silence '_ 

Le général Malet 



402 POUR L EMPEREUR 

Pages. 
L'affaire Malet. Les premières impressions de l'Em- 
pereur. , 26^ 

Le centenaire de Leipzig 279^ 

Belfort en 1814 et le commandant Legrand 287 

La Bourgogne en 1814 et le général Allix 299 

Le curé de Pers 315 

Roanne en 1814 ' 325 

Tournus eu 1814 • . . . . 337 

Le personnel administratif au travers d'un siècle. . 34& 

L'histoire métallique de Napoléon . 359 

Le Napoléon de la Colonne 369 

Appendice 380 

L'épopée 395 



3625. — Tours, imprimerie E. Arrault et C" 



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